À la bataille d'Aboukir, le général Fugières fut opéré sous le canon de l'ennemi d'une blessure dangereuse à l'épaule par M. Larrey, et, se croyant au moment de mourir, offrit son épée au général Bonaparte, en lui disant: «Général, un jour peut-être vous envierez mon sort.» Le général en chef fit présent de cette épée à M. Larrey, après y avoir fait graver le nom de M. Larrey et celui de la bataille. Cependant le général Fugières ne mourut point. Il fut sauvé par l'habile opération qu'il avait subie; et pendant dix-sept ans il a commandé les invalides à Avignon.


CHAPITRE XIV.

Quelques réflexions sur les manières des officiers à l'armée.—Le ton militaire.—Le prince de Neufchâtel, les généraux Bertrand, Bacler d'Albe, etc.—Le prince Eugène, les maréchaux Oudinot, Davoust, Bessières, les généraux Rapp, Lebrun, Lauriston, etc.—Affabilité et dignité.—Fatuité des geais de l'armée.—La giberne de boudoir.—Les officiers de faveur.—Officiers de la ligne.—Bravoure et modestie.—Le vrai courage ennemi du duel.—Désintéressement.—Attachement des officiers pour leurs soldats.—Déjeuner des grenadiers de la garde la veille de la bataille de Wagram.—Les ordres de l'empereur méprisés.—Indignation de l'empereur.—Les coupables fusillés.—Le chien du régiment.—Mort du général Oudet à Wagram.—Confidence faite à Constant par un officier de ses amis.—Les philadelphes.—Conspiration républicaine contre Napoléon.—Oudet chef de la conspiration.—Intrépidité de ce général.—Mort mystérieuse.—Suicides.—Déjeuner militaire le lendemain de la bataille de Wagram.—Vol audacieux.—Courage héroïque d'un chirurgien saxon.


Ce n'est point en présence de l'ennemi qu'il est possible de saisir quelques différences dans les manières et le ton des militaires. Les exigences du service absorbent toutes les idées et tout le temps des officiers, quel que soit leur grade; et l'uniformité de leurs occupations produit aussi une sorte d'uniformité dans les habitudes et le caractère. Mais hors du champ de bataille reparaissent les différences naturelles et celles de l'éducation. J'en ai fait cent fois l'expérience, lorsque venaient les trèves et les traités de paix qui couronnèrent les plus glorieuses campagnes de l'empereur, et j'eus occasion de renouveler mes observations sur ce point pendant le long séjour que nous fîmes à Schœnbrunn avec l'armée.

Le ton militaire est à l'armée une des choses les plus difficiles à définir. Ce ton diffère selon les grades, le temps du service et le genre du service. Il n'y a de vraiment militaires que ceux qui font partie de la ligne ou qui la commandent. Dans l'opinion du soldat, le prince de Neufchâtel et son brillant état-major, le grand-maréchal, les généraux Bertrand, Bacler d'Albe, etc., n'étaient que des hommes de cabinet qui pouvaient bien servir à quelque chose par leurs connaissances, mais auxquels la bravoure n'était pas indispensable.

