La bataille d'Essling fut désastreuse en tout point. Douze mille Français y furent tués. La cause de tout ce mal vint de la rupture des ponts, qui pouvait être prévue, à ce qu'il me semble; car la même chose était arrivée deux ou trois jours avant la bataille. Les soldats murmuraient hautement; plusieurs corps d'infanterie crièrent aux généraux de mettre pied à terre et de combattre au milieu d'eux. Mais cette mauvaise humeur n'ôtait rien à leur courage et à leur patience; on vit des régimens rester cinq heures, l'arme au bras, exposés au feu le plus terrible. Trois fois pendant la soirée, l'empereur envoya demander au général Masséna s'il pouvait tenir; et le brave capitaine, qui ce jour-là voyait son fils se battre pour la première fois, qui voyait ses amis, ses plus intrépides officiers tomber par douzaine autour de lui, tint jusqu'à la nuit fermée. «Je ne veux pas me replier, dit-il, tant qu'il fait jour; ces gueusards d'Autrichiens seraient trop glorieux.» La constance du maréchal sauva la journée; mais aussi, comme il le dit lui-même le lendemain, il joua de bonheur continuellement. Au commencement de la bataille, il s'aperçut qu'un de ses étriers était trop long. Il appelle un soldat pour le raccourcir; et pendant cette opération, il pose sa jambe sur le cou de son cheval; un boulet part, qui emporte le soldat et coupe l'étrier, sans toucher au maréchal ni à son cheval. «Bon! dit-il; voilà qu'il me faut descendre et changer de selle!» Et ce fut avec humeur que le maréchal fit cette observation.

Les chirurgiens et les officiers de santé se conduisirent admirablement dans cette terrible journée; ils déployèrent un zèle à toute épreuve, une activité qui étonna l'empereur même: aussi lui arriva-t-il plusieurs fois de les appeler, en passant près d'eux, «Mes braves chirurgiens!» M. Larrey surtout fut sublime. Après avoir opéré tous les blessés de la garde qui étaient entassés dans l'île de Lobau, il demanda s'il y avait du bouillon à leur donner. Non, répondirent les aides.—Qu'on en fasse, dit-il en désignant plusieurs chevaux auprès de lui, qu'on en fasse avec les chevaux qui sont à ce piquet.» Les chevaux appartenaient à un général. Lorsqu'on s'en approcha pour obéir à M. Larrey, le propriétaire s'écrie, s'indigne, et jure qu'il ne les laissera point emmener. «Eh bien! qu'on prenne les miens, dit le brave chirurgien, qu'on les tue, et que mes camarades aient du bouillon.» On fit ce qu'il disait; et comme il ne se trouva pas de marmites dans l'île, on prit des cuirasses pour faire la soupe, qui fut salée avec de la poudre à canon: on n'avait pas de sel. Le maréchal Masséna goûta de cette soupe, et la trouva bonne. On ne sait vraiment ce qu'il faut admirer le plus du zèle des chirurgiens, du courage avec lequel ils affrontaient les dangers en soignant les blessés sur le champ de bataille, même au milieu des balles, ou de la constance stoïque des soldats qui, gisans par terre, l'un privé d'un bras, l'autre d'une jambe, causaient entr'eux de leurs campagnes, en attendant que leur tour vînt d'être opérés. Quelques-uns allaient jusqu'à se faire des politesses: «Monsieur le docteur, commencez par mon voisin; il souffre plus que moi... Je puis encore attendre.»

Un canonnier eut les deux jambes emportées par un boulet: deux de ses camarades le ramassèrent, et firent avec des branches d'arbres un brancard sur lequel ils le posèrent pour le transporter dans l'île. Le pauvre mutilé ne jetait pas un seul cri; seulement, «J'ai bien soif,» disait-il de temps en temps à ses porteurs. Comme ils passaient sur un des ponts, il les supplie d'arrêter et d'aller lui chercher un peu de vin ou d'eau-de-vie pour ranimer ses forces. Ils le croient et le quittent; mais ils n'avaient pas fait vingt pas, que le canonnier leur crie: «N'allez pas si vite, mes camarades; je n'ai pas de jambes, et j'arriverai plus tôt que vous. Vive la France!» Et, faisant un effort, il se laisse rouler dans le Danube.

