À Augsbourg, en sortant du palais de l'électeur de Trèves, l'empereur vit, agenouillée dans la rue, sur son passage, une femme que quatre enfans entouraient; il la releva et s'informa avec bonté de ce qu'il pouvait faire pour elle. La pauvre femme, sans répondre, remit à Sa Majesté une pétition écrite en allemand, que le général Rapp traduisit. Elle était la veuve d'un médecin allemand, nommé Buiting, mort depuis peu, et que l'armée connaissait pour son zèle à secourir les blessés français, quand par hasard il lui en tombait sous la main. L'électeur de Trèves, et plusieurs personnes de la suite de l'empereur, appuyèrent vivement la pétition de madame Buiting, que la mort de son mari réduisait presque à la misère, et qui demandait à l'empereur quelques secours pour les enfans du médecin allemand dont les soins avaient sauvé la vie à plusieurs de ses braves soldats. Sa Majesté donna l'ordre de compter à la pétitionnaire la première année d'une pension qu'elle constitua sur-le-champ. Le général Rapp ayant appris à la veuve ce que l'empereur faisait pour elle, cette bonne mère s'évanouit en poussant un cri de joie.
Je fus témoin d'une autre scène aussi attendrissante. Lorsque l'empereur marchait sur Vienne, les habitans d'Augsbourg, qui s'étaient portés à quelques mauvais traitemens envers des Bavarois, tremblaient que Sa Majesté n'exerçât sur eux de terribles représailles; la terreur fut au comble quand on apprit qu'une partie de l'armée française allait traverser la ville. Une jeune femme, d'une beauté remarquable, veuve depuis quelques mois seulement, s'y était retirée avec son enfant, dans l'espoir d'être plus tranquille à Augsbourg que partout ailleurs; effrayée à l'approche des troupes, elle prend son enfant dans ses bras et s'enfuit. Mais au lieu d'éviter nos soldats, elle se trompe de porte et tombe au milieu des avant-postes français. Le général Lecourbe la voit tremblante, éperdue, qui le conjure à genoux de lui sauver l'honneur, fût-ce même aux dépens de sa vie, et s'évanouit. Ému jusqu'aux larmes, le général lui prodigue ses soins, et lui fait donner un sauf-conduit et une escorte pour l'accompagner dans une ville voisine, où elle avait dit que plusieurs de ses parens demeuraient. L'ordre de marcher fut donné en même temps, et dans les mouvemens qu'il produisit, on oublia, en emmenant la mère, de prendre l'enfant, qui resta aux avant-postes. Un brave grenadier le prit, et s'informant du lieu où la pauvre mère avait été conduite, il se promit bien de le lui rendre le plus tôt qu'il se pourrait, à moins qu'une balle ne l'enlevât avant le retour de l'armée. Il fit faire une poche de cuir, dans laquelle il portait son jeune protégé, arrangé de telle sorte que son sac lui servait d'abri. Toutes les fois qu'il fallait combattre, le bon grenadier faisait un trou dans la terre, y déposait le petit et venait le reprendre après l'affaire finie. Ses camarades se moquèrent de lui le premier jour, mais ils ne tardèrent pas à comprendre ce qu'il y avait de beau dans sa conduite. L'enfant échappa à tous les dangers, grâce aux soins continuels de son père adoptif, et quand on se remit en route pour Munich, le grenadier, qui s'était singulièrement attaché à ce pauvre petit, regrettait presque de voir approcher le moment où il faudrait le rendre à sa mère.
On comprendra facilement ce que dut souffrir cette infortunée après avoir perdu son enfant; elle pria, supplia les militaires qui l'escortaient de revenir sur leurs pas; mais ils avaient un ordre, et rien ne put les déterminer à l'enfreindre. À peine arrivée, elle repartit pour Augsbourg, et s'informa de tous côtés; personne ne put lui donner de renseignemens. Elle crut que son fils était mort, et le pleura amèrement. Elle pleurait ainsi depuis près de six mois, quand l'armée repassa par Augsbourg. Elle travaillait, enfermée dans sa chambre; on vient lui dire qu'un soldat demande à la voir, qu'il a quelque chose de précieux à lui remettre, mais que ne pouvant quitter son corps, il la prie de venir le trouver sur la place. Bien éloignée de penser à tant de bonheur, elle vient et demande le grenadier; celui-ci quitte son rang, et sortant de son sac le petit bonhomme, il le met dans les bras de la pauvre mère, qui ne pouvait en croire le témoignage de ses yeux. Pensant que peut-être cette dame n'était pas riche, cet excellent homme avait fait une collecte qui s'était élevée à vingt-cinq louis qu'il avait mis dans une des poches de l'habit du petit.
