CHAPITRE XXV.

1811 et 1812.—Réflexions.—Fête de l'impératrice.—Trianon.—Route de Paris à Trianon.--Les gens de cour et les gens du peuple se coudoyant à la fête.—Le public des fêtes—Tout Paris à Versailles.—Les grandes allées de Versailles et les petits salons de Paris.—La pluie.—Les lampions et les femmes.—L'impératrice adresse de gracieuses paroles aux dames.—M. Alissan de Chazet.—Une promenade de Leurs Majestés dans le parc du Petit-Trianon.—L'Île-d'Amour.—Féerie.—Barques montées par des amours.—Musique qui vient on ne sait d'où.—Un tableau flamand en action.—Toutes les provinces de l'empire sont représentées à cette fête.—Marie-Louise.—Elle parlait peu aux hommes de son service.—Son maître-d'hôtel.—Dans son intérieur elle était bonne et douce.—Sa froideur pour madame de Montesquiou.—Ce qu'on disait à ce sujet.—Froideur réciproque entre madame de Montesquiou et la duchesse de Montebello.—Crainte d'une rivale.—La duchesse de Montebello.—Visites que lui fait l'impératrice.—Reproche que faisait Joséphine à madame de Montebello.—Mécontentement sourd des dames du palais.—Joséphine et madame de Montesquiou.—Le roi de Rome est conduit à Bagatelle et présenté à Joséphine.—Joie de cette princesse.—Son désintéressement.—Elle baigne l'auguste enfant de ses larmes.—Ce que Joséphine me dit à ce sujet.—La nourrice du roi de Rome.—Marie-Louise et son fils.—Marie-Louise et Joséphine.—Anecdote d'intérieur.—Le baiser sur la joue essuyé avec un mouchoir.—Répugnance de Marie-Louise pour la chaleur et les odeurs.


Cette année semblait être celle des fêtes. Je m'y suis arrêté avec plaisir, parce qu'elle précéda une année qui fut celle des malheurs. 1811 et 1812 offrent un contraste frappant. Toutes ces fleurs qui furent prodiguées aux fêtes du roi de Rome et de son auguste mère couvraient un abîme; tout cet enthousiasme se changea en deuil quelques mois plus tard; jamais fêtes plus brillantes ne furent suivies de plus éclatans revers. Laissons-nous donc aller encore aux charmes des dernières réjouissances qui précédèrent 1812. Ce sont des souvenirs dont j'ai besoin d'être fortifié avant d'entrer dans cette époque de sacrifices sans profit, de sang versé sans conserver ni conquérir, de gloire sans résultat. Le 25 août, la fête de l'impératrice fut célébrée à Trianon. Dès le matin, la route de Paris à Trianon était couverte d'un nombre immense de voitures et de gens à pied. Le même sentiment poussait la cour, la bourgeoisie, le peuple au délicieux rendez-vous de la fête. Tous les rangs étaient confondus, tout allait pêle-mêle; je n'ai jamais vu de foule plus singulièrement bigarrée, présenter un plus touchant mélange de toutes les conditions. D'ordinaire, le public de ces sortes de fêtes n'est guère que d'une classe du peuple, et quelque peu de bourgeoisie modeste; voilà tout: rarement des gens à équipages, plus rarement encore des gens de cour. Ici, il y avait de tout. Ils n'était si petites gens qui ne pussent se donner la satisfaction de coudoyer une comtesse ou quelque autre noble habitante du faubourg Saint-Germain. Tout Paris semblait être dans Versailles. Cette ville si belle, mais d'une beauté si triste, qui depuis le dernier roi, semblait être veuve de sa population; ces rues larges où l'on ne voit personne, ces places dont la moindre contiendrait tous les habitans de Versailles, et qui contenaient à peine les courtisans du grand roi, cette magnifique solitude qu'on appelle Versailles, avait été peuplée tout à coup par le capitale: les maisons particulières ne pouvaient contenir la foule qui arrivait de toute part; le parc était inondé d'une multitude de promeneurs de tout sexe et de tout âge; dans ces immenses allées on se marchait sur les pieds, on manquait d'air sur ce vaste plateau si aëré; on était gêné sur ce théâtre d'une grande fête publique, comme on l'est dans les bals qu'on donne dans ces petits salons de Paris qui ont été construits pour une douzaine de personnes, et où la vanité en entasse cent cinquante.

De grands préparatifs avaient été faits depuis quatre ou cinq jours dans les jardins délicieux de Trianon. Mais, la veille, le ciel avait été orageux; beaucoup de toilettes, pour lesquelles on s'était pressé, avaient été prudemment serrées; mais, le lendemain, un beau ciel bleu ayant rassuré tout le monde, on était parti pour Trianon, malgré les souvenirs de l'orage qui avait dispersé les spectateurs à la fête de Saint-Cloud. Toutefois, à trois heures, une pluie abondante fit craindre un moment que la soirée ne finît mal. Pluie du soir faisant son devoir, comme dit le proverbe. Il arriva, au contraire, que ce contre-temps ne fit qu'enbellir la fête, en rafraîchissant l'air brûlant d'août, et en abattant une poussière incommode. À six heures le soleil avait reparu, et l'été de 1811 n'eut pas de soirée plus douce ni plus agréable.

Toutes les lignes d'architecture du grand Trianon étaient ornées de lampions de différentes couleurs; dans la galerie, on apercevait six cents femmes brillantes de jeunesse et de parure. L'impératrice adressa de gracieuses paroles à plusieurs d'entre elles, et on fut généralement ravi de l'affabilité et des manières aimables d'une jeune princesse qui n'habitait la France que depuis quinze mois.

À cette fête, comme à toutes les fêtes de l'empire, il ne manqua pas de poëtes pour chanter ceux qui en étaient l'objet. Il y eut spectacle, et on joua une pièce de circonstance, dont je me rappelle parfaitement l'auteur, qui était M. Alissan de Chazet, mais dont j'ai oublié le titre. À la fin de la pièce, les principaux artistes de l'Opéra exécutèrent un ballet qui fut trouvé fort joli. Le spectacle terminé, Leurs Majestés commencèrent leur promenade dans le parc du Petit-Trianon. L'empereur, le chapeau à la main, donnait le bras à l'impératrice, et était suivi de toute la cour. On se rendit d'abord à l'Île-d'Amour. Tous les enchantemens de la féerie, tous ses prestiges s'y trouvaient réunis. Le temple, situé au milieu du lac, était magnifiquement illuminé, et les eaux réfléchissaient les colonnes de feu. Une multitude de barques élégantes sillonnaient en tous sens ce lac, qui semblait enflammé, et étaient montées par un essaim d'amours qui paraissaient se jouer dans les cordages. Des musiciens cachés à bord exécutaient des airs mélodieux; et cette harmonie, à la fois douce et mystérieuse, qui semblait sortir du sein des ondes, ajoutait encore à la magie du tableau et au charme de l'illusion. À ce spectacle succédèrent des scènes d'un autre genre; des scènes champêtres; un tableau flamand en action, avec ses bonnes figures réjouies et sa rustique aisance: des groupes d'habitans de chacune des provinces de France, qui faisaient croire que toutes les parties de l'empire avaient été conviées à cette fête. Enfin les spectacles les plus divers attirèrent tour à tour les regards de Leurs Majestés. Arrivées au salon de Polymnie, elles furent accueillies par un chœur charmant, dont la musique était, si je m'en souviens, de M. Paër, et les paroles du même M. Alissan de Chazet. Enfin, après un souper magnifique qui fut servi dans la grande galerie, Leurs Majestés se retirèrent. Il était une heure du matin.

Il n'y eut qu'une voix, dans cette immense assemblée, sur la grâce et la dignité parfaite de Marie-Louise. Cette jeune princesse était en effet charmante, mais avec des singularités plutôt que des taches dans le caractère. J'ai recueilli quelques traits de sa vie domestique qui ne seront pas sans intérêt pour le lecteur.

Marie-Louise parlait peu aux hommes de son service. Soit que ce fût une habitude rapportée de la cour d'Autriche, soit crainte de se compromettre avec son accent étranger devant des personnes de condition inférieure, soit enfin timidité ou insouciance, peu de ces personnes ont eu à retenir quelques mots échappés de sa bouche. J'ai entendu dire à son maître-d'hôtel qu'en trois ans elle ne lui adressa pas une seule fois la parole.