Les premiers généraux, tels que le prince Eugène, les maréchaux Oudinot, Davoust, Bessières, les aides-de-camp de S. M., Rapp, Lebrun, Lauriston, Mouton, etc., étaient d'une urbanité parfaite; tout le monde était reçu par eux avec affabilité; leur dignité n'était jamais de la morgue, ni leur aisance une excessive familiarité; leurs manières étaient toujours empreintes d'une sévérité toute guerrière. Telle n'était pas l'idée qu'on avait à l'armée de quelques-uns de MM. les officiers d'ordonnance et de l'état-major (aides-de-camp). Tout en leur accordant la considération que méritaient leur éducation et leur courage, on les appelait les geais de l'armée, obtenant des faveurs mieux méritées par d'autres, gagnant des cordons et des majorats pour avoir porté quelques lettres dans les camps sans avoir vu l'ennemi, insultant par leur luxe à la modeste tenue des plus braves officiers; s'occupant sans cesse de leur toilette, et plus fats au milieu des bataillons que dans les boudoirs de leurs maîtresses. Il y avait un de ces messieurs dont la giberne en vermeil était un petit nécessaire complet, et contenait, au lieu de cartouches, des flacons d'odeur, des brosses, un miroir, un gratte-langue, un peigne d'écaille, et... je ne sais même pas s'il y manquait le pot de rouge. Ce n'était pas qu'ils ne fussent pas braves; ils se seraient fait tuer pour un regard; mais ils se trouvaient très-rarement exposés. Les étrangers auraient raison d'établir en principe que le militaire français est léger, présomptueux, impertinent et sans morale, s'ils le jugeaient d'après ces officiers de faveur qui, au lieu d'études et de service, n'avaient quelquefois d'autre titre à leurs grades que le mérite d'avoir émigré.

Les officiers de la ligne, qui avaient fait plusieurs campagnes, et avaient gagné leurs épaulettes sur les champs de bataille, avaient un ton bien différent à l'armée: graves, polis et obligeans, il y avait entre eux une espèce de fraternité. Ayant vu de près la peine et la misère, on les trouvait toujours prêts à secourir les autres; leur conversation n'était pas distinguée par une instruction brillante, mais elle était souvent pleine d'intérêt. Généralement, la jactance les quittait avec leur première jeunesse, et les plus braves étaient toujours les plus modestes. Le faux point d'honneur n'avait pas grand'prise sur eux; car ils savaient ce qu'ils valaient, et toute crainte d'être soupçonné de lâcheté était au dessous d'eux. Pour eux, qui joignaient quelquefois à la plus grande bienveillance une vivacité non moins grande, un démenti, une injure même, dite par un frère d'armes, ne devait pas absolument être lavée dans le sang; et les exemples de cette modération, que le vrai courage seul est en droit de montrer, n'étaient pas rares à l'armée. Ceux qui tenaient le moins à l'argent et les plus généreux étaient les plus exposés, les artilleurs, les hussards. J'ai vu à Wagram un lieutenant payer un louis une bouteille d'eau-de-vie, et la distribuer sur-le-champ aux soldats de sa compagnie. Ces braves officiers s'attachaient quelquefois à leurs régimens, surtout quand ils s'étaient distingués, au point de refuser des grades supérieurs plutôt que de se séparer de leurs enfans, comme ils les appelaient. C'est là qu'il faut prendre le modèle des militaires français: c'est cette bonté mêlée de fermeté guerrière, cet attachement des chefs pour leurs soldats, attachement que ceux-ci savent si bien apprécier, c'est cet honneur inébranlable qui doit distinguer nos soldats, et non, comme le pensent les étrangers, la présomption, la forfanterie, le libertinage, qui ne sont jamais que le partage de quelques parasites de la gloire.

Au camp de Lobau, la veille de la bataille de Wagram, l'empereur se promenait autour de sa tente. Il s'arrêta un instant à regarder les grenadiers de sa garde qui déjeunaient. «Eh bien! mes enfans, comment trouvez-vous le vin?—Il ne nous grisera pas, Sire; voilà notre cave, dit un soldat en montrant le Danube.» L'empereur, qui avait ordonné qu'on distribuât une bonne bouteille de vin à chaque soldat, fut surpris de voir qu'on les mettait au régime la veille d'une bataille. Il en demande la raison au prince de Neufchâtel; on s'informe, et on apprend que deux garde-magasins et un employé aux vivres ont vendu à leur profit quarante mille bouteilles destinées à la distribution, et qu'ils comptaient remplacer par du vin inférieur. Ce vin avait été saisi par la garde impériale dans une riche abbaye. On l'évaluait à trente mille florins. Les coupables furent arrêtés, jugés et condamnés à mort.