Les adieux furent pénibles et douloureux. L'impératrice voulait partir; l'empereur eut toutes les peines du monde à la rassurer et à lui faire comprendre qu'elle ne pouvait pas le suivre. Au moment de partir, Sa Majesté rentra un instant dans son cabinet de toilette et me dit de lui déboutonner son habit et son gilet. J'obéis, et je vis l'empereur se passer autour du col, entre le gilet et la chemise, un ruban de taffetas noir, au bout duquel était suspendu une sorte de petit sachet, gros comme une grosse noisette, et recouvert de taffetas noir. J'ignorais alors ce que contenait ce sachet, que depuis Sa Majesté porta dans toutes ses campagnes. Quand elle revenait à Paris, elle me le donnait à garder. Ce sachet sentait fort bon; sous l'enveloppe de soie, était une autre enveloppe en peau. J'aurai plus tard une triste occasion de dire à quelle fin l'empereur portait sur lui ce sachet.

Je partis, le cœur serré. Les recommandations de Sa Majesté l'impératrice, des craintes que je ne cherchais point à me dissimuler, et la fatigue de ces voyages réitérés, contribuaient à me donner de la tristesse. Il y en avait, au reste, sur presque tous les visages de la maison impériale. Les officiers se disaient que les guerres du nord étaient une bagatelle en comparaison de celle qu'on allait faire en Espagne.

Nous arrivâmes le 3 novembre au château de Marrac. Quatre jours après nous étions à Vittoria, au milieu de l'armée française. L'empereur y trouva son frère et quelques grands d'Espagne qui n'avaient point encore déserté sa cause.

L'arrivée de Sa Majesté électrisa les troupes, et même une partie, bien faible à la vérité, de l'enthousiasme qu'elles témoignaient pénétra dans le cœur du roi, qui reprit quelque courage.

On se mit en route presque aussitôt pour aller s'établir provisoirement à Burgos, qui fut emporté de vive force et pillé même pendant quelques heures, parce que les habitans l'avaient abandonné en laissant à sa garnison le soin d'arrêter les Français le plus long-temps possible.

L'empereur logea au palais de l'archevêché, superbe bâtiment construit sur une grande place où bivouaquèrent les grenadiers de la garde impériale. C'était chose curieuse à voir que ce bivouac. Des chaudières immenses qu'on avait trouvées dans les couvens, étaient suspendues, pleines de mouton, de volaille, de lapins, etc., au dessus d'un feu qu'alimentaient des meubles, des guitares, des mandolines; et les grenadiers, la pipe à la bouche, gravement assis dans des fauteuils de bois doré, garnis de damas cramoisi, surveillaient avec attention leur cuisine, et se communiquaient leurs conjectures sur la campagne qui venait de s'ouvrir.

L'empereur resta dix ou douze jours à Burgos, et donna ensuite l'ordre de marcher sur Madrid. On pouvait y aller par Valladolid, la route était même plus belle et plus sûre de ce côté: mais l'empereur voulut enlever le Col de Somo-Sierra, position imposante fortifiée par la nature et qu'on avait toujours regardée comme imprenable. Cette position, située entre deux montagnes à pic, défendait la capitale; elle était gardée par douze mille insurgés et douze pièces de canon placées de manière à faire autant de mal que trente ou quarante partout ailleurs. Certes, il y avait bien de quoi arrêter l'armée la plus formidable; mais qui pouvait alors opposer quelque obstacle à la marche de l'empereur?

On arriva le 29 novembre au soir, à trois lieues de ce formidable défilé, dans un village appelé Basaguillas. Il faisait grand froid; pourtant l'empereur ne se coucha point; il passa la nuit à écrire dans sa tente, enveloppé de la pelisse qui lui avait été donnée par l'empereur Alexandre. Vers trois heures du matin, il vint se chauffer au feu du bivouac où je m'étais assis, ne pouvant supporter le froid et l'humidité d'une salle basse qu'on m'avait assignée pour logement, et dans laquelle je n'avais pour me coucher que quelques poignées de paille remplie d'ordures.

À huit heures du matin la position fut attaquée et enlevée. Le lendemain, nous arrivâmes devant Madrid.

L'empereur établit son quartier général au château de Champ-Martin, maison de plaisance à un quart de lieue de la ville, et qui appartenait à la mère du duc de l'Infantado: l'armée campa autour de cette maison. La propriétaire vint toute en larmes, le lendemain de notre arrivée, demander à Sa Majesté la révocation du décret fatal qui mettait son fils hors la loi; l'empereur fit tout ce qu'il put pour la rassurer, mais il ne put lui rien promettre, la mesure étant générale.