Je tombai malade à Valladolid d'une fièvre assez violente: c'était quelques jours avant le départ de Sa Majesté. Au jour fixé j'étais au plus fort de mon mal, et l'empereur, craignant que le voyage n'empêchât ou ne retardât au moins ma guérison, défendit de me prévenir et partit sans moi, en recommandant aux personnes qu'il laissait à Valladolid d'avoir soin de ma santé. Quand on me vit un peu tranquille, on me dit que Sa Majesté était partie; alors je ne pus me tenir, et malgré les représentations du médecin, malgré ma faiblesse, malgré tout, je me fis porter en voiture et je partis. Je fis bien, car à peine avais-je Valladolid à deux lieues derrière moi que je me sentis mieux, et la fièvre me quitta. J'arrivai à Paris cinq ou six jours après l'empereur, au moment où Sa Majesté venait de nommer M. le comte de Montesquiou grand-chambellan, en remplacement du prince de Talleyrand, que je rencontrai le jour même et qui ne me parut aucunement affecté de cette disgrâce, peut-être en était-il consolé par la dignité de vice-grand-électeur qu'on lui avait conférée en échange.


CHAPITRE VIII.

Arrivée à Paris.—Le palais de Madrid et le Louvre.—Le château de Chambord destiné au prince de Neufchâtel.—Travail continuel de l'empereur.—L'empereur difficile en musique.—Voix fausse de l'empereur et habitude de fredonner.—La Marseillaise, signal de départ.—Gaîté de l'empereur partant pour la campagne de Russie.—Crescentini et madame Grassini.—Jeu de Crescentini.—Satisfaction et générosité de l'empereur.—Maladie et mort de Dazincourt.—Ingratitude du public.—Un mot sur Dazincourt.—Séjour de l'empereur à l'Élysée.—Mariage du duc de Castiglione.—La grande-duchesse de Toscane.—Chasses à Rambouillet.—Adresse de l'empereur.—Talma.—Départ de Leurs Majestés pour Strasbourg.—L'empereur passe le Rhin.—Bataille de Ratisbonne.—L'empereur blessé.—Vives alarmes dans l'armée.—Fermeté de l'empereur.—Silence recommandé aux journaux.—Recommandation de l'empereur avant chaque bataille.—Une famille bavaroise sauvée par Constant.—Chagrin de l'empereur.—M. Pfister attaqué de folie.—Sollicitude de l'empereur.—Conspiration contre l'empereur.—Un million en diamans.—Outrage à un parlementaire.—Modération de l'empereur.—Lettre du prince de Neufchâtel à l'archiduc Maximilien.—Bombardement de Vienne.—La vie de Marie-Louise protégée par l'empereur.—Fuite de l'archiduc Maximilien et prise de Vienne.—Stupeur des Autrichiens.


L'empereur était arrivé à Paris le 23 janvier; il y passa le reste de l'hiver, à part quelques jours de voyage à Rambouillet et à Saint-Cloud.

Le jour même de son arrivée à Paris, quoiqu'il dût être bien fatigué par une course à peine interrompue depuis Valladolid, l'empereur visita les constructions du Louvre et de la rue de Rivoli. Ce qu'il avait vu du palais de Madrid l'occupait, et de nouvelles recommandations de sa part, à M. Fontaine et aux autres architectes, prouvèrent assez le désir qu'il avait de faire du Louvre le plus beau palais du monde. Sa Majesté se fit faire ensuite un rapport sur le château de Chambord, qu'elle voulait donner au prince de Neufchâtel; M. Fontaine trouva que les réparations à faire pour rendre ce domaine convenablement habitable, s'élèveraient à 1,700,000 francs; les bâtimens étaient dans un état pitoyable; on n'y avait presque pas touché depuis la mort du maréchal de Saxe.

Sa Majesté passa ces deux mois et demi de séjour en travaux de cabinet, qu'il ne quittait que rarement et toujours avec regret; ses amusemens furent, comme à l'ordinaire, le spectacle et les concerts. Il aimait la musique avec passion, surtout la musique italienne, et comme les grands amateurs, il était très-difficile. Lui-même aurait voulu chanter, s'il l'avait pu; mais il avait la voix la plus fausse qu'il fût possible d'entendre, ce qui ne l'empêchait pas de fredonner de temps en temps quelques souvenirs des morceaux qui l'avaient frappé. C'était ordinairement le matin que ces petites réminiscences le prenaient; il m'en régalait en se faisant habiller. L'air que je l'ai entendu écorcher ainsi le plus souvent était celui de la Marseillaise. L'empereur sifflait aussi quelquefois, mais légèrement. L'air de Malbrough, sifflé par Sa Majesté, était pour moi l'annonce certaine d'un prochain départ pour l'armée. Je me rappelle qu'il ne siffla jamais autant, et qu'il ne fut jamais plus gai qu'au moment de partir pour la campagne de Russie.

Les chanteurs favoris de Sa Majesté étaient Crescentini et madame Grassini. J'ai vu Crescentini débuter à Paris, par le rôle de Roméo, dans Roméo et Juliette; il était arrivé précédé par l'immense réputation de premier chanteur de l'Italie, et cette réputation, il la justifia complétement, malgré toutes les préventions qu'il avait à vaincre, car je me rappelle encore tout ce qu'on disait de lui avant ses débuts au théâtre de la cour. C'était, à entendre les soi-disant connaisseurs, un braillard sans goût, sans méthode, un faiseur de roulades absurdes, un acteur froid et sans intelligence, et mille autres choses encore. Il savait, à son entrée en scène, combien ses juges étaient peu favorablement disposés en sa faveur, cependant il ne fit pas voir le moindre embarras; sa démarche, pleine de noblesse, surprit agréablement ceux qui s'attendaient à voir, comme on le leur avait dit, un homme gauche et mal tourné; un murmure flatteur l'accueillit donc et l'électrisa de telle sorte que, dès le premier acte, il enleva tous les suffrages. Des mouvemens pleins de grâce et de dignité, une parfaite intelligence de la scène; des gestes modérés et parfaitement en rapport avec le dialogue; une physionomie sur laquelle toutes les nuances de passion se peignaient avec la plus étonnante vérité, toutes ces qualités rares et précieuses donnaient aux accens enchanteurs de cet artiste une magie dont il est impossible de se faire une idée, à moins de l'avoir entendu. À chaque scène l'intérêt qu'il inspirait devenait plus marqué; mais au troisième acte l'émotion et le ravissement des spectateurs furent portés jusqu'au délire. Dans cet acte, joué presque en entier par Crescentini, cet admirable chanteur fit passer dans l'âme de ses auditeurs tout le déchirant et le pathétique d'un amour exprimé par une mélodie délicieuse, par tout ce que la douleur et le désespoir peuvent trouver de chants sublimes. L'empereur fut ravi, et fit donner à Crescentini une gratification considérable qu'il accompagna des marques les plus flatteuses du plaisir qu'il avait éprouvé à l'entendre.

Ce jour-là, comme toutes les fois qu'ils jouèrent ensemble depuis, Crescentini fut admirablement secondé par madame Grassini, femme d'un talent supérieur, et qui possédait la voix la plus étonnante qu'on eût jamais entendue au théâtre. Elle et madame Barilli se partageaient alors les faveurs du public.