L'empereur était quelquefois fort distrait, et oubliait souvent où il avait déposé les pétitions qu'on lui remettait quand elles restaient dans ses habits. Je les portais au cabinet de Sa Majesté, et les remettais à M. Menneval et à M. Fain. Souvent aussi on trouvait chez l'impératrice les papiers qu'il demandait. Il est arrivé plusieurs fois à l'empereur de me donner des papiers à lui serrer. Je les mettais alors dans un nécessaire dont j'avais seul la clef. Il y eut un jour une grande agitation dans l'intérieur des appartemens pour un papier qui ne se retrouvait plus. Voici comment cela arriva. Il y avait près du cabinet de l'empereur, où se tenaient les secrétaires, un petit salon avec un bureau, sur lequel des notes ou des pétitions étaient souvent déposées. Ce salon était celui où se tenait habituellement l'huissier du cabinet, et l'empereur avait coutume d'y passer pour causer confidentiellement avec les personnes dont la conversation ne devait pas être entendue, même par les secrétaires de Sa Majesté. Quand l'empereur entrait dans ce salon, l'huissier se retirait, et restait à la porte extérieure. Il avait donc la responsabilité de ce qui pouvait se distraire de cet appartement, qui n'était ouvert que sur un ordre exprès de Sa Majesté.

M. le maréchal Bessières avait remis quelques jours auparavant une demande d'avancement pour un colonel de l'armée, et l'avait vivement appuyée auprès de l'empereur. Un matin le maréchal entra dans le petit salon dont je viens de parler, et, trouvant sur le bureau sa demande apostillée, il ne vit point d'inconvénient à la prendre, et l'emporta, sans que l'oncle de ma femme, qui était de service, s'en aperçût. Peu d'heures après, l'empereur voulut revoir cette pétition. Il était sûr de l'avoir déposée dans le salon; elle ne s'y trouvait plus; l'huissier avait donc laissé entrer quelqu'un sans l'ordre de Sa Majesté. On chercha partout dans la chambre et dans le cabinet de l'empereur, dans les appartemens de l'impératrice, et il fallut venir annoncer à Sa Majesté que les recherches avaient été infructueuses. Alors l'empereur eut une de ces colères si terribles, et heureusement si rares, qui bouleversaient tout le château. Le pauvre huissier eut ordre de ne plus paraître devant ses yeux. Enfin le maréchal Bessières, apprenant tout ce désordre, vint s'accuser lui-même. L'empereur s'apaisa; l'huissier rentra en grâce, et tout fut oublié. Mais chacun veilla plus que jamais à ce que rien ne fût dérangé, et que l'empereur pût trouver sous sa main les papiers dont il avait besoin.

L'empereur ne pouvait souffrir que personne fût introduit, sans sa permission, dans ses appartemens, ou dans ceux de sa majesté l'impératrice. C'était de la part des gens du service la seule faute pour laquelle il n'y avait point de pardon à espérer. Je ne sais à quelle époque la femme d'un des suisses du palais laissa un amant, qu'elle avait, entrer dans les appartemens de l'impératrice. Ce misérable, à l'insu de son imprudente maîtresse, prit, avec de la cire molle, l'empreinte de la serrure d'un coffre à joyaux, qui était celui dont j'ai déjà parlé comme ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette. À l'aide d'une fausse clef fabriquée d'après cette empreinte, il parvint un jour à voler divers bijoux. La police eut bientôt découvert l'auteur du vol, qui fut puni comme il le méritait. Mais une autre personne fut aussi punie, qui certes ne le méritait pas; le pauvre mari perdit sa place.


CHAPITRE XIX.