La conduite d'un chirurgien-major de la garde faillit, quelque temps après, compromettre le corps tout entier dans l'esprit de Sa Majesté. Ce chirurgien, M. M....., logeait, avec le général Dorsenne et quelques officiers supérieurs, dans une fort jolie maison de plaisance qui appartenait à madame la princesse de Lichtenstein. Le concierge de la maison, vieil Allemand, brusque et capricieux, ne les servait qu'avec répugnance, et leur jouait le plus de tours qu'il pouvait. C'était en vain, par exemple, qu'on lui demandait du linge pour les lits ou pour la table: il feignait de ne pas entendre.

Le général Dorsenne écrivit à la princesse pour se plaindre; elle donna sans doute ses ordres en conséquence, mais la lettre du général resta sans réponse. Quelques jours se passèrent ainsi: on n'avait pas changé de serviettes depuis un mois, quand il prit fantaisie au général de donner un grand souper. Les vins du Rhin et de Hongrie furent sablés, le punch vint ensuite. L'amphitryon fut grandement complimenté, mais aux complimens se mêlèrent quelques reproches énergiques sur la blancheur douteuse de la nappe et des serviettes. Le général Dorsenne s'excusa sur la mauvaise humeur et la sordide économie du concierge que soutenait très-bien le peu de courtoisie de la princesse.—«Il ne faut pas souffrir cela! s'écrièrent en chorus les joyeux convives; il faut que cette hôtesse, qui nous méconnaît à un tel point, soit rappelée à l'ordre. Allons, M....., prends du papier et une plume: écris-lui force épigrammes: il faut apprendre à vivre à cette princesse de Germanie. Des officiers français, des vainqueurs couchés dans des draps sales, et mangeant sur une nappe grasse! c'est une infamie.» M. M..... fut le trop fidèle interprète des sentimens unanimes de ces messieurs; échauffé, comme il l'était, par les fumées du vin de Hongrie, il écrivit à la princesse de Lichtenstein une lettre, comme, dans le carnaval même, on n'oserait l'écrire à la dernière des filles publiques. Comment dire ce que ressentit madame de Lichtenstein en lisant cet écrit, assemblage incompréhensible de tout ce que la langue des corps-de-garde peut fournir d'expressions ordurières? Il lui fallut le témoignage d'un tiers pour croire que la signature, M....., chirurgien-major de la garde impériale française, n'avait pas été contrefaite par quelque misérable ivrogne. Dans sa profonde indignation, la princesse court chez le général Andréossy, gouverneur de Vienne pour Sa Majesté; elle lui montre cette lettre, et demande vengeance. Le général, encore plus irrité qu'elle, monte en voiture, et se rend à Schœnbrunn, où il arrive au moment de la parade. Il remet à l'empereur la fatale épître; l'empereur lit; il recule trois pas, ses joues se rougissent de colère, sa physionomie se renverse, et c'est d'une voix effrayante qu'il dit au grand-maréchal de faire approcher M. M..... Tout le monde tremblait. «Est-ce vous qui avez écrit cette horreur?—Sire...—Répondez, je vous l'ordonne. Est-ce vous?—Oui, Sire, dans un moment d'oubli, après un souper...—Misérable! cria sa majesté de manière à terrifier tous ceux qui l'entendaient, vous mériteriez d'être fusillé sur la place! Insulter une femme aussi lâchement! et une vieille femme, encore...! N'avez-vous plus de mère?... Je respecte et j'honore toute vieille femme, parce qu'elle me rappelle ma mère.—Sire, je suis coupable..., je l'avoue, mais mon repentir est grand. Daignez penser à mes services; j'ai fait dix-huit campagnes..., je suis père de famille.» Ce dernier mot augmenta la colère de sa majesté: «Qu'on l'arrête; qu'on lui arrache sa décoration: il est indigne de la porter... Qu'il soit jugé dans les vingt-quatre heures...» Puis, se tournant vers les généraux demeurés immobiles de stupeur: «Voyez, Messieurs, lisez! Voyez comme ce polisson traite une princesse, au moment même où son époux négocie de la paix avec moi.»

