Le docteur Lannefranque, un de ceux qui ont donné leurs soins à l'infortuné duc de Montebello, dit qu'en montant à cheval pour se rendre à l'île de Lobau, le duc eut des pressentimens sinistres. Il s'arrêta, prit et serra la main de M. Lannefranque, et lui dit en souriant tristement: «Au revoir; vous ne tarderez probablement pas à venir nous retrouver; il y aura de la besogne aujourd'hui pour vous, et pour ces messieurs, ajouta-t-il en montrant plusieurs chirurgiens et pharmaciens qui se trouvaient avec le docteur.—Monsieur le duc, répondit M. Lannefranque, cette journée ajoutera encore à votre gloire!...—Ma gloire! interrompit vivement le maréchal. Tenez, voulez-vous que je vous parle franchement? Je n'ai pas une bonne idée de cette affaire: au reste, quelle qu'en soit l'issue, ce sera ma dernière bataille.» Le docteur allait demander au maréchal comment il l'entendait, mais il avait mis son cheval au galop, et fut bientôt hors de vue.
Le matin de la bataille, vers les six ou sept heures, les Autrichiens étaient déjà vaincus, quand un aide-de-camp vint annoncer à Sa Majesté que la crue subite du Danube avait mis à flot un grand nombre de gros arbres coupés lors de la prise de Vienne, et que ces arbres en flottant avaient brisé les ponts qui servaient de communication entre Essling et l'île de Lobau; de sorte que les parcs de réserve, une partie de la grosse cavalerie et le corps tout entier du maréchal Davoust se trouvaient en inaction forcée sur l'autre rive. Ce contre-temps arrêta le mouvement que l'empereur voulait faire en avant, et l'ennemi reprit courage. Alors le duc de Montebello reçut l'ordre de garder le champ de bataille, et prit position, appuyé sur le village d'Essling, au lieu de continuer à poursuivre les Autrichiens, comme il avait déjà commencé. Le duc de Montebello tint bon depuis neuf heures du matin jusqu'au soir. À sept heures, la bataille était gagnée; mais à six heures l'infortuné maréchal, étant sur un mamelon à observer les mouvemens, fut frappé d'un boulet qui lui fracassa la cuisse droite et la rotule du genou gauche.
Il crut d'abord qu'il n'avait plus que quelques minutes à vivre, et se fit transporter sur un brancard auprès de l'empereur, qu'il voulait embrasser, disait-il, avant de mourir. L'empereur, en le voyant ainsi baigné dans son sang, fit poser le brancard à terre, et, se jetant à genoux, il prit le maréchal dans ses bras, et lui dit en pleurant: «Lannes, me reconnais-tu?—Oui, sire;... vous perdez votre meilleur ami.—Non! non! tu vivras. N'est-il pas vrai, M. Larrey, que vous répondez de ses jours?» Des blessés, en entendant Sa Majesté parler ainsi, essayèrent de se soulever sur leurs coudes, et se mirent à crier vive l'empereur!
Les chirurgiens transportèrent le maréchal dans un petit village au bord du fleuve, appelé Ebersdorf, et voisin du champ de bataille. On trouva dans la maison d'un brasseur une chambre au dessus d'une écurie, dans laquelle il faisait une chaleur étouffante, que rendait plus insupportable encore l'odeur des cadavres dont la maison était entourée... Mais il n'y avait rien de mieux; il fallut s'en contenter. Le maréchal supporta l'amputation de la cuisse avec un courage héroïque; mais la fièvre qui se déclara ensuite fut si violente que, craignant de le voir mourir dans l'opération, les chirurgiens différèrent à couper l'autre jambe. Cette fièvre était en partie causée par l'épuisement; lorsqu'il fut blessé, le maréchal n'avait pas mangé depuis vingt-quatre heures. Enfin MM. Larrey, Yvan, Paulet et Lannefranque se décidèrent à la seconde amputation; et quand ils l'eurent faite, l'état de tranquillité du blessé leur donna l'espoir de sauver sa vie. Mais il ne devait pas en être ainsi. La fièvre augmenta; elle prit le caractère le plus alarmant; et, malgré les soins de ces habiles chirurgiens et ceux du docteur Frank, alors le plus célèbre médecin de l'Europe, le maréchal rendit le dernier soupir le 31 mai, à cinq heures du matin. Il avait à peine quarante ans.