Diverses opinions au château sur le mariage de l'empereur.—Conjectures mises en défaut.—Constant chargé de renouveler la garde-robe de l'empereur.—Sa Majesté reçoit le portrait de Marie-Louise.—Souvenir de l'École-Militaire.—Étourdissemens causés à l'empereur par la valse.—Les chaises cassées.—Leçon de valse donnée par la princesse Stéphanie à l'empereur.—Départ du prince de Neufchâtel pour Vienne.—Mariage par procuration.—Formation de la maison de l'impératrice.—Présens de noce de l'impératrice.—Gaîté de l'empereur.—Le soulier de bon augure.—Opinions de l'empereur sur la reine Caroline de Naples.—Erreur de la reine Caroline sur la nouvelle impératrice.—Ambition désappointée.—L'impératrice privée de sa grande-maîtresse.—Ressentiment de Marie-Louise contre la reine Caroline.—Correspondance de Leurs Majestés.—L'empereur envoie sa chasse à l'impératrice.—Sévérité de M. le duc de Vicence.—Un ordre du duc de Vicence plus tôt exécuté qu'un ordre de l'empereur.—Impatience de Sa Majesté.—Actes de bienfaisance.—La coquetterie de gloire.—Rencontre de Leurs Majestés Impériales.—Un moment d'humeur.—Amabilité de Marie-Louise.


Depuis son divorce avec l'impératrice Joséphine, l'empereur paraissait fort préoccupé. On savait qu'il songeait à se remarier, et, au château, toutes les personnes du service de Sa Majesté s'entretenaient de ce futur mariage. Mais toutes nos conjectures sur les princesses destinées à partager la couronne impériale se trouvèrent en défaut. Les uns avaient parlé d'une princesse de Russie, les autres disaient que l'empereur ne voulait épouser qu'une Française; personne n'avait songé à une archiduchesse d'Autriche. Quand le mariage eut été décidé, il ne fut question à la cour que de la jeunesse, de la grâce, de la bienveillance naturelle de la nouvelle impératrice. L'empereur se montrait fort gai, se soignait davantage. Il me chargea de renouveler sa garde-robe, et de lui commander des habits plus justes et d'une forme plus moderne. Sa Majesté posa pour son portrait, qui fut porté à Marie-Louise par le prince de Neufchâtel. L'empereur reçut dans le même temps celui de sa jeune épouse, et en parut enchanté.

Sa Majesté fit, pour plaire à Marie-Louise, plus de frais qu'elle n'en avait jamais fait pour aucune femme. Un jour que l'empereur était seul avec la reine Hortense et la princesse Stéphanie, celle-ci lui demanda malicieusement s'il savait valser: Sa Majesté répondit qu'elle n'avait jamais pu aller au delà d'une première leçon, et qu'au bout de deux ou trois tours il lui prenait un éblouissement qui l'empêchait de continuer. «Quand j'étais à l'École-Militaire, ajouta l'empereur, j'ai essayé, je ne sais combien de fois, de surmonter les étourdissemens que la valse me causait, sans pouvoir y parvenir. Notre maître de danse nous avait conseillé de prendre, pour valser, une chaise entre nos bras, en guise de dame. Je ne manquais jamais de tomber avec la chaise que je serrais amoureusement, et de la briser. Les chaises de ma chambre et celles de deux ou trois de mes camarades y passèrent l'une après l'autre.» Ce récit, fait on ne peut plus gaîment par Sa Majesté, excita des éclats de rire de la part des deux princesses.

Cet accès d'hilarité s'étant un peu calmé, la princesse Stéphanie revint à la charge, et dit à l'empereur: «Il est fâcheux, vraiment, que Votre Majesté ne sache pas valser: les Allemandes sont folles de la valse; et l'impératrice doit nécessairement partager le goût de ses compatriotes. Elle ne pourra avoir d'autre cavalier que l'empereur, et se trouvera ainsi privée d'un grand plaisir par la faute de Votre Majesté.—Vous avez raison, reprit l'empereur. Eh bien! donnez-moi une leçon. Vous allez voir un échantillon de mon savoir-faire.» Il se leva là-dessus, et fit quelques pas avec la princesse Stéphanie, en fredonnant lui-même l'air de la reine de Prusse. Mais il ne put faire plus de deux ou trois tours, et encore s'y prit-il d'une manière si gauche, qu'il redoubla la gaîté de ces dames. La princesse de Bade l'arrêta en disant: «Sire, en voilà bien assez pour me convaincre que vous ne serez jamais qu'un mauvais écolier. Vous êtes fait pour donner des leçons, mais non pour en recevoir.»