L'empereur maudissait à chaque instant le cérémonial et les fêtes qui retardaient l'arrivée de sa jeune épouse. Un camp avait été formé auprès de Soissons pour la réception de l'impératrice. L'empereur était à Compiègne, où il rendit un décret contenant divers actes de bienfaisance et d'indulgence à l'occasion de son mariage: mise en liberté d'individus condamnés, paiement de dettes pour mois de nourrice, mariage de six mille militaires avec des dots de l'empereur, amnistie, institution de majorats, etc. Lorsque Sa Majesté sut que l'impératrice n'était plus qu'à dix lieues de Soissons, elle ne put contenir son impatience; et m'appelant de toutes ses forces: «Ohé! ho! Constant; commandez une voiture sans livrée, et venez m'habiller.» L'empereur voulait surprendre l'impératrice, et se présenter à elle sans s'être fait annoncer; et il riait comme un enfant de l'effet que cette entrevue devait produire. Il soigna sa toilette avec une recherche de propreté plus exquise encore, s'il eût été possible, qu'à l'ordinaire; et, par une coquetterie de gloire, il se vêtit de la redingote grise qu'il avait portée à Wagram.

Ainsi préparé, Sa Majesté monta en voiture avec le roi de Naples. On sait comment se fit la rencontre de Leurs Majestés impériales. L'empereur rencontra, dans le petit village de Courcelles, le dernier courrier, qui ne précédait que de quelques minutes les voitures de l'impératrice. Il pleuvait par torrens, et Sa Majesté l'empereur, pour se mettre à l'abri, descendit sous le porche de l'église du village. Lorsque la voiture de l'impératrice vint à passer, l'empereur fit signe aux postillons d'arrêter. L'écuyer qui était à la portière de l'impératrice, apercevant l'empereur, se hâta de baisser le marche-pied et d'annoncer Sa Majesté, qui en fut passablement contrariée, et lui dit: «N'avez-vous pas vu que je vous faisais signe de vous taire?» Mais ce petit moment d'humeur passa comme un éclair. L'empereur sa jeta au cou de Marie-Louise, qui tenait à la main le portrait de son époux, à qui elle dit, avec un charmant sourire, en regardant alternativement l'empereur et son image: «Votre portrait n'est pas flatté.» On avait préparé à Soissons un magnifique souper pour l'impératrice et pour son cortége; mais l'empereur ordonna de passer outre et de pousser jusqu'à Compiègne, sans avoir égard à l'appétit des officiers et des dames de la suite de l'impératrice.


CHAPITRE XX.

Arrivée de Leurs Majestés à Compiègne.—Jalousie de l'empereur.—Passe-droit fait par Sa Majesté à M. de Beauharnais.—Oubli du cérémonial.—Coquetterie de l'empereur.—Première visite nocturne de Sa Majesté à l'impératrice.—Opinion de l'empereur sur les Allemands.—Gaîté de l'empereur.—Ses attentions continuelles pour Marie-Louise.—Bruit démenti.—Portrait de l'impératrice Marie-Louise.—Instructions de l'impératrice.—Parallèle des deux épouses de l'empereur.—Différence et rapports entre les deux impératrices.—Le mémorial de Sainte-Hélène.—Partialité de l'empereur en faveur de sa seconde épouse.—Économie de l'impératrice Marie-Louise.—Défaut de goût.—L'empereur excellent mari.—Paroles de l'empereur contredites par Constant.—Souvenirs de Joséphine non effacés par Marie-Louise.—Préventions de Marie-Louise contre sa maison et celle de l'empereur.—Retour de Constant de la campagne de Russie.—Bonté de l'empereur et de la reine Hortense.—Froideur dédaigneuse de l'impératrice.—Bonté excessive de l'impératrice Joséphine.—Intrigues parmi les dames de l'impératrice.—Ordre rétabli par l'empereur.—Vigilance de l'empereur sur l'impératrice.—Sévérité envers les dames de l'impératrice.—Anecdote démentie.


