Après avoir traversé la Hongrie et passé au milieu des camps autrichiens, madame Dartois se dirigeait sur Vienne, quand elle eut la douleur d'apprendre à Gratz que son époux avait été mortellement blessé à la bataille de Wagram. Il était dans cette ville; on la conduisit auprès de lui, il rendit le dernier soupir dans ses bras.
Elle pleura long-temps son époux. Bientôt il lui fallut songer à l'avenir; le peu d'argent qui lui restait à son départ de Constantinople avait à peine suffi pour les dépenses du voyage. M. Dartois n'avait rien laissé en mourant; quelques personnes donnèrent à la pauvre femme le conseil d'aller à Schœnbrunn réclamer les secours de Sa Majesté. Un officier supérieur lui remit une lettre de recommandation pour M. Jaubert, secrétaire interprète de l'empereur.
Madame Dartois arriva au moment où Sa Majesté se préparait à quitter Schœnbrunn. Elle s'adressa à M. Jaubert, à M. le duc de Bassano, au général Lebrun et à plusieurs autres personnes qui prirent à ses malheurs l'intérêt le plus vif. L'empereur, instruit par le duc de Bassano de la position déplorable où se trouvait cette dame, rendit sur-le-champ un décret spécial, constituant en faveur de madame Dartois une pension annuelle de 1600 francs, dont la première année lui fut payée d'avance. Quand le duc de Bassano vint dire à la veuve ce que Sa Majesté avait fait pour elle, et lui remit la première année de sa pension, elle tomba à ses genoux et les mouilla de larmes.
La fête de l'empereur fut célébrée à Vienne avec beaucoup d'éclat. Tous les habitans s'étaient crus obligés d'illuminer leurs fenêtres: ce qui faisait un coup d'œil vraiment extraordinaire. Il n'y avait pas de lampions; mais presque, toutes les croisées étant à double châssis, on avait mis entre les deux vitrages des lampes, des bougies, etc., arrangées avec art: c'était d'un effet charmant. Les Autrichiens paraissaient aussi gais que nos soldats; ils n'eussent point fêté leur propre empereur avec autant d'empressement. Il y avait bien au fonds quelque chose de contraint dans cette joie inaccoutumée, mais les apparences n'en disaient rien.
La veille de la fête, pendant la parade, on entendit à Schœnbrunn une explosion terrible; le bruit semblait venir de la ville. Quelques instans après on vit un gendarme accourir au grand galop. «Oh! oh! dit en riant le colonel Mechnem, il faut que le feu soit à Vienne. Un gendarme qui galope!» Il venait annoncer un événement bien déplorable. Une compagnie d'artilleurs préparait dans l'arsenal de la ville plusieurs pièces d'artifice pour célébrer la fête de Sa Majesté. Un d'eux, en foulant une bombe, mit le feu à la fusée, il eut peur, et jeta loin de lui la pièce qui alluma les poudres que renfermait l'atelier. Il y eut dix-huit canonniers de tués du coup et sept de blessés.
Dans le temps de la fête de Sa Majesté, comme j'entrais un matin dans son cabinet, je trouvai avec elle M. Charles Sulmetter, commissaire général de la police de Vienne. Je l'avais déjà vu plusieurs fois: il avait commencé par être premier espion de l'empereur, et ce métier avait été profitable pour lui au point de lui faire amasser quarante mille livres de rente. Il était né à Strasbourg, avait commencé par être chef de contrebandiers en Alsace, et la nature l'avait merveilleusement organisé pour cet état comme pour celui qu'il exerça ensuite: il le disait lui-même en racontant ses aventures, et prétendait que la contrebande et la police avaient ensemble beaucoup de points de ressemblance; que le grand art d'un contrebandier était de savoir éviter, comme celui de l'espion de savoir chercher.
Il inspirait une si grande terreur aux Viennois, que seul il valait tout un corps d'armée pour les maintenir. Son regard vif et pénétrant, son air de résolution et de sévérité, la brusquerie de sa démarche et de ses gestes, un organe terrible et son apparence de vigueur, justifiaient pleinement sa réputation. Ses aventures fourniraient une ample matière à quelque romancier. Dans les premières campagnes d'Allemagne, chargé d'un message du gouvernement français pour l'un des plus importans personnages de l'armée autrichienne, il passe chez l'ennemi, déguisé en bijoutier allemand, muni de passe-ports en règle et fourni d'une fort belle provision de diamans et de bijoux. Il avait été vendu: on l'arrête et on le fouille. Sa lettre était cachée dans le double-fond d'une boîte en or: on la trouva, et l'on eut la sottise d'en faire lecture devant lui. Jugé et condamné à mort, il fut livré aux soldats qui devaient le fusiller; mais il était nuit, et l'on remit son supplice au lendemain. Il reconnaît parmi ses gardes un déserteur français; il cause avec lui, lui promet beaucoup d'argent; il fait venir du vin, boit avec les soldats, les enivre, et, couvert d'un de leurs habits, il s'échappe avec le Français: mais, avant de rentrer au camp, il trouve le moyen de prévenir la personne pour qui était la lettre saisie, et de ce qu'elle contenait, et de ce qui lui est arrivé.
On donnait souvent à l'armée des mots d'ordre difficiles à retenir, pour fixer davantage l'attention. Un jour, le mot était Périclès, Persépolis. Un capitaine de la garde, qui connaissait mieux l'art de commander une charge que l'histoire grecque et la géographie, entend mal, et donne, pour mot d'ordre perce l'église. On rit de bon cœur de ce quiproquo. Le vieux capitaine fut bien loin de s'en fâcher, et disait qu'après tout il n'en avait pas été déjà si loin.
Le secrétaire du général Andréossy, gouverneur de Vienne, avait la malheureuse passion du jeu, et trouvant qu'il ne gagnait point assez pour fournir à ses dépenses, il se vendit à l'ennemi. Sa correspondance fut saisie, il avoua sa trahison et fut condamné à mort. Au moment du supplice, il fit preuve d'un étonnant sang-froid: «Approchez-vous davantage, dit-il aux soldats qui devaient le fusiller; comme cela vous me viserez mieux et j'aurai moins à souffrir.»
Dans une de ses excursions autour de Vienne, l'empereur rencontra un conscrit très-jeune qui rejoignait son corps; il l'arrête, lui demande son nom, son âge, son régiment, son pays. «Monsieur, répond le soldat qui ne le connaissait pas, je m'appelle Martin, j'ai dix-sept ans et je suis des Hautes-Pyrénées.—Tu es donc Français?—Oui, Monsieur.—Ah! tu es un coquin de Français!... Qu'on désarme cet homme, et qu'on le pende...—Oui, f..., je suis Français, répète le conscrit, et vive l'empereur!» Sa Majesté rit beaucoup, le conscrit fut détrompé, félicité, et courut rejoindre ses camarades avec la promesse d'une récompense, promesse que l'empereur ne tarda point à exécuter.