Un autre jour, Sa Majesté eut occasion de remarquer une jeune personne charmante: c'était un matin, aux environs de Schœnbrunn; quelqu'un fut chargé de voir cette demoiselle et de lui donner de la part de l'empereur un rendez-vous au château pour le lendemain soir. Le hasard dans cette circonstance servit à merveille Sa Majesté; l'éclat d'un nom si illustre, la renommée de ses victoires avaient produit une impression profonde sur l'esprit de la jeune fille, et l'avaient disposée à écouter favorablement les propositions que l'on vint lui faire. Elle consentit donc et avec empressement à se rendre au château. À l'heure indiquée, la personne dont j'ai parlé vint la chercher. Je la reçus à son arrivée, et l'introduisit dans la chambre de Sa Majesté; elle ne parlait point français, mais elle savait parfaitement l'italien; en conséquence il fut aisé à l'empereur de causer avec elle. Il apprit avec étonnement que cette charmante demoiselle appartenait à une famille très-honorable de Vienne, et qu'en venant le voir elle n'avait été inspirée que par le désir de lui témoigner son admiration. L'empereur respecta l'innocence de la jeune fille, la fit reconduire chez ses parens, et donna des ordres pour que l'on prît soin de son établissement, qu'il rendit plus facile et plus beau au moyen d'une dot considérable.

À Schœnbrunn, comme à Paris, l'empereur dînait habituellement à six heures. Mais comme il travaillait quelquefois fort avant dans la nuit, on avait soin de préparer tous les jours un souper assez léger qu'on enfermait dans une petite bannette d'osier, couverte en toile cirée et fermant à serrure. Il y avait deux clefs dont le contrôleur de la bouche avait l'une et moi l'autre. Le soin de cette bannette me regardait seul, et comme Sa Majesté était extraordinairement sobre, il ne lui arrivait presque jamais de demander à souper. Un soir donc, Roustan, qui avait couru toute la journée à franc étrier pour le service de son maître, était dans un petit salon à côté de la chambre de l'empereur: il me vit, comme je venais d'aider Sa Majesté à se mettre au lit, et me dit en son mauvais français, et regardant la bannette d'un œil d'envie: «Moi mangerais bien une aile de poulet; moi, bien faim.» Je refusai d'abord: mais enfin, sachant que l'empereur était couché, et ne voyant nulle apparence à ce qu'il lui prît fantaisie de demander à souper ce soir-là, je laissai faire Roustan. Celui-ci, bien content, commence par enlever une cuisse, puis après l'aile, et je ne sais trop s'il serait resté quelque chose du poulet, quand tout à coup j'entends sonner avec vivacité. J'entre dans la chambre, et j'entends avec effroi l'empereur qui me dit: «Constant, mon poulet?» On juge de mon embarras: je n'en avais pas d'autre; et le moyen, à pareille heure, de s'en procurer un! Enfin je prends mon parti, et, pensant que c'était à moi de découper la volaille, qu'ainsi j'aurais toute facilité de dissimuler l'absence des deux membres que Roustan avait mangés, j'entre fièrement avec le poulet retourné sur le plat. Roustan me suivait, parce que j'étais bien aise, s'il y avait des reproches à essuyer, de les partager avec lui. Je détache l'aile qui restait et la présente à l'empereur. L'empereur refuse!... en me disant: «Donnez-moi le poulet, je choisirai moi-même.» Cette fois, aucun moyen de nous sauver; il fallut que le poulet démembré passât sous les yeux de Sa Majesté... «Tiens, dit-elle, depuis quand les poulets n'ont-ils qu'une cuisse et qu'une aile? C'est bien: il paraît qu'il faut que je mange les restes des autres. Et qui donc mange ainsi la moitié de mon souper?» Je regardais Roustan, qui tout confus répondit: «Moi avoir faim, Sire; moi ai mangé la cuisse et l'aile...—Comment, drôle! c'est toi? Ah! que je t'y reprenne!» Et, sans ajouter un mot de plus, l'empereur mangea la cuisse et l'aile qui restaient.

Le lendemain, à sa toilette, il fit appeler le grand maréchal pour quelque communication, et dans la conversation il lui dit: «Je vous donne à deviner ce que j'ai mangé hier à mon souper?... les restes de M. Roustan. Oui, ce coquin s'est avisé de manger la moitié de mon poulet.» Roustan entrait dans le moment. «Approche, drôle! continua l'empereur, et la première fois que cela t'arrivera, sois sûr que tu me le paieras.» En lui disant cela, il le tirait par les oreilles, et riait de tout son cœur.


CHAPITRE XII.

Bataille d'Essling.—Rudesse de deux amis de l'empereur.—Aversion du duc de Montebello contre le duc de ***.—Brusquerie du duc de Montebello.—Sa rancune à l'occasion des pestiférés de Jaffa.—Pressentimens du maréchal Lannes.—Contre-temps funeste.—Le maréchal Lannes atteint par un boulet.—Douleur de l'empereur.—L'empereur à genoux auprès du maréchal.—Courage héroïque du maréchal Lannes.—Sa mort causée peut-être par un jeûne de vingt-quatre heures.—Affliction de l'empereur.—Pleurs des vieux grenadiers.—Dernières paroles du maréchal.—Embaumement du cadavre.—Horrible spectacle.—Courage des pharmaciens de l'armée.—Douleur de madame la duchesse de Montebello.—Légèreté de l'empereur.—La duchesse de Montebello veut quitter le service de l'impératrice.


Le 22 mai, dix jours après l'entrée triomphante de l'empereur dans la capitale de l'Autriche, se livra la bataille d'Essling, bataille sanglante qui dura depuis quatre heures du matin jusqu'à six heures du soir, bataille tristement mémorable pour tous les vieux soldats de l'empire, parce qu'elle coûta la vie au plus brave de tous peut-être, au duc de Montebello, cet ami si dévoué à l'empereur, le seul qui partageât, avec le maréchal Augereau, le droit de tout lui dire franchement et en face.

La veille de la bataille, le maréchal entra chez Sa Majesté, qu'il trouva entourée de plusieurs personnes. Le duc de *** affectait toujours de se mettre entre l'empereur et les personnes qui lui parlaient: le duc de Montebello, le voyant faire son manége accoutumé, le prend par le revers de son uniforme, et, lui faisant faire la pirouette, il lui dit: «Ôte-toi donc de là! l'empereur n'a pas besoin que tu le gardes ici. Au champ de bataille, c'est singulier, tu es toujours si loin de nous qu'on ne te voit jamais; mais ici on ne peut rien dire à l'empereur sans rencontrer ta figure.» Le duc était furieux; il regardait alternativement le maréchal et l'empereur, qui se contenta de dire: «Doucement, Lannes.»

Le soir, dans le salon de service, il fut question de cette apostrophe du maréchal. Un officier de l'armée d'Égypte dit que cela n'était pas surprenant; que le duc de Montebello ne pardonnerait jamais au duc de *** la mort des trois cents malades empoisonnés à Jaffa.