Opinion erronée sur le divorce.—Motifs de l'empereur.—Tendres ménagemens.—Sacrifice douloureux.—Courage et résignation de l'impératrice.—Les convives désappointés.—Gaîté de l'empereur.—Le roi de Saxe à Fontainebleau.—Amitié des deux monarques.—Promenade à pied au pont d'Iéna.—L'œil du maître.—Compliment du roi de Saxe à Sa Majesté.—Préoccupation de l'empereur.—Embarras de l'empereur et de l'impératrice.—Gêne mutuelle.—Tristesse du séjour à Fontainebleau.—Abattement de l'empereur.—Le 30 novembre.—Repas lugubre.—Scène terrible.—L'impératrice évanouie.—Paroles échappées à l'empereur.—Fêtes données par la ville de Paris.—Horrible situation de l'impératrice.—Enthousiasme inexprimable.—Agitation de l'empereur.—Tableau d'un grand couvert impérial.—Arrivée du prince Eugène.—Son désespoir.—Entrevue de l'empereur et du vice-roi.—Paroles touchantes de l'empereur.—Cérémonie du divorce.—Visite nocturne de Joséphine.—Départ de Joséphine pour la Malmaison.
Ce n'est pas, comme on le dit dans quelques mémoires, à cause et à la suite de la petite brouillerie que j'ai rapportée ci-dessus que l'idée première du divorce vint à Sa Majesté. L'empereur croyait nécessaire au bonheur de la France qu'il eût un héritier de son nom, et comme il était certain que l'impératrice ne pouvait plus lui en donner, il dut songer au divorce. Mais ce fut par les moyens les plus doux, et avec les plus grands ménagemens, qu'il tâcha d'amener l'impératrice à ce sacrifice douloureux; il n'eut pas recours, comme on a voulu le faire entendre, aux emportemens, aux menaces; ce fut à la raison de son épouse qu'il en appela, ce fut volontairement qu'elle y consentit. Je le répète, il n'y eut point de violence de la part de l'empereur; il y eut courage, résignation et soumission de la part de l'impératrice. Son dévouement à l'empereur l'aurait fait souscrire à tous les sacrifices; elle eût donné sa vie pour lui, et, quoique cette terrible séparation brisât son cœur, elle trouvait de la consolation dans l'idée qu'elle épargnerait une inquiétude, un tourment à l'homme qu'elle chérissait le plus au monde; et quand elle apprit que le roi de Rome était né, elle oublia toutes ses douleurs pour ne songer qu'au bonheur de son ami; car ils eurent toujours l'un pour l'autre les soins, les égards de la plus parfaite amitié.
L'empereur n'avait pris dans toute la journée du 26, qu'une tasse de chocolat et un peu de bouillon; aussi plusieurs fois l'avais-je entendu se plaindre de la faim quand arriva l'impératrice. La querelle finie, les deux époux s'embrassèrent tendrement, et l'impératrice passa dans ses appartemens pour faire sa toilette. Pendant ce temps, l'empereur reçut MM. Decrès et de Montalivet, qu'il avait envoyé chercher le matin par un piqueur, et sur les sept heures et demie, l'impératrice reparut, habillée avec un goût parfait. En dépit du froid, elle s'était fait coiffer en cheveux avec des épis d'argent et des fleurs bleues; elle avait une polonaise en satin blanc bordée de cygne qui lui seyait à ravir. L'empereur interrompit son travail pour la regarder: «Je ne suis pas restée long-temps à ma toilette, n'est-ce pas?» dit-elle en souriant. Sa Majesté, sans répondre, lui montra la pendule, puis se leva, lui donna la main, et se disposant à passer dans la salle à manger, il dit à MM. de Montalivet et Decrès: «Je suis à vous dans cinq minutes.—Mais, répliqua l'impératrice, ces messieurs n'ont sans doute pas dîné, puisqu'ils arrivent de Paris.—Ah! c'est juste;» et les ministres entrèrent avec Leurs Majestés dans la salle à manger, où ils ne mangèrent rien, car à peine l'empereur se fut-il assis qu'il se leva, jeta sa serviette et rentra dans son cabinet, où ces messieurs le suivirent nécessairement, mais à leur bien grand regret, je pense.
