Pendant cette terrible cérémonie, l'empereur ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; il était immobile comme une statue, les yeux fixes et presque égarés. Il fut silencieux et morne toute la journée. Le soir, comme il venait de se mettre au lit, et que j'attendais ses derniers ordres, tout à coup la porte s'ouvre, et je vois entrer l'impératrice, les cheveux en désordre, la figure toute renversée. Cet aspect me terrifia. Joséphine (car elle n'était plus que Joséphine) s'avança d'un pas chancelant vers le lit de l'empereur. Arrivée tout près, elle s'arrête et pleure d'une manière déchirante. Elle tombe sur le lit, passe ses bras autour du cou de Sa Majesté, et lui prodigue les caresses les plus touchantes. Mon émotion ne peut se décrire. L'empereur se mit à pleurer aussi; il se leva sur son séant, et serra Joséphine sur son sein, en lui disant: «Allons! ma bonne Joséphine, sois plus raisonnable. Allons! du courage, du courage; je serai toujours ton ami.» Étouffée par ses sanglots, l'impératrice ne pouvait répondre; il y eut alors une scène muette, qui dura quelques minutes, pendant lesquelles leurs larmes et leurs sanglots confondus en dirent plus que n'auraient pu le faire les expressions les plus tendres. Enfin Sa Majesté, sortant de cet accablement comme d'un rêve, s'aperçut que j'étais là, et me dit d'une voix altérée par ses pleurs: «Sortez, Constant.» J'obéis, et passai dans le salon à côté. Une heure après, je vis repasser Joséphine, toujours bien triste, toujours en larmes; elle me fit un signe de bienveillance en passant. Alors je rentrai dans la salle à coucher pour en retirer les flambeaux, comme j'avais coutume de faire tous les soirs. L'empereur était silencieux comme la mort, et tellement enfoncé dans son lit, qu'il me fut impossible de voir son visage.
Le lendemain matin, lorsque j'entrai dans la chambre de l'empereur, il ne me dit pas un mot de la visite de l'impératrice; mais je le trouvai souffrant, abattu. Quelques soupirs mal comprimés sortaient de sa poitrine; il ne parla pas tout le temps que dura sa toilette, et dès qu'elle fut terminée, il entra dans son cabinet. C'était ce jour-là que Joséphine devait quitter les Tuileries pour se rendre à la Malmaison. Toutes les personnes que leur service ne retenait pas étaient rassemblées sous le vestibule, pour voir encore une fois cette impératrice détrônée, que tous les cœurs suivaient dans son exil. On se regardait sans oser se parler. Joséphine parut, voilée entièrement, un bras passé sur l'épaule d'une de ses dames, et de l'autre main tenant un mouchoir sur ses yeux. Ce fut un concert de lamentations à ne pouvoir exprimer, lorsque cette femme adorée traversa le court espace qui la séparait de sa voiture. Elle y monta sans jeter un dernier regard sur ce palais qu'elle quittait pour toujours. Les stores furent aussitôt baissés, et les chevaux partirent comme l'éclair.
Quelques heures après, l'empereur partit pour Versailles.
CHAPITRE XVIII.
Anecdotes antérieures au second mariage de l'empereur.—Jalousie de l'impératrice Joséphine contre madame Gazani.—Interposition de l'empereur.—Changement de rôles.—Madame Gazani attaquée par l'empereur et défendue par l'impératrice.—Fournisseurs consignés à la porte.—Conciliabule féminin surpris par l'empereur.—Marchande de modes mise à Bicêtre.—Grande rumeur.—Indifférence de l'empereur.—Hardiesse d'un modiste.—L'empereur censuré en face.—Crainte de Constant.—Retraite précipitée.—L'empereur ayant besoin de la présence de Constant.—L'empereur voulant faire écrire Constant sous sa dictée.—Refus de Constant.—Permission spéciale de chasser accordée à Constant.—Fusil donné à Constant par l'empereur.—Préférence de l'empereur pour les fusils de Louis XVI.—Louis XVI excellent arquebusier.—Opinion de Napoléon sur Louis XVI.—Déjeuners diplomatiques.—Le salon et les portraits de famille.—Scène burlesque dans la loge de l'impératrice.—Singulier usage d'un cachemire.—Le chambellan peu dégoûté.—Attentions d'un chambellan pour le petit chien de l'impératrice.—Un cousin de Constant au spectacle de Saint-Cloud.—Curiosité et extase.—Prudence provinciale.—Le cousin de Constant en garde contre les filous au théâtre de la cour.—Pétitions adressées à l'empereur par Constant.—Mauvais succès des réclamations de la famille Cerf-Berr.—Heureux succès d'une demande de Constant pour le général Lemarrois.—Disgrâce d'un oncle de Constant, involontairement causée par le maréchal Bessières.—Réparation du maréchal.—Imprudence d'une femme et malheur d'un mari.
Le mariage de Sa Majesté avec l'archiduchesse Marie-Louise fut le premier pas de l'empereur dans une nouvelle carrière. Il se flattait qu'elle serait aussi glorieuse que celle qu'il avait déjà parcourue; il en a été tout autrement. Avant d'entrer dans le récit de ce que j'ai à dire sur les événemens de l'année 1810, je vais rapporter ici quelques souvenirs jetés sur des notes éparses, et qui, sans que je puisse leur assigner de date bien précise, sont néanmoins antérieurs à l'époque à laquelle je suis parvenu.
L'impératrice Joséphine avait été long-temps jalouse de la belle madame Gazani, une de ses lectrices, et la traitait assez froidement. Celle-ci s'en plaignit à l'empereur, qui en parla à Joséphine, en l'engageant à avoir plus de bienveillance pour sa lectrice, qui le méritait par son attachement à la personne de l'impératrice, et en ajoutant que celle-ci avait tort de supposer qu'il y eût encore entre madame Gazani et lui la moindre liaison. L'impératrice, sans avoir été convaincue par cette dernière assertion de l'empereur, avait néanmoins cessé de bouder madame Gazani, lorsqu'un matin, l'empereur, qui avait apparemment quelque crainte que la belle Génoise ne reprît sur lui quelque empire, entra brusquement chez l'impératrice, en lui disant: «Je ne veux plus voir chez vous madame Gazani; il faut qu'elle retourne en Italie.» Cette fois ce fut la bonne Joséphine qui prit la défense de sa lectrice. Il courait déjà des bruits de divorce. L'impératrice dit à Sa Majesté: «Vous savez bien, mon ami, que le meilleur moyen que vous ayez d'être délivré de la présence de madame Gazani, c'est de la laisser avec moi. Souffrez donc que je la garde. Nous pleurerons ensemble; elle et moi nous nous entendrons bien.»
Dès ce moment l'impératrice fut en effet pleine de bonté pour madame Gazani, qui la suivit à la Malmaison et à Navarre. Ce qui augmentait les bons procédés de l'impératrice pour cette dame, c'est qu'elle la croyait affligée pour sa part de l'inconstance de l'empereur. Pour moi, j'ai toujours douté que l'attachement de madame Gazani pour l'empereur fût sincère; son amour-propre avait pu souffrir lorsqu'elle s'était vue délaissée; mais elle s'était consolée sans peine au milieu des hommages et des adorations qui entouraient naturellement une aussi jolie femme.