Nous trouvâmes la route depuis Benavente jusqu'à Astorga, horriblement couverte de cadavres, de chevaux tués, d'équipages d'artillerie et de voitures brisées; à chaque pas on rencontrait des détachemens de soldats avec leurs habits déchirés, sans souliers, sans armes, dans l'état le plus déplorable enfin: ces malheureux fuyaient tous vers Astorga qu'ils regardaient comme un port de salut et qui bientôt ne put les contenir tous. Il faisait un temps affreux, la neige tombait à rendre aveugle; j'étais mal portant et je souffris beaucoup pendant ce pénible trajet.

L'empereur, étant à Tordesillas, avait établi son quartier-général dans les bâtimens extérieurs du couvent de Sainte-Claire. L'abbesse de ce couvent fut présentée à Sa Majesté; elle était âgée de plus de soixante-quinze ans, et depuis l'âge de dix ans, elle n'avait pas quitté la maison. Sa conversation, spirituelle et douce, plut beaucoup à l'empereur, qui lui demanda ce qu'il pouvait faire pour elle, et lui accorda plusieurs grâces.

Nous arrivâmes à Valladolid le 6 janvier 1809. Il y régnait encore une fermentation assez forte; deux ou trois jours après notre arrivée, un officier de cavalerie fut assassiné par des moines dominicains; Hubert, l'un de nos camarades, passant le soir dans une rue écartée, trois hommes se jetèrent sur lui et le blessèrent grièvement; ils l'auraient tué sans doute, si des grenadiers de la garde n'étaient accourus à ses cris et ne l'eussent délivré. C'était encore des moines. L'empereur, violemment irrité, fit fouiller le couvent des dominicains; on trouva dans un puits le cadavre de l'officier au milieu d'un amas considérable d'ossemens, et le couvent fut aussitôt supprimé par ordre de Sa Majesté, qui voulut un moment étendre cette mesure de rigueur à tous les couvens de la ville. Il réfléchit pourtant, et se contenta d'indiquer une audience pour que tous les moines de Valadolid eussent à comparaître devant lui. Au jour fixé, ils vinrent, non pas tous, mais par députations de chaque couvent, se prosterner aux pieds de l'empereur, qui les accabla de reproches. Il les traita à plusieurs reprises d'assassins, de brigands, disant qu'ils méritaient d'être tous pendus. Ces pauvres gens écoutaient en silence et avec humilité le terrible langage du vainqueur irrité, que leur patience seule pouvait apaiser. Enfin l'empereur se calma, la réflexion lui étant sans doute venue qu'il était peu convenable d'accabler des hommes agenouillés, dont pas un ne soufflait mot; il quitta le groupe d'officiers qui l'entourait, et s'avança au milieu des moines en leur faisant signe de quitter leur posture suppliante; et ces bonnes gens en lui obéissant, prenaient les pans de son habit qu'ils baisaient, et se pressaient autour de lui avec un empressement qui ne laissait pas de donner quelques alarmes aux personnes de la suite de Sa Majesté; car, certes, s'il se fût trouvé parmi ces religieux quelque dominicain, rien n'était plus facile qu'un assassinat.

Pendant le séjour de l'empereur à Valladolid, j'eus avec le grand-maréchal une querelle dont je me souviendrai toute ma vie, et dans laquelle l'empereur intervint en montrant beaucoup de justice et de bonté pour moi. Voici le fait:

Un matin, M. le duc de Frioul me rencontre dans l'appartement de Sa Majesté, et me demande d'un ton assez brusque (car il était fort emporté) si j'avais fait préparer le service de la calèche; je lui répondis avec beaucoup de respect que ce service était toujours prêt. Trois fois le duc me fit la même question en élevant la voix davantage chaque fois, trois fois aussi je lui fis la même réponse, toujours aussi respectueusement, «Eh f....., dit-il enfin, vous ne comprenez donc pas?—Cela vient apparemment, Monseigneur, de ce que Votre Excellence s'explique mal.» Alors il me parla d'une nouvelle voiture qui venait d'arriver de Paris le même jour, ce que j'ignorais tout-à-fait. J'allais répondre à son excellence; mais sans vouloir m'écouter, voilà M. le grand-maréchal qui s'en va criant, jurant et m'apostrophant en termes auxquels je n'étais nullement accoutumé. Je le suis jusqu'à son appartement, afin d'avoir une explication; mais arrivé à sa porte, il entre seul et me la ferme brusquement au nez.

J'entrai pourtant quelques instans après, mais son excellence avait défendu à son valet de chambre de m'introduire, disant qu'elle n'avait rien à me communiquer, ni à entendre de moi. Tout cela me fut rendu en termes fort durs et fort méprisans.

Peu accoutumé à de pareilles boutades, je me rendis, tout hors de moi, dans la chambre de l'empereur. Lorsque Sa Majesté entra, j'étais encore si ému que des larmes couvraient mon visage. Sa Majesté voulut savoir ce qui m'était arrivé, et je lui racontai la querelle qui venait de m'être faite par le grand-maréchal. «Vous êtes un enfant, me dit l'empereur; calmez-vous, et faites dire au grand-maréchal que je désire lui parler.»

Son excellence ne tarda point à se rendre à l'invitation de l'empereur: ce fut moi qui l'annonçai, «Voyez, lui dit l'empereur en me montrant, voyez dans quel état vous avez mis ce pauvre garçon. Qu'avait-il donc fait pour être ainsi traité?» Le grand-maréchal s'inclina sans répondre, d'un air assez mécontent: l'empereur, continuant, lui fit observer qu'il aurait dû me donner ses ordres plus clairement, et qu'on était excusable de ne pas exécuter un ordre inintelligiblement donné. Puis se tournant vers moi, Sa Majesté me dit: «Monsieur Constant, soyez sûr que cela n'arrivera plus.»

Ce simple fait répond à bien des faux jugemens qu'on a portés sur le caractère de l'empereur. Sans doute il y avait une immense distance entre le grand-maréchal du palais et le simple valet de chambre de Sa Majesté, et pourtant le maréchal fut repris pour un tort à l'égard du valet de chambre. L'empereur mettait la plus grande impartialité dans la distribution de sa justice domestique; jamais intérieur de palais ne fut mieux gouverné que le sien, parce que chez lui réellement il n'y avait de maître que lui-même.

Le grand-maréchal me garda bien rancune pendant quelque temps; mais, comme je l'ai déjà dit, c'était un excellent homme; sa mauvaise humeur passa bientôt et si bien, qu'à Paris, à notre retour, il me chargea de tenir pour lui sur les fonts de baptême un enfant de mon beau-père, qui l'avait prié de vouloir bien en être le parrain; la marraine était l'impératrice Joséphine, qui eut la bonté de choisir ma femme pour la représenter. M. le duc de Frioul fit les choses avec autant de noblesse et de grandeur que de bonne grâce. Depuis lors, j'aime à rendre cette justice à sa mémoire, il saisit avec empressement toutes les occasions qui s'offrirent à lui de m'être utile, et de me faire oublier le chagrin que m'avait causé sa vivacité.