Au mois de mars 1810 (ce qui va suivre est extrait d'une lettre de M. Fortin à son maître et ami M. Cadet de Gassicourt), madame la duchesse de Montebello voulut, en passant à Strasbourg à la suite de l'impératrice Marie-Louise, revoir encore l'époux qu'elle avait tant aimé.

«Grâce à vos soins et à ceux de M. Larrey (c'est M. Fortin qui parle), l'embaumement du maréchal a parfaitement réussi. Quand j'ai retiré le corps du tonneau, je l'ai trouvé dans un état de parfaite conservation; j'ai disposé, dans une salle basse de la mairie, un filet sur lequel je l'ai fait sécher, à l'aide d'un poêle dont la chaleur a été réglée; j'ai fait faire un très-beau cercueil en bois dur, bien ciré; et maintenant le maréchal, entouré de bandelettes et la figure à découvert, est déposé dans son cercueil ouvert, près de celui du général Saint-Hilaire, dans une pièce souterraine dont j'ai la clef. Une sentinelle y veille jour et nuit. M. Wangen de Gueroldseck, maire de Strasbourg, m'a donné toutes les facilités qu'exigeaient mes fonctions.

»Tout était dans cet état lorsque, une heure après l'arrivée de Sa Majesté l'impératrice, madame la duchesse de Montebello, qui l'accompagne en qualité de dame d'honneur, m'envoya chercher par M. Crétu, son cousin, chez qui elle était allée faire une visite. Je me rendis à ses ordres. Madame la maréchale me fit plusieurs questions et des complimens sur la mission honorable dont j'étais chargé, puis me témoigna, en tremblant, le désir qu'elle avait de revoir pour la dernière fois le corps de son époux. J'hésitai quelques momens à lui répondre, et, prévoyant l'effet que produirait sur elle le triste spectacle qu'elle cherchait, je lui dis que les ordres que j'avais reçus s'opposaient à ce qu'elle demandait; mais elle insista d'une manière si pressante que je me rendis à ses instances. Nous convînmes (autant pour ne pas me compromettre que pour qu'elle ne fût pas reconnue) que j'irais la chercher à minuit et qu'elle serait accompagnée d'un de ses parens.

»Je me rendis auprès de la maréchale à l'heure convenue. Aussitôt qu'elle m'aperçut, elle se leva et me dit qu'elle était prête à me suivre. Je me permis de l'arrêter un moment, la priant de consulter ses forces; je la prévins sur l'état où elle allait trouver le maréchal, et la suppliai de réfléchir sur l'impression qu'elle allait recevoir des tristes lieux qu'elle allait visiter. Elle me répondit qu'elle y était bien préparée, qu'elle se sentait tout le courage nécessaire, et qu'elle espérait trouver dans cette dernière visite un adoucissement aux regrets amers qu'elle éprouvait. En me parlant ainsi, sa figure mélancolique et belle était calme et réfléchie. Nous partîmes. M. Crétu donnait le bras à sa cousine; la voiture et la duchesse suivait de loin à vide; deux domestiques marchaient derrière nous.

»La ville était illuminée; les bons habitans étaient tous en férie; dans plusieurs maisons une musique joyeuse les excitait à célébrer cette mémorable journée. Quel contraste entre ces éclats d'une franche gaîté et la position dans laquelle nous nous trouvions! Je voyais la duchesse ralentir de temps en temps sa marche, tressaillir et soupirer; j'avais le cœur serré, les idées confuses.

»Enfin nous arrivâmes à l'hôtel de la mairie; madame de Montebello donna l'ordre à ses gens de l'attendre; elle descendit lentement avec son cousin et moi jusqu'à la porte de la salle basse. Une lanterne nous éclairait à peine; la duchesse tremblait et affectait une sorte d'assurance; mais, lorsqu'elle pénétra dans une espèce de caveau, le silence de la mort qui régnait sous cette voûte souterraine, la lueur lugubre qui l'éclairait, l'aspect du cadavre étendu dans son cercueil produisirent sur la maréchale un effet épouvantable; elle jeta un cri douloureux et s'évanouit. J'avais prévu cet accident. Toute mon attention était fixée sur elle, et, dès que je m'aperçus de sa faiblesse, je la soutins dans mes bras et la fis asseoir. Je m'étais précautionné de tout ce qui était nécessaire pour la secourir; je lui donnai les soins que réclamait sa position. Au bout de quelques instans elle revint à elle; nous lui conseillâmes de se retirer: elle s'y refusa, se leva, s'approcha du cercueil, en fit lentement le tour en silence, puis, s'arrêtant et laissant tomber ses mains croisées, elle resta quelque temps immobile, regardant la figure inanimée de son époux, et, l'arrosant de ses larmes, elle sortit de cet état en prononçant d'une voix étouffée par des sanglots: Mon Dieu! ô mon Dieu! comme il est changé! Je fis signe à M. Crétu qu'il était temps de nous retirer; mais nous ne pûmes entraîner la duchesse qu'en lui promettant de la ramener le lendemain, promesse qui ne devait pas avoir d'exécution. Je fermai promptement la porte: j'offris mon bras à madame la maréchale; elle voulut bien l'accepter, et, lorsque nous sortîmes de la mairie, je pris congé d'elle; mais elle exigea que je montasse dans sa voiture, et donna l'ordre de me reconduire d'abord chez moi. Pendant ce court trajet elle répandit un torrent de larmes, et lorsque la voiture s'arrêta, elle me dit avec une bonté inexprimable: «Je n'oublierai jamais, Monsieur, le service important que vous venez de me rendre.»

Long-temps après, l'empereur et l'impératrice Marie-Louise visitaient ensemble la manufacture de porcelaines de Sèvres; la duchesse de Montebello accompagnait l'impératrice en qualité de dame d'honneur. L'empereur, apercevant un beau buste du maréchal, en biscuit, d'une rare exécution, s'arrêta, et sans remarquer la pâleur qui se répandait sur le visage de la duchesse, il lui demanda comment elle trouvait ce buste et s'il était bien ressemblant. La veuve sentit se rouvrir sa blessure: elle ne put répondre, et se retira fondant en larmes. Elle fut plusieurs jours sans reparaître à la cour. Outre que cette question inattendue avait réveillé ses chagrins, l'inconcevable distraction que l'empereur avait montrée en cela l'avait blessée si profondément que ses amis eurent toutes les peines du monde à la décider à reprendre son service auprès de l'impératrice.


CHAPITRE XIII.

Désastres de la bataille d'Essling.—Murmures des soldats.—Apostrophes aux généraux.—Patience courageuse.—Intrépidité du maréchal Masséna.—Bonheur continuel.—Zèle des chirurgiens de l'armée.—Mot de l'empereur.—M. Larrey.—Le bouillon de cheval.—Soupe faite dans des cuirasses.—Constance des blessés.—Suicide d'un canonnier.—Le vieux concierge allemand.—La princesse de Lichtenstein.—Le général Dorsenne.—Bonne chère et linge sale.—Lettre outrageante à la princesse de Lichtenstein.—L'empereur furieux.—Piété filiale de l'empereur.—Indulgence de la princesse de Lichtenstein.—Grâce accordée par l'empereur.—Remontrances de M. Larrey.—Deux anecdotes sur ce célèbre chirurgien.