L'empereur passa une nuit à Caniwki, dans une cabane de bois où il n'y avait que deux chambres; celle du fond fut choisie pour lui, dans l'autre tout le service coucha pêle-mêle; j'étais plus heureux, puisque je couchais dans celle de Sa Majesté; mais plusieurs fois pendant la nuit je fus obligé, par mon service, de passer dans cette chambre, et alors il me fallut enjamber les dormeurs excédés de fatigue; quoique je prisse grande attention à ne pas les blesser, ils étaient tellement serrés qu'il m'était impossible de ne pas poser le pied sur des jambes ou sur des bras.
Dans la retraite de Moscou, l'empereur marchait à pied, enveloppé de sa pelisse, et la tête couverte d'un bonnet russe qui nouait sous le menton; je marchais souvent auprès du brave maréchal Lefebvre qui avait beaucoup d'affection pour moi; il me disait dans son français allemand, en me parlant de l'empereur: «Il est entouré d'un tas de b... qui ne lui disent pas la vérité; il ne distingue pas assez ses bons de ses mauvais serviteurs. Comment sortira-t-il de là, ce pauvre empereur que j'aime? je suis toujours en crainte de ses jours; s'il ne fallait, pour le sauver, que mon sang, je le répandrais goutte à goutte; mais cela n'y changerait rien, et peut-être aura-t-il encore besoin de moi.»
CHAPITRE VII.
Passage de la Bérésina.—La délibération.—Les aigles brûlées.—Les Russes n'en ont que la cendre.—L'empereur prête ses chevaux pour les atteler aux pièces d'artillerie.—Les officiers simples canonniers.—Les généraux Grouchy et Sébastiani.—Grands cris près de Borizof.—Le maréchal Victor.—Les deux corps d'armée.—La confusion.—Voracité des soldats de l'armée de retraite.—L'officier se dépouillant de son uniforme pour le donner à un pauvre soldat.—Inquiétude générale.—Le pont.—Crédulité de l'armée.—Conjectures sinistres.—Courage des pontonniers.—Les glaçons.—L'empereur dans une mauvaise bicoque.—Sa profonde douleur.—Il verse de grosses larmes.—On conseille à Sa Majesté de songer à sauver sa personne.—L'ennemi abandonne ses positions.—L'empereur transporté de joie.—Les radeaux.—M. Jacqueminot.—Le comte Predziecski.—Le poitrail des chevaux entamé par les glaçons.—L'empereur met la main aux attelages.—Le général Partonneaux.—Le pont se brise.—Les canons passent sur des milliers de corps écrasés.—Les chevaux tués à coups de baïonnettes.—Horrible spectacle.—Les femmes élevant leurs enfans au dessus de l'eau.—Beaux traits de dévouement.—Le petit orphelin.—Les officiers s'attellent à des traîneaux.—Le pont est brûlé.—La cabane où couche l'empereur.—Les prisonniers russes.—Ils périssent tous de fatigue et de faim.—Arrivée à Malodeczno.—Entretiens confidentiels entre l'empereur et M. de Caulaincourt.—Vingt-neuvième bulletin.—L'empereur et le maréchal Davoust.—Projet de départ de l'empereur connu de l'armée.—Son agitation au sortir du conseil.—L'empereur me parle de son projet.—Il ne veut pas que je parte sur le siége de sa voiture.—Impression que fait sur l'armée la nouvelle du départ de Sa Majesté.—Les oiseaux raidis par la gelée.—Le sommeil qui donne la mort.—La poudre des cartouches servant à saler les morceaux de cheval rôti.—Le jeune Lapouriel.—Arrivée à Wilna.—Le prince d'Aremberg demi-mort de froid.—Les voitures brûlées.—L'alerte.—La voiture du trésor est pillée.