La parade alla vite ce jour-là; aussitôt qu'elle fut finie, le général Dorsenne et M. Larrey courent chez madame de Lichtenstein; ils lui racontent la scène qui vient de se passer, lui font les plus touchantes excuses au nom de toute la garde impériale; ils la conjurent d'intercéder pour un malheureux, bien coupable sans doute, mais qui n'avait pas sa raison quand il écrivit; «Il se repent, madame, dit le bon M. Larrey; il pleure sa faute, il attend son châtiment avec courage et comme une juste réparation de son outrage envers vous... Mais c'est un des meilleurs officiers de l'armée: il est chéri, estimé; il a sauvé la vie à des milliers d'individus, et ses talens distingués sont la seule fortune de sa famille... Que deviendra-t-elle, si on le fait mourir?—Mourir! s'écria la princesse, mourir! Bon Dieu! les choses iraient-elles jusque là?» Alors le général Dorsenne lui peignit le ressentiment de l'empereur, comme plus vif mille fois que le sien, et la princesse, vivement émue, écrivit aussitôt à l'empereur une lettre par laquelle se disant satisfaite et reconnaissante de la réparation qu'elle avait obtenue, elle le suppliait de vouloir bien pardonner à M. M..... Sa Majesté lut cette lettre et n'y répondit pas. Nouvelle visite à la princesse qui, cette fois, conçut les plus vives alarmes, et dit qu'elle était vraiment désolée d'avoir montré la lettre de M. M..... au général. Décidée à tout faire pour obtenir la grâce du chirurgien, elle adressa un placet à l'empereur; il se terminait par cette phrase d'une angélique bonté: «Sire, je vais m'agenouiller dans mon oratoire, et ne me releverai que lorsque j'aurai obtenu du ciel la clémence de Votre Majesté.» L'empereur ne pouvait plus refuser; il fit grâce. M. M..... en fut quitte pour un mois d'arrêts forcés. M. Larrey fut chargé par Sa Majesté de le tancer vigoureusement, afin qu'il ménageât davantage à l'avenir l'honneur du corps respectable dont il faisait partie. Les remontrances de cet excellent homme furent toutes paternelles, et doublèrent aux yeux de M. M..... le prix du service qu'il lui avait rendu.

M. le baron Larrey faisait le bien avec désintéressement; on le savait, et souvent on en abusait. Le général d'A....., fils d'un riche sénateur, avait eu, à Wagram, l'épaule fracassée par un boulet. Il fallut faire l'amputation. Cette effrayante opération demandait une main exercée: M. Larrey seul pouvait s'en charger; il le fit, et le fit avec succès; mais le blessé, d'une complexion délicate, et extrêmement affaibli, demandait les plus grands soins et l'attention la plus soutenue. M. Larrey le quitta peu; il mit près de lui deux élèves, qui veillaient alternativement, et l'aidaient dans les pansemens. Le traitement fut long et pénible; mais une guérison complète en résulta. En pleine convalescence, le général prit congé de l'empereur pour retourner en France. Un majorat et des décorations acquittèrent envers lui la dette du prince et de l'État. La manière dont il acquitta la sienne envers l'homme qui lui avait sauvé la vie est curieuse à connaître.

Au moment de monter en voiture, il remet à un général de ses amis une lettre et une petite boîte, en lui disant: «Je ne puis quitter Vienne sans remercier M. Larrey; faites-moi le plaisir de lui envoyer de ma part cette marque de ma reconnaissance. Ce bon Larrey! je n'oublierai jamais les services qu'il m'a rendus.» Le lendemain, l'ami s'acquitta de la commission. Un gendarme est chargé de l'épître et du cadeau. Il arrive à Schœnbrunn pendant la parade; il cherche et demande dans les rangs M. Larrey. «C'est une lettre et une boîte que je lui apporte de la part du général d'A...» M. Larrey mit le tout dans sa poche; mais, après la parade, il en prit connaissance, et, remettant le paquet à M. Cadet de Gassicourt, il lui dit: «Voyez, et dites-moi ce que vous en pensez?» La lettre était fort jolie: quant à la boîte, elle renfermait un diamant qui pouvait valoir 60 francs.

Cette mesquine récompense en rappelle une glorieuse et digne que M. Larrey avait reçue de l'empereur pendant la campagne d'Égypte.