L'empereur ne resta que fort peu de temps à Munich. Le jour de son arrivée, un courrier fut expédié par le grand-maréchal à M. de Luçay, pour le prévenir que Sa Majesté serait à Fontainebleau le 27 octobre, dans la soirée probablement, et qu'il fallait que la maison de l'empereur ainsi que celle de l'impératrice fussent à cette résidence pour recevoir Sa Majesté. Mais au lieu d'arriver le 27 au soir, l'empereur avait voyagé avec une telle rapidité que le 26 à dix heures du matin, il était à la grille du palais de Fontainebleau, de sorte qu'à l'exception du grand-maréchal, d'un courrier, et du concierge de Fontainebleau, il ne trouva personne pour le recevoir à la descente de voiture. Ce contre-temps fort naturel, puisqu'il était impossible de prévoir une avance de plus d'un jour, donna beaucoup d'humeur à l'empereur; il regarda tout autour de lui, comme s'il cherchait quelqu'un à gronder, et voyant que le courrier se préparait à descendre de son cheval, sur lequel il était plutôt collé que posé, il lui dit: «Tu te reposeras demain; cours à Saint-Cloud, tu annonceras mon arrivée;» et le pauvre courrier se remit à galoper de plus belle.
La faute de ce qui contrariait si vivement Sa Majesté ne pouvait être attribuée par elle à personne, car, d'après l'ordre du grand-maréchal, qui était celui de l'empereur, M. de Luçay avait commandé le service de Leurs Majestés de manière à ce qu'il fût prêt pour le lendemain de grand matin; c'était donc le soir tout au plus que ce service pouvait arriver. Il fallait attendre jusque là.
En attendant, l'empereur se mit à visiter les appartemens neufs qu'il avait fait construire dans le château. Le bâtiment de la cour du Cheval-Blanc, qui servait autrefois à l'école militaire, avait été restauré, agrandi et décoré avec une magnificence extraordinaire; on l'avait mis tout entier en appartemens d'honneur, afin, disait Sa Majesté, d'occuper les manufactures de Lyon, que la guerre privait de tout débouché extérieur. Après s'être bien promené et repromené, l'empereur s'assit en donnant des signes de la plus vive impatience; il demandait l'heure à chaque instant, ou bien regardait sa montre: enfin il m'ordonna de préparer ce qu'il fallait pour écrire, et se mit à une petite table, tout seul, jurant intérieurement sans doute après ses secrétaires qui n'arrivaient pas.
À cinq heures, il vint une voiture de Saint-Cloud; l'empereur l'entendant rouler dans la cour, descendit précipitamment, et tandis qu'un valet de pied ouvrait la portière et baissait le marche-pied, il dit aux personnes qui étaient dedans: «Et l'impératrice?» On répondit que Sa Majesté l'impératrice ne s'était fait précéder que d'un quart d'heure tout au plus. «C'est bien heureux,» reprit l'empereur, et tournant le dos brusquement, il remonta les escaliers et rentra dans une petite bibliothèque où il s'était établi pour travailler.
Enfin l'impératrice arriva comme six heures allaient sonner; il était nuit fermée. L'empereur, cette fois, ne descendit pas; mais il s'informa de ce qu'il entendait, et sachant que c'était Sa Majesté, il continua d'écrire sans se déranger pour l'aller recevoir; c'était la première fois qu'il agissait ainsi. L'impératrice le trouva assis dans la bibliothèque: «Ah! dit Sa Majesté, vous voilà, Madame; vous faites bien, car j'allais partir pour Saint-Cloud.» Et l'empereur, dont les yeux avaient quitté son ouvrage pour se fixer sur l'impératrice, les baissa après avoir parlé. Cet accueil sévère fit beaucoup de peine à Joséphine; elle voulut s'excuser, Sa Majesté lui répondit de manière à lui faire venir les larmes aux yeux; mais aussitôt il s'en repentit, et demanda pardon à l'impératrice en convenant de son tort.