Le 3 décembre, Leurs Majestés se rendirent à Notre-Dame. Un Te Deum fut chanté; ensuite le cortége impérial se mit en marche pour le palais du Corps-Législatif, et l'ouverture de la session se fit avec une magnificence inusitée. L'empereur prit place au milieu d'un enthousiasme inexprimable; jamais peut-être son apparition n'avait excité tant de cris et d'applaudissemens. L'impératrice fut moins triste un instant; elle semblait jouir de ces témoignages d'affection pour celui qui allait cesser d'être son époux; mais quand il eut commencé à parler, elle retomba dans ses réflexions douloureuses.

Il était cinq heures à peu près lorsque le cortége rentra aux Tuileries. Le banquet impérial n'était que pour sept heures et demie. Dans cet intervalle, il y eut réception des ambassadeurs, après laquelle les convives passèrent dans la galerie de Diane.

L'empereur avait au grand couvert son costume du sacre et la tête coiffée de son chapeau à plumes, qu'il ne quitta point un seul instant. Il mangea plus que de coutume, malgré l'inquiétude qui semblait l'agiter; il regardait tout autour de lui et derrière, faisant qu'à chaque instant le grand-chambellan se baissait pour prendre un ordre qu'il ne donnait jamais. L'impératrice était assise en face de lui, dans la plus riche parure, en robe lamée, couverte de diamans, mais le visage plus souffrant encore que le matin.

À la droite de l'empereur était assis le roi de Saxe, en uniforme blanc, avec revers et collet rouges brodés richement en argent. Il avait une queue postiche d'une longueur prodigieuse.

À côté du roi de Saxe était le roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte, en tunique de satin blanc, et ceinture chargée de perles et de diamans; cette ceinture lui venait presque sous les bras. Son col était nu et blanc; il n'avait point de favoris et très-peu de barbe; une collerette rabattue sur les épaules et d'une dentelle magnifique, une toque de velours noir ornée de plumes blanches, complétaient ce costume, le plus frais, le plus galant du monde. Ensuite venaient le roi de Wurtemberg avec son énorme ventre, qui le forçait de se tenir éloigné de la table, et le roi de Naples, en costume si riche qu'il en était presque extravagant; couvert de croix, de crachats, et jouant avec sa fourchette sans boire ni manger.

À la droite de l'impératrice étaient Madame-Mère, la reine de Westphalie, la princesse Borghèse et la reine Hortense, pâle comme l'impératrice, mais rendue plus belle par sa tristesse; sa figure faisait un contraste bien remarquable avec celle de la princesse Pauline, qui ne parut peut-être jamais plus gaie que ce jour-là. La princesse Pauline avait une toilette extraordinairement recherchée, mais qui ne rehaussait point, à beaucoup près, les charmes de sa personne autant que la mise élégante, mais simple et pleine de goût, de la reine de Hollande.

Le lendemain, il y eut une fête magnifique à l'Hôtel-de-Ville: l'impératrice y montra sa grâce et sa bienveillance ordinaires. Ce fut la dernière fois qu'elle se montra en grande cérémonie.

Quelques jours après toutes ces réjouissances, le vice-roi d'Italie, Eugène de Beauharnais, arriva. Il apprit de la bouche même de l'impératrice la terrible mesure que les circonstances allaient rendre nécessaire. Cette confidence l'accabla; troublé, désespéré, il vint chez Sa Majesté; et, comme s'il ne pouvait croire ce qu'il venait d'entendre, il demanda à l'empereur s'il était vrai que le divorce dût avoir lieu. L'empereur fit un signe affirmatif, et, la douleur peinte sur le visage, il tendit la main à son fils adoptif. «Sire, permettez que je vous quitte.—Comment?—Oui, Sire; le fils de celle qui n'est plus l'impératrice ne peut rester vice-roi: je suivrai ma mère dans sa retraite; je la consolerai.—Tu veux me quitter, Eugène? toi! Eh! ne sais-tu pas combien sont impérieuses les raisons qui me forcent à prendre un tel parti? Et si je l'obtiens, ce fils, objet de mes plus chers désirs, ce fils qui m'est si nécessaire, qui me remplacera auprès de lui lorsque je serai absent? qui lui servira de père, si je meurs? qui l'élevera qui fera un homme de lui?» L'empereur avait les larmes aux yeux en prononçant ces dernières paroles: il prit de nouveau la main du prince Eugène, et, l'attirant à lui, il l'embrassa tendrement. Je ne pus entendre la fin de cette intéressante conversation.

Enfin le jour fatal arriva: c'était le 16 décembre. La famille impériale se trouvait réunie en costume de grande cérémonie, lorsque l'impératrice entra, vêtue d'une robe blanche toute simple, et sans le moindre ornement: elle était pâle, mais calme, et s'appuyait sur le bras de la reine Hortense, aussi pâle et bien plus émue que son auguste mère. Le prince de Beauharnais était debout à côté de l'empereur, les bras croisés, et agité d'un tremblement si violent qu'on s'attendait à le voir tomber à chaque instant. Lorsque l'impératrice fut entrée, le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély fit la lecture de l'acte de séparation.

Cette lecture fut écoutée dans un profond silence; tous les visages peignaient une vive anxiété; l'impératrice paraissait plus calme que tout le monde, quoique ses joues fussent constamment sillonnées de larmes. Elle était assise sur un fauteuil, dans le milieu du salon, et s'appuyait le coude sur une table; la reine Hortense sanglotait debout derrière elle. La lecture de l'acte achevée, l'impératrice se leva, s'essuya les yeux, et d'une voix presque ferme, prononça les paroles d'adhésion; puis elle se remit dans son fauteuil, prit une plume des mains de M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély et signa. Ensuite elle se retira, toujours soutenue par la reine Hortense; le prince Eugène sortit en même temps par le cabinet, et les forces lui manquant, il tomba sans connaissance entre les deux portes. L'huissier du cabinet le releva, et le remit aux mains de ses aides de camp, qui s'empressèrent de lui prodiguer les soins que réclamait une position aussi douloureuse.