«L'une (Joséphine) était l'art et les grâces; l'autre (Marie-Louise) l'innocence et la simple nature. Dans aucun moment de la vie, la première n'avait de manières ou d'habitudes qui ne fussent pas agréables ou séduisantes. Il eût été impossible de la prendre en défaut sur ce point; elle s'étudiait à ne produire que des impressions avantageuses, et atteignait son but sans laisser apercevoir l'étude. Tout ce que l'art peut imaginer pour relever les attraits était mis en usage par elle, mais avec un tel mystère, qu'on ne pouvait tout au plus que le soupçonner. La seconde, au contraire, ne se doutait même pas qu'il pût y avoir rien à gagner dans d'innocens artifices. L'une était toujours à côté de la vérité; son premier mouvement était la négative. L'autre ignorait la dissimulation; tout détour lui était étranger. La première ne demandait jamais rien, mais elle devait partout. La seconde n'hésitait pas à demander quand elle n'avait plus; ce qui était fort rare. Jamais elle ne prenait rien sans se croire obligée, en conscience, de payer aussitôt. Du reste, toutes les deux étaient bonnes, douces, et fort attachées à leur mari.»
Tels, ou à peu près, étaient les termes dans lesquels l'empereur parlait de ses deux impératrices. On peut voir qu'il paraissait vouloir que la comparaison fût à l'avantage de la seconde; et à cet effet il lui prêtait des qualités qu'elle n'avait pas, ou du moins exagérait singulièrement celles qu'elle pouvait avoir.
L'empereur accordait à Marie-Louise 500,000 francs pour sa toilette; mais jamais, à beaucoup près, elle n'a dépensé cette somme. Elle avait peu de goût dans ses ajustemens, et se serait habillée sans grâce, si elle n'eût point été bien conseillée. L'empereur assistait à sa toilette les jours où il désirait qu'elle fût bien. Il lui faisait essayer des parures, et les essayait lui-même sur la tête, le cou, les bras de l'impératrice, et il se décidait toujours pour le magnifique. L'empereur était excellent mari, et l'a prouvé avec ses deux femmes. Il adorait son fils: comme père et comme époux, il aurait pu servir de modèle à tous ses sujets. Toutefois, et quoi qu'il en ait dit lui-même, je ne crois pas qu'il ait aimé Marie-Louise autant que Joséphine. Celle-ci avait un charme, une bonté, un esprit, un dévouement à son époux que l'empereur connaissait, et dont il sentait tout le prix. Marie-Louise était plus jeune, mais froide, peu gracieuse. Je crois qu'elle aimait son mari; mais elle était réservée, peu expansive; elle ne fit nullement oublier Joséphine aux personnes qui avaient eu le bonheur d'approcher de celle-ci.
Malgré la soumission apparente avec laquelle elle avait congédié sa maison autrichienne, il est certain qu'elle avait de grandes préventions non-seulement contre sa propre maison, mais encore contre celle de l'empereur. Jamais elle n'adressait une parole de bienveillance aux personnes du service personnel de l'empereur. Je l'ai vue bien des fois; mais jamais un sourire, un regard, un signe de sa part ne vint m'apprendre si j'étais à ses yeux autre chose qu'un étranger. Au retour de Russie, d'où je n'arrivai qu'après l'empereur, je ne perdis point de temps pour me rendre dans sa chambre, où il m'avait fait demander. J'y trouvai Sa Majesté dans la compagnie de l'impératrice et de la reine Hortense. L'empereur me plaignit beaucoup des souffrances que j'avais éprouvées, et me dit mille choses flatteuses, et qui prouvaient sa bonté pour moi. La reine, avec cette grâce charmante dont elle est le seul modèle depuis la mort de son auguste mère, me parla long-temps, et dans des termes pleins de bienveillance. L'impératrice seule garda le silence. L'empereur lui dit: «Louise, tu n'as rien à dire à ce pauvre Constant?—Je ne l'avais pas aperçu,» répondit l'impératrice. Cette réponse était dure; car il était impossible que Sa Majesté ne m'eût pas aperçu. Il n'y avait en ce moment dans la chambre que l'empereur, la reine Hortense et moi.
L'empereur prit tout d'abord les plus grandes précautions pour que personne, et surtout aucun homme, ne pût approcher l'impératrice que devant témoin. Il y avait eu du temps de l'impératrice Joséphine quatre dames, dont l'unique emploi était d'annoncer les personnes qui étaient reçues par Sa Majesté. La bonté excessive de Joséphine l'empêcha de réprimer les jalouses prétentions de quelques personnes de sa maison; et de là vinrent, entre les dames du palais et les dames d'annonces, des rivalités et des débats sans fin. L'empereur avait conçu beaucoup d'humeur de toutes ces tracasseries; et, pour se les épargner à l'avenir, il choisit parmi les dames chargées de l'éducation des filles des membres de la Légion-d'Honneur, dans la maison d'Écouen, quatre nouvelles dames d'annonces pour l'impératrice Marie-Louise. La préférence fut d'abord donnée à des filles ou veuves de généraux, et l'empereur décida que les places vacantes appartiendraient de droit aux meilleures élèves de la maison impériale d'Écouen, et seraient la récompense de leur bonne conduite. Quelque temps après, le nombre de ces dames ayant été porté à six, ce furent deux élèves de madame de Campan qui furent nommées. Ces six dames changèrent ensuite leur premier titre contre celui de premières dames de l'impératrice. Mais ce changement ayant indisposé les dames du palais, et excité leurs réclamations auprès de l'empereur, celui-ci décida que les dames d'annonces prendraient le titre de premières femmes de chambre. Grandes réclamations des dames d'annonces à leur tour: elles plaidèrent leur cause elles-mêmes devant l'empereur, et il leur donna le titre de lectrices de l'impératrice, pour concilier les exigences des deux parties belligérantes.
Les dames d'annonces, ou premières dames, ou premières femmes de chambre, ou lectrices, comme il plaira au lecteur de les appeler, avaient sous leurs ordres six femmes de chambre, qui n'entraient chez l'impératrice que quand la sonnette les y appelait. Celles-ci habillaient, chaussaient et coiffaient, le matin, Sa Majesté. Mais les six premières n'avaient rien à faire avec la toilette, excepté pour les diamans, dont elles étaient spécialement chargées. Leur principal, et presque leur unique emploi, était de s'attacher à tous les pas de l'impératrice, qu'elles ne quittaient pas plus que son ombre. Elles entraient chez elle avant qu'elle fût levée, et ne la quittaient plus qu'elle ne fût au lit. Alors toutes les issues donnant dans sa chambre étaient fermées, à l'exception d'une seule qui conduisait dans une pièce voisine où était le lit de celle de ces dames qui avait le principal service. L'empereur lui-même ne pouvait entrer la nuit chez son épouse sans passer par cette chambre. Hormis M. de Menneval, secrétaire des commandemens de l'impératrice, et M. Ballouhai, intendant de ses dépenses, aucun homme n'était admis dans les appartemens intérieurs de l'impératrice, sans un ordre de l'empereur. Les dames même, excepté la dame d'honneur et la dame d'atours, n'y étaient reçues qu'après avoir obtenu un rendez-vous de l'impératrice. Les dames de l'intérieur étaient chargées de faire exécuter ces règlemens, et elles étaient responsables de leur exécution. Une d'elles assistait aux leçons de musique, de dessin, de broderie, que prenait l'impératrice. Elles écrivaient ses lettres sous sa dictée, ou par son ordre.
L'empereur ne voulait pas, disait-il, qu'un homme au monde pût se vanter de s'être trouvé en tête-à-tête avec l'impératrice pendant deux minutes; et il réprimanda un jour très-sévèrement la lectrice de service, parce qu'elle se tenait à une extrémité du salon pendant que M. Biennais, orfévre de la cour, montrait à Sa Majesté les secrets d'un serre-papier, qu'il avait fait pour elle. Une autre fois l'empereur gronda encore, parce que la dame de service ne se trouvait point tout à côté de l'impératrice pendant que celle-ci prenait sa leçon de musique avec M. Paër.
Il n'est donc pas vrai, comme on l'a prétendu, que le marchand de modes Leroy ait été exclu du palais pour s'être permis de dire à l'impératrice, en lui essayant une robe, qu'elle avait de belles épaules. M. Leroy faisait faire dans ses magasins les robes de l'impératrice sur un modèle qu'on lui avait remis. Jamais ni lui, ni personne de la maison, ne les a essayées à Sa Majesté. Les femmes de chambre lui indiquaient les changemens qu'il y avait à faire. Il en était de même des autres marchands et fournisseurs, du faiseur de corsets, du cordonnier, du gantier, etc.; aucun d'eux n'a pu voir l'impératrice, ni lui parler dans son intérieur.