Dans les premiers jours de mars, le prince de Neufchâtel partit pour Vienne, chargé de faire officiellement la demande de l'impératrice. L'archiduc Charles épousa au nom de l'empereur l'archiduchesse Marie-Louise, qui partit sans délai pour la France. La petite ville de Braunau, frontière de l'Autriche et de la Bavière, avait été désignée pour le remise de Sa Majesté, et bientôt la route de Strasbourg fut couverte de voitures qui conduisaient à Braunau la maison de la nouvelle impératrice. Voici de quelles personnes elle fut primitivement composée:

Le prince Aldobrandini Borghèse, premier écuyer, en remplacement du général Ordener, nommé gouverneur du château de Compiègne; le comte de Beauharnais, chevalier d'honneur.

Dame d'honneur, madame de Montebello; dame d'atours, madame la comtesse de Luçay.

Dames du palais: mesdames les duchesses de Bassano et de Rovigo, et mesdames les comtesses de Montmorency, de Mortemart, de Talhouet, de Lauriston, Duchâtel, de Bouille, de Montalivet, de Perron, de Lascaris, de Noailles, de Brignolle, de Gentile et de Canisy (depuis duchesse de Vicence).

La plupart de ces dames avaient passé de la maison de l'impératrice Joséphine dans celle de l'impératrice Marie-Louise[69].

L'empereur voulut voir par lui-même si la corbeille et les présens de noce qu'il destinait à sa nouvelle épouse étaient dignes d'elle et de lui. Tous les vêtemens, le linge, en furent apportés aux Tuileries, étalés sous ses yeux, et emballés en sa présence. Le bon goût et l'élégance en égalaient seuls la richesse. Les fournisseurs et ouvriers de Paris avaient travaillé sur des mesures et des modèles envoyés de Vienne. Lorsque ces modèles avaient été présentés à l'empereur, il avait pris un des souliers, qui étaient remarquablement petits, et m'en donnant, par forme de caresse, un coup sur la joue: «Voyez, Constant, m'avait dit Sa Majesté; voilà un soulier de bon augure. Avez-vous vu beaucoup de pieds comme celui-là? C'est à prendre dans la main!»

Sa Majesté la reine de Naples avait été envoyée à Braunau par l'empereur pour recevoir l'impératrice. La reine Caroline, dont l'empereur disait qu'elle était un homme parmi ses sœurs, tandis que le prince Joseph était une femme parmi ses frères, se trompa, dit-on, sur la timidité de l'impératrice Marie-Louise, qu'elle prit pour de la faiblesse; elle crut qu'elle n'aurait qu'à parler pour que sa jeune belle-sœur s'empressât d'obéir. Arrivée à Braunau, et après la remise, solennellement faite, l'impératrice avait congédié toute sa maison autrichienne, ne gardant auprès d'elle que sa grande-maîtresse, madame de Lajanski, qui l'avait élevée et ne s'était jamais éloignée d'elle. Cependant l'étiquette exigeait que la nouvelle maison de l'impératrice fût toute française; et d'ailleurs les ordres de l'empereur étaient précis à cet égard. Je ne sais s'il est vrai, comme on l'a dit quelque part, que l'impératrice avait demandé et obtenu de l'empereur l'autorisation d'avoir sa grande-maîtresse auprès d'elle pendant un an. Quoi qu'il en soit, la reine de Naples crut qu'il était dans son intérêt d'écarter une personne dont elle redoutait l'influence sur l'esprit de l'impératrice. Les dames de la maison de Sa Majesté impériale, empressées elles-mêmes de se débarrasser de la rivalité de madame de Lajanski, travaillèrent à exciter de plus en plus la jalousie de Son Altesse Impériale. Un ordre positif fut demandé à l'empereur, et madame de Lajanski fut renvoyée de Munich à Vienne. L'impératrice obéit sans se plaindre; mais, sachant de quelle main ce coup lui était venu, elle en garda un profond ressentiment contre Sa Majesté la reine de Naples.

L'impératrice ne voyageait qu'à petites journées; et une fête l'attendait dans chaque ville qui se trouvait sur le passage de Sa Majesté. Tous les jours l'empereur lui envoyait une lettre de sa main, et elle y répondait régulièrement. Les premières lettres de l'impératrice étaient fort courtes, et probablement assez froides, car l'empereur n'en disait rien. Mais les autres s'allongèrent et s'échauffèrent peu à peu, et l'empereur les lisait avec des transports de plaisir. Il attendait l'arrivée de cette correspondance avec l'impatience d'un amoureux de vingt ans, et trouvait toujours que les courriers ne marchaient pas, quoique ceux-ci crevassent leurs chevaux.

L'empereur rentra un jour de la chasse tenant à la main deux faisans qu'il avait abattus lui-même, et suivi de quelques valets de pied portant les fleurs les plus rares des serres de Saint-Cloud; il écrivit un billet, fit aussitôt mander son premier page, et lui dit: «Dans dix minutes, soyez prêt à monter en voiture. Vous y trouverez cet envoi, que vous remettrez de votre main à sa majesté l'impératrice avec la lettre que voici. Et surtout n'épargnez pas les chevaux; allez train de page, et ne craignez rien. M. le duc de Vicence n'aura rien à vous dire.» Le jeune homme ne demandait pas mieux que d'obéir à Sa Majesté. Fort de cette autorisation, qui lui mettait la bride sur le cou, il ne plaignit pas les pour-boire aux postillons, et en vingt-quatre heures il avait atteint Strasbourg, et s'était acquitté de son message.

Je ne sais s'il fut grondé à son retour par M. le grand-écuyer; mais, s'il y avait eu matière à gronderies, celui-ci ne s'en serait pas fait faute, en dépit de l'assurance donnée au premier page par l'empereur. Le duc de Vicence avait organisé et il dirigeait admirablement le service des écuries, où rien ne se faisait que par sa volonté, qui était des plus absolues. L'empereur lui-même ne pouvait que difficilement changer quelque chose à ce que M. le grand-écuyer avait ordonné. C'est ainsi qu'un jour Sa Majesté, qui allait à Fontainebleau, et était très pressée d'arriver, ayant fait donner l'ordre au piqueur qui réglait l'allure d'aller plus vite, celui-ci transmit cet ordre à M. le duc de Vicence, dont la voiture précédait celle de l'empereur. M. le grand-écuyer n'en tenant compte, l'empereur se mit à jurer, et cria au piqueur par la portière: «Faites passer ma voiture en avant, puisque la première ne veut pas marcher.» Les piqueurs et les postillons allaient exécuter cette manœuvre, lorsque M. le grand-écuyer mit la tête à la portière à son tour, en criant: «Au trot, f...; le premier qui galope, je le chasse en arrivant.» On savait bien qu'il tiendrait sa parole; aussi n'osa-t-on point passer outre, et ce fut sa voiture qui continua de régler l'allure. Arrivé à Fontainebleau, l'empereur demanda à M. le duc de Vicence l'explication de sa conduite. «Sire, répondit le duc à Sa Majesté, quand vous me rognerez les ongles un peu moins court pour la dépense de vos écuries, vous pourrez à votre aise crever vos chevaux.»