Ce fut un jour de solennité effrayante que celui qui précéda le passage de la Bérésina. L'empereur paraissait avoir pris son parti avec la résolution froide d'un homme qui tente un acte de désespoir; cependant on tint conseil. Il fut résolu que l'armée se dépouillerait de tous les fardeaux inutiles qui pouvaient entraver sa marche; jamais il n'y eut plus d'union dans les avis; jamais délibération ne fut plus calme; c'était le calme de gens qui s'en remettent une dernière fois à la volonté de Dieu et à leur courage. L'empereur se fit apporter les aigles de tous les corps; elles furent brûlées; il pensait que des fuyards n'en avaient que faire. Ce fut un spectacle bien triste, que ces hommes sortant des rangs un à un, et jetant là ce qu'ils aimaient plus que leur vie; je n'ai jamais vu d'abattement plus profond, de honte plus durement sentie; car cela ressemblait fort à une dégradation générale de tous les braves de la Moskowa. L'empereur avait attaché à ces aigles un talisman; alors il fit trop comprendre qu'il n'y avait plus foi. Il fallait qu'il fût bien malheureux pour en venir là; du moins ce fut une consolation pour les soldats de penser que les Russes n'en auraient que la cendre. Quel tableau que celui de l'incendie des aigles, surtout pour ceux qui comme moi avaient assisté à la magnifique cérémonie de leur distribution à l'armée au camp de Boulogne, avant la campagne d'Austerlitz!
Les chevaux manquaient pour l'artillerie, et dans ce moment critique l'artillerie était la sauve-garde de l'armée. L'empereur donna ordre que l'on prît ses chevaux; il estimait que la perte d'un seul canon ou d'un caisson était incalculable; l'artillerie fut confiée à un corps composé seulement d'officiers; il montait à cinq cents hommes environ; Sa Majesté fut touchée de voir ces braves officiers redevenir soldats, mettre la main aux pièces comme de simples canonniers, et redescendre aux leçons de l'école par dévouement. L'empereur appela cet escadron son escadron sacré! Par la même raison que les officiers redevenaient soldats, les autres commandans supérieurs descendirent de leur rang sans s'inquiéter de la désignation de leur grade. Les généraux de division Grouchy et Sébastiani reprirent le rang de simples capitaines.
Près de Borizof, nous fûmes arrêtés par de grands cris; nous nous crûmes coupés par l'armée russe; je vis l'empereur pâlir: c'était un coup de tonnerre; quelques lanciers furent dépêchés au plus vite; nous les vîmes revenir agitant en l'air leurs drapeaux; Sa Majesté comprit les signaux, et bien avant que nous eussions été rassurés par les cuirassiers, elle dit, tant elle avait présente dans sa tête la position même présumée de chacun des corps de son armée: Je parie que c'est Victor; en effet, le maréchal Victor nous attendait à notre passage avec une vive impatience. Il paraît que l'armée du maréchal avait reçu d'assez vagues renseignemens sur nos malheurs; aussi était-ce avec enthousiasme et bonheur qu'elle se préparait à recevoir l'empereur. Ses soldats, encore frais et vigoureux, du moins comparativement au reste de l'armée, n'en purent croire leurs yeux quand ils nous virent dans un si misérable état; les cris de «Vive l'empereur!» n'en retentirent pas moins.
Ce fut une toute autre impression quand l'arrière-partie de l'armée vint à défiler devant eux; il se fit alors une grande confusion. Tous ceux de l'armée du maréchal qui reconnaissaient quelques-uns de leurs compagnons, sortirent de leurs rangs et coururent à eux, leur offrant du pain et des habits; ils étaient effrayés de la voracité avec laquelle ces malheureux mangeaient; plusieurs s'embrassèrent en pleurant. Un des bons et braves officiers du maréchal se dépouilla de son uniforme pour le donner à un pauvre soldat dont les vêtemens en lambeaux l'exposaient nu au froid; pour lui, il remit sur son dos une mauvaise capote en guenilles; car il avait plus de force pour tenir contre la rigueur de la température. Si l'excès de la misère dessèche l'âme, quelquefois elle l'élève bien haut, comme on le voit. Beaucoup des plus misérables se brûlèrent la cervelle de désespoir: il y avait dans cet acte, le dernier que la nature indique pour en finir avec la misère, une résignation et une froideur qui font frémir. Ceux qui attentaient ainsi à leurs jours se donnaient moins la mort qu'ils ne cherchaient à mettre un terme à des souffrances insupportables, et j'ai vu dans toute cette désastreuse campagne combien sont choses vaines la force physique et le courage humain, là où n'existe pas cette force morale qui naît d'une volonté bien déterminée.