Pendant ses huit jours d'agonie (car les souffrances qu'il éprouvait peuvent être appelées de ce nom), l'empereur vint le voir très-souvent; il s'en allait toujours désolé. J'allais aussi voir le maréchal tous les jours de la part de l'empereur; j'admirais avec quelle patience il supportait son mal, et pourtant il n'avait pas d'espoir; car il se sentait mourir, et toutes les figures le lui disaient. Quelle chose touchante et terrible de voir autour de sa maison, à sa porte, dans sa chambre, ces vieux grenadiers de la garde, toujours impassibles jusqu'alors, pleurer et sangloter comme des enfans! Que la guerre, dans ces momens-là, semble une chose atroce!
La veille de sa mort, le maréchal me dit: «Je vois bien, mon cher Constant, que je vais mourir; je désire que votre maître ait toujours auprès de lui des hommes aussi dévoués que moi; dites à l'empereur que je voudrais le voir.» Je me disposais à sortir, lorsque l'empereur parut. Alors il se fit un grand silence; tout le monde s'éloigna; mais la porte de la chambre étant restée entr'ouverte, nous pûmes saisir une partie de la conversation; elle fut longue et pénible: le maréchal rappela ses services à l'empereur, et termina par ces paroles prononcées d'une voix encore haute et ferme: «Ce n'est pas pour t'intéresser à ma famille que je te parle ainsi; je n'ai pas besoin de te recommander ma femme et mes enfans; puisque je meurs pour toi, la gloire t'ordonne de les protéger, et je ne crains pas, en t'adressant ces derniers reproches de l'amitié, de changer tes dispositions à leur égard. Tu viens de faire une grande faute, et, quoique elle te prive de ton meilleur ami, elle ne te corrigera pas: ton ambition est insatiable; elle te perdra; tu sacrifies sans ménagement, sans nécessité, les hommes qui te servent le mieux, et quand ils meurent, tu ne les regrettes pas. Tu n'as autour de toi que des flatteurs; je ne vois pas un ami qui ose te dire la vérité. On te trahira, on t'abandonnera; hâte-toi de finir cette guerre; c'est le vœu général. Tu ne seras jamais plus puissant; mais tu peux être bien plus aimé. Pardonne ces vérités à un mourant...; ce mourant te chérit...»
Le maréchal en finissant tendit la main à l'empereur, qui l'embrassa en pleurant et sans répondre.
Le jour de la mort du maréchal, son corps fut livré à M. Larrey et à M. Cadet de Gassicourt, pharmacien ordinaire de l'empereur, avec ordre de le préparer comme on avait préparé celui du colonel Morland, quand il eut été tué à la bataille d'Austerlitz. À cet effet le cadavre fut transporté à Schœnbrunn, et déposé dans l'aile gauche du château assez loin des appartemens habités: en quelques heures la putréfaction devint complète et horrible; il fallut plonger ce corps mutilé dans une baignoire remplie d'une forte dissolution de sublimé corrosif. Cette opération, extrêmement dangereuse, fut longue et pénible. Il faut louer M. Cadet de Gassicourt du courage qu'il a déployé en cette circonstance; car, malgré toutes ses précautions, malgré les parfums que l'on brûlait dans la chambre, l'odeur qu'exhalait le cadavre était si fétide, et les émanations du sublimé si fortes, que ce chimiste distingué fut gravement indisposé.
J'eus, avec plusieurs personnes, la triste curiosité d'aller voir le corps du maréchal dans cet état. C'était épouvantable. Le tronc, qui trempait dans la dissolution, était enflé d'une manière prodigieuse; tandis qu'au contraire la tête, qui était demeurée en dehors de la baignoire, avait subi un rapetissement singulier. Les muscles du visage étaient contractés de la manière la plus hideuse, les yeux tout grands ouverts sortaient de leur orbite.
Après que le corps eut séjourné huit jours dans le sublimé corrosif, qu'il fallut renouveler, parce que les émanations de l'intérieur du cadavre avaient décomposé la dissolution, on le mit dans un tonneau fait exprès et que l'on remplit du même liquide; c'est dans ce tonneau qu'il fit le trajet de Schœnbrunn à Strasbourg. Dans cette dernière ville on le tira de cet étrange cercueil, on le fit sécher dans un filet et on l'ensevelit à l'égyptienne, c'est-à-dire entouré de bandelettes et le visage découvert. M. Larrey et M. de Gassicourt confièrent ce soin honorable à M. Fortin, jeune pharmacien major qui en 1807 avait, par son courage et son infatigable persévérance, sauvé d'une mort certaine neuf cents malades abandonnés, sans médecins ni chirurgiens, dans un hôpital près de Dantzig, et presque tous atteints d'une maladie épidémique.