Bienfaits de l'empereur durant son séjour à Schœnbrunn.—Anecdote.—La jeune musulmane enlevée par des corsaires.—Une autre Héloïse.—Second enlèvement.—Détresse.—Voyage à pied de Constantinople à Vienne.—Nouvelle désespérante.—Mariage de la jeune musulmane avec un officier français.—Voyage de madame Dartois à Constantinople.—Terreur et fuite.—Madame Dartois veuve pour la seconde fois.—Démarches auprès de l'empereur.—M. Jaubert, M. le duc de Bassano et M. le général Lebrun—Générosité et reconnaissance.—Le 15 août à Vienne.—Singulière illumination.—Affreux accident.—Le commissaire général de la police de Vienne.—Anecdote.—Méprise singulière d'un officier.—Passion du jeu et trahison.—L'espion surpris et fusillé.—Courage d'un conscrit et gaîté de l'empereur.—Second attentat contre les jours de l'empereur.—La maîtresse de lord Paget.—Avances faites à la comtesse au nom de l'empereur.—Hésitation.—Résolution hardie.—L'homme de la police.—La mêche éventée.—Sécurité de l'empereur.—Courage de l'empereur à Essling.—Sollicitude de l'empereur pour les soldats.—Schœnbrunn rendez-vous des savans.—M. Maëlzel, mécanicien.—L'empereur jouant aux échecs avec un automate.—L'empereur trichant et battu.—Belle action du prince de Neufchâtel.—Reconnaissance de deux jeunes filles.
À Schœnbrunn comme ailleurs, Sa Majesté signala sa présence par ses bienfaits. Ma mémoire est demeurée frappée d'un trait qui occupa long-temps les conversations à cette époque. La singularité des détails mérite que je le rapporte.
Une petite fille de neuf ans, appartenant à une famille de Constantinople très-riche et très-considérée, fut enlevée par des pirates, un jour qu'avec une servante elle se promenait hors de la ville. Les pirates transportèrent leurs deux captives en Anatolie, et les vendirent. La petite fille, qui promettait d'être charmante un jour, échut en partage à un riche marchand de Brousse, l'homme le plus sévère, le plus dur et le plus intraitable de la ville. Les grâces naïves de l'enfant touchèrent pourtant son humeur farouche; il eut pour elle les plus grands égards, la distingua de ses autres esclaves, et ne l'occupa qu'à des travaux faciles, tels que d'avoir soin de ses fleurs, etc. Un Européen, qui logeait chez ce marchand, lui offrit de se charger de l'éducation de la petite, et cet homme y consentit d'autant mieux qu'elle lui avait gagné le cœur et qu'il avait envie d'en faire sa femme, quand elle aurait l'âge d'être mariée. Mais l'Européen avait conçu le même projet, et, comme il était jeune, d'une figure agréable, plein d'intelligence et fort riche, il parvint facilement à s'attacher la jeune esclave, qui s'échappa un beau jour de la maison de son maître, et, nouvelle Héloïse, suivit son Abeilard à Kutahié, où ils demeurèrent cachés pendant six mois.
Elle avait alors dix ans; son précepteur, qui l'aimait tous les jours davantage, la conduisit à Constantinople, et la confia aux soins d'un évêque grec, auquel il recommanda d'en faire une bonne chrétienne. De là il partit pour aller à Vienne chercher le consentement de sa famille, et la permission de son gouvernement pour épouser son élève.
Deux ans s'écoulèrent ainsi: la pauvre fille ne recevait point de nouvelles de son futur époux; l'évêque était mort, et ses héritiers avaient abandonné Marie (c'était le nom de baptême de la musulmane convertie), et Marie, sans secours, sans protecteur, courait à chaque instant le risque d'être découverte par quelque parent, quelque ami de sa famille, et l'on sait que les Turcs ne pardonnent pas le changement de religion. Tourmentée de mille inquiétudes, lasse de la retraite et de l'obscurité profonde où elle vivait ensevelie, elle prit la résolution hardie d'aller rejoindre son bienfaiteur. Les dangers de la route ne l'arrêtèrent point. Elle partit de Constantinople seule, à pied; et, arrivée dans la capitale de l'Autriche, elle apprit que son époux était mort depuis plus d'un an.
On comprend facilement dans quel désespoir une nouvelle aussi triste dut plonger cette pauvre enfant. Que faire? que devenir? Retourner dans sa famille: c'est ce qu'elle voulut faire. Elle se rendit à Trieste, et trouva cette ville dans un affreux désordre. Elle venait de recevoir garnison française, mais les troubles inséparables de la guerre n'étaient point encore apaisés. La jeune Marie entra dans un couvent grec, en attendant le moment favorable pour gagner Constantinople. Ce fut là qu'un sous-lieutenant d'infanterie, nommé Dartois, la vit, en devint éperduement amoureux, s'en fit aimer, et l'épousa au bout d'un an.
Le bonheur dont jouissait madame Dartois ne put la faire renoncer à son projet d'aller voir sa famille. Devenue française, elle pensait que ce titre l'aiderait à rentrer en grâce auprès de ses parens. Le régiment de son mari reçut l'ordre de quitter Trieste, ce fut une occasion pour madame Dartois de renouveler ses instances auprès de lui, afin d'obtenir la permission d'aller à Constantinople. Il y consentit, non sans lui faire envisager tout ce qu'elle avait à redouter, tous les dangers auxquels ce voyage allait de nouveau l'exposer. Enfin elle partit, et quelques jours après son arrivée, comme elle venait de commencer ses démarches auprès de sa famille, elle reconnut dans la rue, à travers son voile, le marchand de Brousse, son premier maître, qui la cherchait par tout Constantinople, et qui avait juré de la tuer, s'il parvenait à la découvrir.
Cette terrible rencontre l'effraya au point que pendant trois ans, elle vécut dans une anxiété continuelle, osant à peine sortir pour ses plus pressantes affaires, et craignant toujours de revoir le farouche Anatolien. Elle recevait de temps en temps des lettres de son mari qui lui faisait part de la marche des armées françaises et de son avancement; dans les dernières, il la conjurait de revenir en France, espérant pouvoir aller l'y rejoindre bientôt.
Privée désormais de tout espoir de réconciliation avec sa famille, madame Dartois se détermina à faire ce que lui demandait son mari, et quoique la guerre entre la Russie et les Turcs rendît les routes fort peu sûres, elle partit de Constantinople au mois de juillet 1809.