La journée finit mieux qu'elle n'avait commencé: il y eut le soir une réception peu nombreuse, mais fort agréable, dans laquelle l'empereur se montra très-gai et très-aimable; il semblait qu'il voulût effacer le souvenir de la petite scène qu'il avait faite à l'impératrice.
Leurs Majestés restèrent à Fontainebleau jusqu'au 14 novembre. Le roi de Saxe était arrivé la veille à Paris; l'empereur, qui avait fait à cheval presque toute la route de Fontainebleau à Paris, se rendit en arrivant au palais de l'Élysée. Les deux monarques paraissaient fort liés et sortirent ensemble presque tous les jours. Un matin de très-bonne heure, ils sortirent à pied des Tuileries, suivis chacun d'une seule personne; j'étais avec l'empereur; ils se dirigèrent, en suivant le bord de l'eau, du côté du pont d'Iéna, dont les travaux étaient poussés avec une grande activité. Ils atteignaient la place de la Révolution, lorsque cinquante à soixante personnes se réunirent dans l'intention d'accompagner les deux souverains. Ce groupe commençait à gêner l'empereur, mais des agens de police le dissipèrent. Arrivée au pont, Sa Majesté examina avec attention les travaux, et trouvant à redire dans la construction, elle fit appeler l'architecte, qui vint et trouva l'observation fondée, bien que pour en convenir l'empereur eût besoin de parler beaucoup et de revenir souvent sur les mêmes explications. Sa Majesté, se tournant alors vers le roi de Saxe, lui dit: «Vous voyez, mon cousin, que l'œil du maître est nécessaire partout.»—«Oui, répondit le roi de Saxe, et surtout un œil aussi exercé que celui de Votre Majesté.»
Presque aussitôt après que nous fûmes à Fontainebleau, je m'aperçus que l'empereur, lorsqu'il se trouvait avec son auguste épouse, était contraint, préoccupé. Le même embarras se peignait dans les traits de l'impératrice. Cet état de gêne et de mutuelle observation devint en peu de temps assez visible pour être remarqué de tout le monde. Il en résulta que le séjour à Fontainebleau fut extrêmement triste et ennuyeux. À Paris, la présence du roi de Saxe fit quelque diversion; mais l'impératrice paraissait plus inquiète que jamais. Chacun s'épuisait en conjectures; pour moi, je ne savais trop que penser. Le front de l'empereur était plus soucieux de jour en jour, quand arriva le 30 novembre.
Ce jour-là, le dîner fut silencieux comme jamais je ne l'avais vu. L'impératrice avait pleuré toute la journée, et, pour cacher autant que possible sa pâleur et la rougeur de ses yeux, elle s'était coiffée d'un grand chapeau blanc noué sous le menton, et dont la passe couvrait son front tout entier. L'empereur tenait presque continuellement les yeux baissés; on voyait de temps en temps des mouvemens convulsifs agiter sa physionomie, et s'il lui arrivait de lever les yeux, c'était pour regarder à la dérobée l'impératrice avec un sentiment bien visible de profonde douleur. Les officiers de service, immobiles comme des thermes, observaient avec une inquiétude curieuse cette scène sombre et pénible; et pendant tout le repas, qui fut servi pour la forme, car Leurs Majestés ne touchèrent à rien, on n'entendit que le bruit uniforme des assiettes apportées et remportées, tristement varié par la voix monotone des officiers de bouche et par le tintement que produisait l'empereur en frappant machinalement son couteau sur les parois de son verre. Une seule fois Sa Majesté rompit le silence par un gros soupir suivi de ces mots adressés à l'un des officiers: «Quel temps fait-il?» Question sans intention et sans résultat pour l'empereur, car il n'entendit point ou ne parut point entendre la réponse. Presque aussitôt il se leva de table, et l'impératrice le suivit à pas lents et le mouchoir sur sa bouche, comme pour comprimer des sanglots. On apporta le café, et, selon l'usage, un page présenta le plateau à l'impératrice pour qu'elle versât elle-même la liqueur; mais l'empereur le prit lui-même, versa le café dans la tasse, fit fondre le sucre en regardant toujours l'impératrice, qui restait debout, comme frappée de stupeur; il