Le duc de Rovigo, après avoir interrogé Stabs, alla trouver l'empereur, qui venait de rentrer dans ses appartemens, et lui apprit le danger qu'il venait de courir. L'empereur haussa d'abord les épaules; mais voyant le couteau qu'on avait saisi sur Stabs, il dit: «Ah! ah! faites venir ce jeune homme; je serais bien aise de lui parler.» Le duc sortit et revint quelques minutes après avec Stabs. Lorsque celui-ci entra, l'empereur fit un geste de pitié, et dit au prince de Neufchâtel: «Mais, en vérité, c'est un enfant!» Un interprète fut appelé, et l'interrogatoire commença.

D'abord Sa Majesté fit demander à l'assassin s'il l'avait déjà vue quelque part. «Oui, je vous ai vu, répondit Stabs, à Erfurt, l'année dernière.—Il paraît qu'un crime n'est rien à vos yeux. Pourquoi vouliez-vous me tuer?—Vous tuer n'est pas un crime: au contraire, c'est un devoir pour tout bon Allemand. Je voulais vous tuer, parce que vous êtes l'oppresseur de l'Allemagne.—Ce n'est pas moi qui ai commencé la guerre.—C'est vous!—Quel est ce portrait? (L'empereur tenait un portrait de femme qu'on avait trouvé sur Stabs.)—C'est celui de ma meilleure amie, de la fille adoptive de mon père.—Comment! et vous êtes un assassin? et vous n'avez pas craint d'affliger et de perdre les êtres qui vous sont chers?—Je voulais faire mon devoir: rien ne devait m'arrêter.—Mais comment auriez-vous fait pour me frapper?—Je voulais vous demander d'abord si nous aurions bientôt la paix; et si vous m'aviez répondu que non, je vous aurais poignardé.—Il est fou! dit l'empereur; il est décidément fou! Et comment espériez-vous échapper, en me frappant ainsi au milieu de mes soldats?—Je savais bien à quoi je m'exposais, et je suis même étonné de vivre encore.»—Cette assurance frappa vivement l'empereur, qui garda le silence pendant quelques instans, et regarda fixement Stabs: celui-ci demeura impassible devant ce regard.... Et l'empereur continua:—«Celle que vous aimez sera bien affligée.—Oh! elle sera affligée sans doute, mais de ce que je n'ai pas réussi; car elle vous hait au moins autant que je vous hais moi-même.—Si je vous faisais grâce?—Vous auriez tort, car je chercherais encore à vous tuer.»—L'empereur envoya chercher M. Corvisart, en disant:—«Ce jeune homme est malade ou fou: cela ne peut pas être autrement.—Je ne suis ni l'un ni l'autre,» répondit vivement l'assassin. M. Corvisart était dans les appartemens: il arrive, et tâte le pouls de Stabs.»—Monsieur se porte bien, dit-il.—Je vous l'avais bien dit, reprit Stabs d'un air triomphant.—Eh bien! docteur, dit Sa Majesté, ce jeune homme qui se porte bien a fait cent lieues pour m'assassiner!»

Malgré la déclaration du médecin et les aveux de Stabs, l'empereur, ému du sang-froid et de l'assurance de ce malheureux, lui offrit de nouveau sa grâce, lui imposant pour condition unique de témoigner quelque repentir de son crime; mais de nouveau Stabs affirma que son seul regret était de n'avoir pu réussir. Alors l'empereur l'abandonna.

Conduit en prison, il persista dans ses aveux, et ne tarda pas à comparaître devant une commission militaire, qui le condamna. Il ne subit son arrêt que le 17, et depuis le 13, jour de son arrestation il ne prit aucune nourriture, disant qu'il aurait bien assez de force pour aller à la mort. L'empereur avait ordonné qu'on retardât le plus possible l'exécution, dans l'espoir que tôt ou tard Stabs se repentirait: mais il demeura inébranlable. Lorsqu'on le conduisit au lieu où il devait être fusillé, quelques personnes ayant dit que la paix venait d'être signée, il s'écria d'une voix forte: «Vive la liberté! Vive l'Allemagne!» Ce furent ses dernières paroles.


CHAPITRE XI.

Aventures galantes de l'empereur à Schœnbrunn.—Promenade au Prater.—Exclamation d'une jeune veuve allemande.—Gracieuseté de l'empereur.—Conquête rapide.—Madame*** suit l'empereur en Bavière.—Sa mort à Paris.—La jeune enthousiaste.—Propositions écoutées avec empressement.—Étonnement de l'empereur.—L'innocence respectée.—Jeune fille dotée par Sa Majesté.—Le souper de l'empereur.—Gourmandise de Roustan.—Demande indiscrètement accordée.—Embarras de Constant.—Ruse découverte.—L'empereur soupant des restes de Roustan.


Pendant son séjour à Schœnbrunn, les aventures galantes ne manquaient pas à l'empereur. Un jour qu'il était venu à Vienne, et qu'il se promenait dans le Prater avec une suite fort peu nombreuse (le Prater est une superbe promenade, située dans le faubourg Léopold), une jeune Allemande, veuve d'un négociant fort riche, l'aperçut, et s'écria involontairement, parlant à quelques dames qui se promenaient avec elle: «C'est lui!» Cette exclamation fut entendue par Sa Majesté, qui s'arrêta tout court, et salua les dames en souriant: celle qui avait parlé devint rouge comme du feu; l'empereur la reconnut à ce signe non équivoque, et la regarda long-temps, puis il continua sa promenade.

Il n'y a pour les souverains ni longues attentes ni grandes difficultés. Cette nouvelle conquête de Sa Majesté ne fut pas moins rapide que les autres. Pour ne pas se séparer de son illustre amant, madame*** suivit l'armée en Bavière, et vint ensuite habiter Paris, où elle mourut en 1812.