Les dames de sa maison s'accordaient à dire que dans son intérieur elle était bonne et douce. Elle aimait peu madame de Montesquiou. C'était un tort: car il n'était soins empressés, attentions, douceurs de toutes sortes, que madame de Montesquiou n'eût pour le roi de Rome. L'empereur seul appréciait cette excellente dame, si parfaite en toutes choses. Comme homme, il appréciait hautement la dignité, la convenance parfaite, l'extrême discrétion de madame de Montesquiou. Comme père, il lui savait un gré infini des soins qu'elle prodiguait à son fils. Chacun expliquait à sa manière la froideur que témoignait à cette dame la jeune impératrice. Il courait à ce sujet plusieurs propos de cour plus ou moins frivoles. Les momens de loisir des dames du palais en étaient fort souvent occupés. Voici ce qui me parut le plus croyable et le plus conforme à la simplicité naïve de Marie-Louise. L'impératrice avait pour dame d'honneur madame la duchesse de Montebello, femme charmante et d'une conduite parfaite. Or, il entrait peu d'amitié dans les rapports de madame de Montesquiou avec madame de Montebello. Celle-ci craignait, dit-on, d'avoir une rivale dans le cœur de son auguste amie; et, en effet, la plus à craindre pour elle, était bien madame de Montesquiou, car cette dame réunissait toutes les qualités qui plaisent et qui font aimer. Née d'une famille illustre, elle avait reçu une éducation distinguée. Elle joignait le ton et les manières de la haute société à une piété solide et éclairée. Jamais la calomnie n'avait osé s'attaquer à sa conduite, aussi noble que régulière. Ce n'est pas qu'on ne l'accusât d'un peu de hauteur; mais cette hauteur était tempérée par une politesse si empressée et une obligeance si gracieuse, qu'on pouvait croire que c'était simplement de la dignité. Elle prenait du roi de Rome les soins les plus tendres et les plus assidus; et certes elle avait droit à une grande reconnaissance de la part de l'impératrice, celle que le dévouement le plus généreux porta plus tard à s'arracher à sa patrie, à ses amis, à sa famille, pour suivre le sort d'un enfant dont toutes les espérances venaient d'être anéanties.
Madame de Montebello avait coutume de se lever fort tard. Le matin, quand l'empereur était absent, Marie-Louise allait s'entretenir avec elle dans sa chambre, et, pour ne pas passer dans le salon où descendaient les dames du palais, elle entrait dans l'appartement de sa dame d'honneur par un cabinet de garde-robe fort obscur, ce qui blessait beaucoup ces dames. J'ai entendu dire à Joséphine que madame de Montebello avait le tort d'instruire la jeune impératrice de plusieurs aventures scandaleuses, vraies ou fausses, attribuées à quelques-unes de ces dames, et qu'une jeune femme, simple et pure, comme l'était Marie-Louise, n'aurait pas dû savoir; que cette circonstance était cause de sa froideur avec les dames de son service, qui, de leur côté, ne l'aimaient pas, et qui faisaient partager leurs sentimens à leurs proches et à leurs amis.
Joséphine aimait tendrement madame de Montesquiou. Comme elles ne pouvaient se voir, elles s'écrivaient; la correspondance dura jusqu'à la mort de Joséphine.
Un jour, madame de Montesquiou reçut ordre de l'empereur de conduire le petit roi à Bagatelle. Joséphine y était. Elle avait obtenu la faveur de voir cet enfant, dont la naissance avait couvert l'Europe de fêtes. On sait combien l'amour de Joséphine pour Bonaparte était désintéressé, et de quel œil elle voyait tout ce qui pouvait augmenter, et surtout consolider sa fortune. Il entrait même dans les vœux qu'elle faisait pour lui-même depuis l'éclatante disgrâce du divorce, le désir sincère qu'il fût heureux dans son intérieur, et que sa nouvelle épouse lui donnât cet enfant, ce premier-né de sa dynastie, dont elle n'avait pas pu le rendre père. Cette femme, d'une bonté angélique, qui était tombée dans un long évanouissement en apprenant sa sentence de répudiation, et qui, depuis ce jour fatal, traînait une vie douloureuse dans la brillante solitude de la Malmaison; cette épouse dévouée, qui partageait depuis quinze ans toute la fortune de son époux, et qui avait contribué si puissamment à favoriser son élévation, n'avait pas été la dernière à se réjouir de la naissance du roi de Rome. Elle avait coutume de dire que le désir de laisser une postérité et d'être représentés après notre mort par des êtres qui nous doivent la vie et le rang qu'ils tiennent dans le monde, était un sentiment profondément gravé dans le cœur de l'homme; que ce désir si naturel, et qu'elle-même avait si vivement senti dans son cœur d'épouse et de mère, ce désir d'avoir des enfans qui nous survivent et nous continuent sur la terre, s'augmentait encore quand nous devions leur transmettre une haute fortune; que dans la position particulière de Napoléon, fondateur d'un vaste empire, il était impossible qu'il résistât long-temps à un sentiment qui est au fond de tous les cœurs, et que, s'il est vrai que ce sentiment s'augmente en proportion de l'héritage qu'on doit laisser à ses enfans, nul ne devait l'éprouver plus fortement que Napoléon, parce que nul n'avait encore possédé un pouvoir aussi formidable sur la terre; que le cours de la nature ayant fait de la stérilité dont elle était frappée un mal sans espérance, elle devait la première immoler les sentimens de son cœur au bien de l'état et au bonheur personnel de Napoléon: tristes, mais puissantes raisons que la politique invoquait à l'appui du divorce, et dont cette excellente princesse, dans l'illusion de son dévouement, croyait être convaincue au fond de son cœur.