but, et rendit le tout au page. Ensuite il témoigna par un signe qu'il voulait être seul, et poussa la porte du salon derrière lui. Je restai dehors, et m'assis à côté de la porte; bientôt il ne resta plus dans la salle à manger qu'un de messieurs les préfets du palais, qui se promenait les bras croisés, pressentant, ainsi que moi, quelque terrible événement. Au bout de quelques minutes j'entends des cris, je me précipite... L'empereur ouvre vivement la porte, regarde, et ne voit que nous deux... L'impératrice était par terre, pleurant et criant à fendre le cœur: «Non, vous ne le ferez pas! vous ne voudrez pas me faire mourir!» L'huissier de la chambre avait le dos tourné; je cours à lui, il me comprend et sort. Sa Majesté fit entrer la personne qui se trouvait avec moi, et la porte fut refermée. J'ai su depuis que l'empereur lui avait dit d'enlever l'impératrice avec lui, afin de la transporter dans son appartement; elle venait, dit Sa Majesté, d'avoir une violente attaque de nerfs, et sa position réclamait les soins les plus prompts. M. de B..., avec l'aide de l'empereur, enleva l'impératrice dans ses bras, et Sa Majesté, prenant elle-même un flambeau sur la cheminée, éclaira M. de B... le long d'un couloir où prenait le petit escalier qui communiquait de ses appartemens à ceux de l'impératrice. Cet escalier, extrêmement étroit, ne permettait pas qu'un homme, chargé d'un tel fardeau, pût le descendre sans courir le risque de tomber. Sa Majesté, sur l'observation que lui en fit M. de B..., appela le gardien du porte-feuille, dont la charge était de se tenir toujours à la porte du cabinet de l'empereur, donnant sur cet escalier, et lui remit la bougie, dont on n'avait plus besoin, puisqu'on venait d'allumer les lanternes. Sa Majesté fit passer le gardien devant, qui tenait toujours le flambeau, et, prenant elle-même les jambes de l'impératrice, elle descendit avec M. de B... fort heureusement, et ils arrivèrent ainsi dans la chambre à coucher. Alors l'empereur sonna, et fit venir les femmes; quand elles furent entrées, il se retira les larmes aux yeux, et donnant tous les signes de la plus vive émotion. Cette scène l'avait tellement affecté, qu'il lui échappa de dire à M. de B..., d'une voix tremblante et entrecoupée, quelques phrases qui ne fussent jamais sorties de sa bouche en toute autre circonstance. Sans doute il fallait un trouble aussi extrême pour que Sa Majesté apprît à M. de B... la cause du désespoir de l'impératrice, pour qu'elle lui dît que l'intérêt de la France et de la dynastie impériale avaient fait violence à son cœur; que le divorce était devenu un devoir déplorable, rigoureux, mais que c'était un devoir.
La reine Hortense et M. Corvisart ne tardèrent point à se rendre auprès de l'impératrice, qui passa une fort mauvaise nuit. De son côté, l'empereur ne dormit point; il se leva plusieurs fois pour aller s'informer lui-même de l'état où se trouvait Joséphine. Pendant toute cette nuit, Sa Majesté ne prononça point une seule parole: je ne l'avais jamais vue dans un chagrin pareil.
Cependant le roi de Naples, le roi de Westphalie, le roi de Wurtemberg et les reines et princesses de la famille impériale arrivaient à Paris pour assister aux fêtes que la ville de Paris devait donner à Sa Majesté en réjouissance des victoires et de la paix d'Allemagne, en même temps que pour célébrer l'anniversaire du couronnement. D'un autre côté, la session du corps législatif allait s'ouvrir. Il fallut que, dans l'intervalle qui sépara la fièvre dont je viens de parler et le jour de la signature de l'acte du divorce, l'impératrice fût présente à toutes ces solennités, à toutes ces fêtes, qu'elle parût à la face d'une immense population, tandis que la solitude seule pouvait apporter quelque adoucissement à ses maux; il fallut qu'elle se couvrît le visage de rouge afin de dissimuler sa pâleur et les ravages d'un mois passé dans les tourmens et dans les larmes. Quelles tortures! et combien elle devait maudire cette élévation, dont il ne lui restait plus que la contrainte à sentir!