Leurs Majestés étant arrivées à Compiègne l'empereur présenta lui-même la main à l'impératrice, et la conduisit à son appartement. Il ne voulait point qu'un autre eût avant lui approché et touché sa jeune épouse, et sa jalousie était si délicate sur ce point, qu'il avait défendu lui-même à M. le sénateur de Beauharnais, chevalier d'honneur de l'impératrice, de présenter la main à Sa Majesté impériale, quoique ce fût un des priviléges de sa place. L'empereur devait, suivant le programme, se séparer de l'impératrice pour aller coucher à l'hôtel de la Chancellerie; il n'en fit rien. Après une longue conversation avec l'impératrice, il rentra dans sa chambre, se déshabilla, se parfuma d'eau de Cologne, et, vêtu seulement d'une robe de chambre, il retourna secrètement chez l'impératrice.

Le lendemain au matin, l'empereur me demanda à sa toilette si l'on s'était aperçu de l'accroc qu'il avait fait au programme. Je répondis que non, au risque de mentir. En ce moment entra un des familiers de l'empereur qui n'était point marié. Sa Majesté, lui tirant les oreilles, lui dit: «Mon cher, épousez une Allemande. Ce sont les meilleures femmes du monde: douces, bonnes, naïves, et fraîches comme des roses.» À l'air de satisfaction de Sa Majesté, il était facile de voir qu'elle faisait un portrait, et qu'il n'y avait pas long-temps que le peintre avait quitté le modèle. Après quelques soins donnés à sa personne, l'empereur retourna chez l'impératrice, et, vers midi, il fit monter à déjeuner pour elle et pour lui, se faisant servir près du lit, et par les femmes de Sa Majesté. Tout le reste du jour, il fut d'une gaîté charmante. Ayant, contre sa coutume, fait une seconde toilette pour dîner, il remit l'habit qu'il avait fait faire par le tailleur du roi de Naples; mais, le lendemain, il n'en voulut plus entendre parler, disant que décidément il s'y trouvait trop à la gêne.

L'empereur, comme on peut le voir par les détails qui précèdent, aimait tendrement sa nouvelle épouse. Il avait pour elle de continuelles attentions, et toute sa conduite était celle d'un amant vivement épris. Toutefois il n'est pas vrai, comme on l'a dit, qu'il resta trois mois sans presque travailler, au grand étonnement de ses ministres. Le travail n'était pas seulement un devoir pour l'empereur, c'était un besoin et un plaisir dont aucun autre plaisir n'aurait pu le distraire. Dans cette occasion, comme dans toute autre, il sut parfaitement accorder les soins de son empire et de ses armées avec son amour pour sa charmante épouse.

L'impératrice Marie-Louise avait à peine dix-neuf ans à l'époque de son mariage; ses cheveux étaient blonds, ses yeux bleus et expressifs, sa démarche noble et sa taille imposante; sa main et son pied auraient pu servir de modèles; enfin toute sa personne respirait la jeunesse, la santé et la fraîcheur; elle était timide, et se tenait dans une réserve de hauteur devant la cour; mais on la disait affectueuse et amicale dans l'intimité. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était fort tendre avec l'empereur, et dévouée à toutes ses volontés. Dans leur première entrevue, l'empereur lui avait demandé quelles recommandations on lui avait faites à son départ de Vienne: «D'être à vous, avait répondu l'impératrice, et de vous obéir en toutes choses.» Et elle parut se conformer sans peine à ses instructions. Du reste, rien ne ressemblait moins à la première impératrice que la seconde. Hormis un seul point, l'égalité de leur humeur et leur complaisance extrême pour l'empereur, l'une était précisément tout l'opposé de l'autre, et (il faut en convenir) l'empereur se félicitait souvent de cette différence, dans laquelle il trouvait du piquant et du charme. Il a fait ainsi lui-même le parallèle de ses deux épouses: