À cinq heures et demie, le canon annonça le départ de Leurs Majestés du palais des Tuileries; le cortége impérial était d'une magnificence éblouissante; la superbe tenue des troupes, la richesse et l'élégance des voitures, l'éclat des costumes offraient un spectacle ravissant. Ces acclamations du peuple qui retentissaient au passage de Leurs Majestés; ces maisons tapissées de festons et de draperies, ces drapeaux flottans aux fenêtres; cette longue file de voitures dont l'attelage et les ornemens augmentaient successivement de magnificence, et se suivaient comme dans un ordre hiérarchique; cet immense appareil d'une fête qu'animaient un sentiment vrai et des idées d'avenir, tout cela s'est profondément gravé dans ma mémoire, et occupe souvent encore les longs loisirs du vieux serviteur d'une famille qui a disparu. La cérémonie du baptême s'accomplit avec une pompe et une solennité inusitées. Après le baptême, l'empereur prit son auguste fils entre ses bras, et le montra aux assistans; aussitôt les acclamations, qui jusqu'alors avaient été comprimées par la sainteté de la cérémonie et la majesté du lieu, éclatèrent de toutes parts. Les prières achevées, Leurs Majestés se rendirent à l'Hôtel-de-Ville à huit heures du soir, et y furent reçues par le corps municipal. Un concert brillant et un banquet somptueux leur avaient été offerts par la ville de Paris. La décoration de la salle du banquet offrait les armes des quarante-neuf bonnes villes, Paris, Rome, Amsterdam placées les premières; les quarante-six autres par ordre alphabétique. Le banquet terminé, Leurs Majestés allèrent prendre place dans la salle du concert; après le concert, elles se rendirent dans la salle du trône, où toutes les personnes invitées faisaient cercle. L'empereur la parcourut en s'adressant avec affabilité, quelquefois même avec familiarité, au plus grand nombre des personnes qui le composaient, et dont chacune ne manqua pas de retenir les paroles bienveillantes qui lui furent adressées. Enfin, avant de se retirer, Leurs Majestés furent invitées à passer dans le jardin factice qui avait été formé au dessus de la cour de l'Hôtel-de-Ville. La décoration en était très-élégante; au fond du jardin, le Tibre était figuré par d'abondantes eaux, dont le cours était disposé avec beaucoup d'art et répandait une douce fraîcheur. Leurs Majestés quittèrent l'Hôtel-de-Ville vers onze heures et demie, et rentrèrent aux Tuileries à la lueur des illuminations les plus élégantes et des emblèmes lumineux du goût le plus délicat. Le temps le plus serein et la plus douce température avaient favorisé cette belle journée.
L'aéronaute Garnerin, parti de Paris à six heures et demie du soir, descendit le lendemain matin à Maule, département de Seine-et-Oise. Après y avoir pris quelque repos, il remonta en ballon et continua sa route.
Les provinces rivalisèrent de magnificence avec la capitale pour célébrer les fêtes de la naissance et du baptême du roi de Rome. Tout ce qu'on avait pu imaginer de plus ingénieux, soit en emblèmes, soit en illuminations, avait été exécuté pour donner plus de pompe à ces fêtes. Chaque ville avait été guidée, dans sa manière de rendre hommage au nouveau roi, soit par sa situation géographique, soit par sa destination particulière. Ainsi à Clermont-Ferrand un feu immense avait été allumé à dix heures du soir sur la cime du Puy-de-Dôme, à une hauteur de plus de cinq mille pieds. Plusieurs départemens purent jouir toute la nuit de ce majestueux et singulier spectacle. Dans le port de Flessingue, les bâtimens furent couverts de flammes et de pavillons de toutes couleurs. Le soir, l'escadre fut entièrement illuminée; des milliers de fanaux, suspendus aux mâts, aux vergues, aux cordages, offraient un coup d'œil ravissant. Tout à coup, au signal d'une fusée partie du vaisseau amiral, tous les bâtimens vomirent à la fois des gerbes de feu qui faisaient succéder à une nuit profonde l'éclat du jour le plus vif, et dessinaient majestueusement ces masses imposantes, répétées par l'eau de la mer unie comme une glace.
Nous ne faisions que passer d'une fête à une autre: c'était étourdissant. Les réjouissances du baptême furent en effet suivies d'une fête donnée par l'empereur dans le parc réservé de Saint-Cloud. Dès le matin, la route de Paris à Saint-Cloud était couverte d'équipages et de gens à pied. La fête avait lieu dans le parc fermé. L'orangerie, dont toutes les caisses décoraient le devant du château, était ornée de riches tentures. Des temples, des kiosques s'élevaient dans les bosquets. Toute l'avenue de marronniers était décorée de guirlandes en verres de couleurs. Des fontaines d'orgeat, de groseille avaient été distribuées de manière à ce que toutes les personnes de la fête pussent s'y rafraîchir. Des tables élégamment servies étaient dressées dans l'allée. Tout le parc était illuminé par des pots à feu cachés dans les arbrisseaux des massifs.
Madame Blanchard avait reçu l'ordre de se tenir prête à partir à neuf heures et demie, au signal qui lui serait donné. À neuf heures, l'aérostat étant rempli, elle monta dans sa nacelle. On la conduisit à l'extrémité du bassin des cygnes, en face du château; jusqu'au moment du départ elle fut maintenue dans cette position, et à une hauteur qui dépassait celle des arbres les plus élevés; de façon que, pendant plus d'une demi-heure, elle put être vue de tous les spectateurs qui assistaient à la fête. À neuf heures trente-cinq minutes, une fusée, partie du château, ayant donné le signal qu'on attendait, les cordes qui retenaient le ballon furent coupées, et aussitôt on vit l'intrépide aéronaute s'élever majestueusement dans les airs devant l'assemblée réunie dans la salle du trône. Parvenue à une certaine hauteur, elle mit le feu à une étoile en artifice d'une grande dimension, suspendue autour de la nacelle, dont elle occupait le centre. Cette étoile, qui, pendant sept à huit minutes, lançait de ses pointes et de ses angles une grande quantité d'autres petites étoiles, produisit l'effet le plus extraordinaire. C'était la première fois qu'on voyait une femme s'élever hardiment dans les airs, entourée de feux d'artifice: elle paraissait se promener sur un char de feu à une hauteur immense. Je me croyais dans un palais de fées. Toute la partie des jardins que parcoururent Leurs Majestés présentait un coup d'œil dont il est impossible de se faire une idée. Les illuminations étaient dessinées avec un goût parfait; les jeux offraient une grande variété, et de nombreux orchestres cachés dans les arbres ajoutaient encore à l'enchantement. À un signal donné, trois colombes partirent du haut d'une colonne surmontée d'un vase de fleurs, et vinrent offrir à Leurs Majestés plusieurs devises très-ingénieuses. Plus loin des paysans allemands dansaient des valses sur une pelouse charmante, et couronnaient de fleurs le buste de sa majesté l'impératrice. Des bergers et des nymphes de l'Opéra exécutaient des danses. Enfin un théâtre avait été élevé au milieu des arbres, afin d'y représenter la Fête de village, divertissement composé par M. Étienne, et mis en musique par Nicolo. L'empereur et l'impératrice assistaient sous un dais à ce spectacle, quand tout à coup il survint une pluie abondante qui mit en émoi tous les spectateurs. Leurs Majestés ne s'aperçurent pas d'abord de la pluie, protégées qu'elles étaient par le dais. L'empereur causait alors avec le maire de la ville de Lyon. Celui-ci se plaignait du peu d'écoulement des étoffes de cette ville. Napoléon, voyant tomber une pluie effroyable, dit à ce fonctionnaire: «Je vous réponds que demain il y aura des commandes considérables.»
L'empereur tint bon à sa place pendant une grande partie de l'orage. Les courtisans, couverts d'étoffes de soie et de velours, la tête découverte, recevaient la pluie d'un air riant. Les pauvres musiciens, trempés jusqu'aux os, ne pouvaient déjà plus tirer aucun son de leurs instrumens, dont la pluie avait brisé ou détendu les cordes; il était temps que cela finît. L'empereur donna le signal du départ, et se retira.
Ce jour-là, le prince Aldobrandini, qui, en sa qualité de premier écuyer de Marie-Louise, accompagnait l'impératrice, fut fort heureux de trouver à emprunter un parapluie par-dessus un mur de séparation, afin de mettre Marie-Louise à couvert. On fut fort mécontent dans le groupe où cet emprunt se fit, de ce que le parapluie n'eût pas été rendu. Ce soir-là, le prince Borghèse et la princesse Pauline faillirent tomber dans la Seine avec leur voiture, en revenant à leur maison de campagne de Neuilly. Les personnes qui se plaisaient à tirer des présages, et celles surtout qui, en très-petit nombre, voyaient d'un œil chagrin les joies de l'empire, ne manquèrent pas de remarquer que toutes les fêtes données à Marie-Louise avaient toujours été troublées par quelque accident. On parlait avec affectation du bal donné par le prince de Schwartzenberg à l'occasion des épousailles de Leurs Majestés, et de l'incendie qui consuma la salle de danse, et de la mort tragique de plusieurs personnes, notamment de la sœur même du prince. On tirait de ce rapprochement de mauvais augures; les uns par malveillance, et pour miner l'enthousiasme inspiré par la haute fortune de Napoléon; les autres par une superstitieuse crédulité; comme s'il y avait eu matière à un rapprochement sérieux entre un incendie qui coûte la vie à plusieurs personnes, et l'accident fort ordinaire d'un orage en juin, qui flétrit des toilettes, et mouille jusqu'aux os des milliers de spectateurs.
C'était un coup d'œil tout-à-fait amusant pour celui qui n'avait pas de colifichets à gâter, et qui ne courait que le risque de s'enrhumer, que de voir ces pauvres femmes, noyées par la pluie, se sauver de côtés et d'autres, avec ou sans cavalier, et chercher des abris qui n'existaient nulle part.
Quelques-unes furent assez heureuses pour trouver de modestes parapluies; mais la plupart virent les fleurs de leur tête tomber abattues par la pluie, ou leurs garnitures, toutes dégouttantes d'eau, traîner par terre, à faire pitié. Quand il fallut retourner à Paris, les voitures manquaient. Les cochers avaient pensé prudemment que la fête durerait jusqu'au jour, et ne s'étaient pas mis en peine d'attendre les gens toute la nuit. Les personnes à équipages ne pouvaient en profiter; l'encombrement étant tel que la circulation en était devenue presque impossible. Plusieurs dames s'égarèrent, et retournèrent à Paris à pied; d'autres perdirent leurs chaussures, et c'était peine alors de voir de jolis petits pieds dans la boue. Heureusement il n'arriva que peu ou point d'accidens. Le médecin et le lit réparèrent tout. Mais l'empereur rit beaucoup de cette aventure, et il dit que cela ferait gagner les fabricans.
M. de Rémusat, si bon, si empressé à rendre service, s'oubliant pour les autres, était parvenu à se procurer un parapluie. Il rencontra ma femme et ma belle-mère, qui se sauvaient comme les autres. Il les prit chacune sous un bras, et les ramena au palais sans le moindre dommage. Pendant une heure il fit ainsi le voyage du palais au parc, et du parc au jardin, et il eut le bonheur d'être utile à un grand nombre de dames, dont il garantit les toilettes d'une entière déconfiture. Ce fut un trait de galanterie dont on lui sut généralement un gré infini, parce qu'il s'y mêlait un sentiment de bonté touchante.