Le royal enfant lui fut présenté. Je ne sache rien au monde de plus touchant que la joie de cette excellente femme à la vue du fils de Napoléon. Elle fixa d'abord sur lui des regards mouillés de larmes; puis elle le prit dans ses bras, et le pressa contre son cœur avec une inexprimable tendresse. Il n'y avait là ni témoins indiscrets, qui se fissent un plaisir de curiosité irrespectueuse en observant ironiquement les sentimens de Joséphine, ni étiquette ridicule qui glaçât l'expression de cette âme si tendre; c'était une scène de vie bourgeoise; Joséphine y allait de tout cœur. À la façon dont elle caressait cet enfant, on eût dit qu'il s'agissait d'un enfant vulgaire, et non du fils des Césars, comme disaient les flatteurs, non du fils d'un grand homme, dont le berceau venait d'être entouré de tant d'honneurs, et qui était roi en venant au monde. Joséphine le baigna de larmes, et lui dit quelques-uns de ces mots enfantins par lesquels une mère sait se faire comprendre et aimer de son nouveau-né. Il fallut enfin se séparer. L'entrevue avait été courte; mais qu'elle avait été bien remplie par l'âme aimante de Joséphine! Ce fut alors qu'on put juger par sa joie de la sincérité de son sacrifice, en même temps que par quelques soupirs étouffés on put juger de son étendue. Les visites de madame de Montesquiou ne se renouvelèrent que de loin en loin. Joséphine en ressentit un vif chagrin. Mais l'enfant grandissait; un mot indiscret bégayé par lui, un souvenir enfantin, quelque chose de moindre encore pouvait porter ombrage à Marie-Louise, qui redoutait Joséphine. L'empereur voulut s'épargner cette contrariété, qui aurait pu porter atteinte à son bonheur domestique. Il ordonna donc que les visites devinssent plus rares: on finit par les suspendre. J'ai entendu dire à Joséphine que la naissance du roi de Rome la payait de tous ses sacrifices. Jamais le dévouement d'une femme ne fut plus désintéressé ni plus complet.
Aussitôt après sa naissance, le roi de Rome avait été confié à une nourrice d'une constitution saine et robuste, prise dans la classe du peuple. Cette femme ne pouvait ni sortir du palais ni recevoir aucun homme: les précautions les plus sévères avaient été prises à cet égard. On lui faisait faire pour sa santé des promenades en voiture; et, alors même, elle était accompagnée de plusieurs femmes.
Voici comment Marie-Louise en usait avec son fils. Le matin, vers neuf heures, on portait le roi chez sa mère; elle le prenait dans ses bras, le caressait quelques instans, puis elle le rendait à sa nourrice, et se mettait à lire les journaux. L'enfant s'ennuyant, la gouvernante l'emmenait. À quatre heures, c'était le tour de la mère d'aller visiter son fils: Marie-Louise descendait dans les appartemens du roi, emportait avec elle un petit ouvrage de broderie auquel elle travaillait avec distraction. Vingt minutes après, on venait la prévenir que M. Isabey ou M. Prudhon étaient arrivés pour la leçon de dessin ou de peinture. L'impératrice remontait alors chez elle.
Ainsi se passèrent les premiers mois qui suivirent la naissance du roi de Rome. Dans l'intervalle des fêtes, l'empereur s'occupait de décrets, de revues, de monumens, de projets, travaillant beaucoup, prenant peu de distractions, infatigable à toute besogne, et pourtant ne paraissant pas avoir de quoi occuper sa tête puissante, heureux dans son intérieur par une jeune femme dont il était tendrement aimé. L'impératrice menait une vie fort simple; cela suffisait à son caractère: Joséphine avait besoin de plus de mouvement; aussi sa vie était-elle plus extérieure, plus animée, plus répandue. Cela n'empêchait pas qu'elle ne fût très-propre aux habitudes du ménage, très-tendre et très-empressée auprès de son mari, qu'elle savait aussi rendre heureux à sa façon.
Un jour que Bonaparte revenait de la chasse, harassé de fatigue, il fit prier Marie-Louise de venir le voir. Elle vint. L'empereur la prit dans ses bras, et lui donna un gros baiser sur la joue. Marie-Louise prit son mouchoir et s'essuya.--Eh bien! Louise, lui dit l'empereur, tu te dégoûtes donc de moi!—Non, répondit l'impératrice; je m'essuie ainsi par habitude; j'en fais autant pour le roi de Rome.—L'empereur parut contrarié. Joséphine était bien différente: elle recevait avec amour les caresses de son mari, et même elle allait au devant. Il arrivait quelquefois à l'empereur de dire à sa jeune femme: Louise, couche chez moi.—Il y fait trop chaud, répondait l'impératrice. Et en effet elle ne pouvait souffrir la chaleur, et les appartemens de Napoléon étaient constamment chauffés. Elle avait aussi une extrême répugnance pour les odeurs, et on ne pouvait brûler chez elle que du vinaigre ou du sucre.