Il est impossible de se faire une idée de ces parades, qui ne ressemblaient point du tout aux parades d'honneur de Paris. L'empereur, en passant ces revues, descendait aux plus petits détails; il examinait les soldats un à un, pour ainsi dire; il interrogeait les yeux de chacun pour voir s'il y avait du plaisir ou de la peine dans sa tête; il questionnait les officiers, souvent même les soldats: c'était ordinairement là que Sa Majesté faisait ses promotions. Il lui arrivait de demander à un colonel quel était le plus brave officier de son régiment: la réponse ne se faisait jamais attendre; elle était toujours franche: l'empereur le savait bien. Quand le colonel avait parlé, Sa Majesté s'adressait à tous les officiers en général: «Quel est le plus brave d'entre vous?»—«Sire, c'est un tel.» Les deux réponses étaient presque toujours semblables. «Alors, disait l'empereur, je le fais baron, et je récompense en lui non-seulement sa valeur personnelle, mais celle du corps dont il fait partie. Il ne doit pas cette faveur à moi seulement, mais encore à l'estime de ses camarades.» Il en était de même pour les soldats. Les plus distingués par leur courage et leur bonne conduite montaient en grade ou recevaient des gratifications, des pensions mêmes. L'empereur en fit une de 1200 francs à un soldat qui faisait sa première campagne, et qui avait traversé un escadron ennemi, emportant sur ses épaules son général blessé, et le défendant comme il eût défendu son père.

On voyait à ces revues l'empereur visiter lui-même les sacs des soldats, examiner leurs livrets, prendre un fusil des mains d'un jeune homme frêle, pâle et souffrant, et lui dire d'un ton plein de bienveillance: «C'est bien lourd!» Il commandait souvent l'exercice; quand il ne le faisait pas, c'était le général Dorsenne, ou le général Curial, ou le général Mouton. Quelquefois il lui prenait des fantaisies. Un matin, par exemple, qu'on avait à passer en revue un régiment de la confédération, Sa Majesté se tourna vers les officiers d'ordonnance, et s'adressant au prince de Salm, l'un d'entr'eux: «M. de Salm, ceux-ci doivent vous connaître; approchez, commandez-leur une charge en douze temps.» Le jeune prince rougit beaucoup, mais sans se déconcerter; il s'inclina, tira son épée le plus gracieusement du monde, et fit ce que désirait l'empereur avec une aisance, une précision qui le charmèrent.

Un autre jour, les pontonniers défilaient avec environ quarante voitures d'équipages. L'empereur cria: Halte! et, montrant un caisson au général Bertrand, il lui dit d'appeler un des officiers. «Qu'y a-t-il dans ce caisson?»—«Sire, des boulons, des sacs de clous, des cordages, des hachettes, des scies.....»—«Combien de tout cela?»—L'officier donna le compte exact. Sa Majesté, pour vérifier le rapport, fait vider le caisson, compte les pièces, en trouve le nombre conforme; et pour s'assurer qu'on ne laissait rien dans la voiture, elle y monte par le moyen de la roue en s'accrochant aux rais. Il y eut un mouvement d'approbation et des cris de joie dans tous les rangs: «Bravo! disait-on; à la bonne heure! c'est comme cela qu'on est sûr de n'être pas trompé.» Toutes ces choses faisaient que l'empereur était adoré par ses soldats.


CHAPITRE X.

Attentat contre la vie de Napoléon.—Heureuse pénétration du général Rapp.—Arrestation de Frédéric Stabs.—L'étudiant fanatique.—Incroyable persévérance.—Le duc de Rovigo chez l'empereur.—Stabs interrogé par l'empereur.—Pitié de l'empereur.—Le portrait.—Étonnement de l'empereur.—Impassibilité de Stabs.—Stabs et M. Corvisart.—Grâce offerte deux fois et refusée.—Émotion de Sa Majesté.—Condamnation de Stabs.—Jeûne de quatre jours.—Dernières paroles de Stabs.


Ce fut à une des revues dont je viens de parler et qui attiraient ordinairement une foule de curieux venus exprès de Vienne et des environs, que l'empereur faillit être assassiné. C'était le 13 octobre: Sa Majesté venait de descendre de cheval et traversait à pied la cour, ayant à côté d'elle le prince de Neufchâtel et le général Rapp, quand un jeune homme d'assez bonne mine fendit brusquement la foule, et demanda en mauvais français s'il pouvait parler à l'empereur. Sa Majesté l'accueillit avec bonté; mais, ne comprenant pas très-bien son langage, elle pria le général Rapp de voir ce que voulait ce jeune homme. Le général lui fit quelques questions; mais peu satisfait apparemment de ses réponses, il ordonna à l'officier de gendarmerie de service de l'éloigner. Un sous-officier conduisit le jeune homme hors du cercle formé par l'état-major, et le repoussa dans la foule. On n'y pensait plus, quand tout à coup l'empereur, en se retournant, retrouva le faux solliciteur qui venait à lui de nouveau, portant la main droite sur sa poitrine comme pour prendre un placet dans la poche de sa redingote. Le général Rapp saisit cet homme par le bras et lui dit: «Monsieur, on vous a déjà renvoyé à moi. Que demandez-vous?» Il allait se retirer de nouveau, lorsque le général, lui trouvant un air suspect, donna l'ordre à l'officier de gendarmerie de l'arrêter. Celui-ci fit signe à ses gendarmes de se saisir de l'inconnu. L'un d'eux, le prenant au collet, le secoua un peu violemment, et sa redingote s'étant à moitié déboutonnée, un autre gendarme en vit sortir comme un paquet de papiers: c'était un grand couteau de cuisine, avec plusieurs feuilles de papier gris l'une sur l'autre, pour servir de gaîne. Alors les gendarmes le conduisirent chez le général Savary.

Ce jeune homme était un étudiant, fils d'un ministre protestant de Naumbourg; il s'appelait Frédéric Stabs, et pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf ans. Son visage était blanc et ses traits efféminés. Il ne nia point un seul instant qu'il eût l'intention de tuer l'empereur; au contraire, il s'en vantait, et regrettait beaucoup que les circonstances se fussent opposées à l'accomplissement de son dessein.

Il était parti de chez son père avec un cheval que le besoin d'argent lui avait fait vendre en chemin; aucun de ses parens ni de ses amis n'avait eu connaissance de son projet. Le lendemain de son départ, il avait écrit à son père qu'il ne fût point en peine de lui ni de son cheval; qu'il avait depuis long-temps promis à quelqu'un de faire un voyage à Vienne; que bientôt sa famille entendrait parler de lui et en serait fière. Arrivé à Vienne depuis deux jours seulement, il s'était occupé d'abord à prendre des renseignemens sur les habitudes de Sa Majesté, et, sachant qu'il passait tous les matins une revue dans la cour du château, il y était venu une fois pour connaître les localités. Le lendemain il voulut faire son coup, et fut arrêté.