L'empereur marchait entre l'armée du maréchal Victor et celle du maréchal Oudinot; c'était effrayant de voir ces masses mobiles s'arrêter quelquefois avec progression, les premières d'abord, puis celles qui suivaient, puis les dernières; quand le maréchal Oudinot, en avant de toutes, suspendait sa marche pour quelque cause inconnue, alors il y avait un mouvement d'inquiétude générale, alors commençaient les dictons alarmans, et, comme des gens qui ont tout vu sont disposés à croire à tout, les vraies comme les fausses nouvelles trouvaient facilement crédit; l'effroi durait jusqu'à ce que, le front de l'armée s'ébranlant, on reprît un peu de confiance.
Le 25, à cinq heures du soir, on avait établi sur le fleuve quelques chevalets construits avec le bois des poutres prises aux cabanes polonaises. Le bruit courait dans l'armée que le pont serait fini dans la nuit. L'empereur était très-fâché quand l'armée s'abusait ainsi, parce qu'il savait combien le découragement vient plus vite quand on a espéré en vain: aussi avait-il grand soin de faire instruire les derrières de l'armée des moindres incidens, afin de ne jamais laisser les soldats dans une illusion aussi cruelle. À cinq heures et quelque chose les chevalets avaient cédé. Ils étaient trop faibles. Il fallut attendre au lendemain, et l'armée retomba dans ses sinistres conjectures. Il était évident que le lendemain on devait essuyer le feu de l'ennemi; mais il n'y avait plus à opter. C'est à la fin de cette nuit d'angoisses et de souffrances de toutes sortes, que les premiers chevalets furent enfoncés dans la rivière. On ne comprend pas que des hommes se soient mis jusqu'à la bouche dans une eau chargée de glaçons, ramassant tout ce que la nature leur avait donné de force, tout ce que l'énergie du dévouement leur laissait de courage pour enfoncer des pieux à plusieurs pieds dans un lit fangeux, luttant contre les plus horribles fatigues, éloignant de leurs mains d'énormes glaçons qui les auraient assommés et submergés de leur poids, en un mot, ayant guerre, et guerre à mort, avec le plus grand ennemi de la vie, le froid. Eh bien, c'est ce que firent nos pontonniers français. Plusieurs périrent entraînés par les courans ou suffoqués par le froid. C'est une gloire, ce me semble, qui en vaut bien d'autres.
L'empereur attendait le jour dans une mauvaise bicoque. Le matin il dit au prince Berthier: «Eh bien! Berthier, comment sortir de là?» Il était assis dans sa chambre; de grosses larmes coulaient lentement le long de ses joues, plus pâles que de coutume. Le prince était près de lui.
Mais à peine échangèrent-ils quelques mots. L'empereur paraissait abîmé dans sa douleur. Je laisse à penser ce qui se passait alors dans son âme. Ce fut alors que le roi de Naples s'ouvrit avec franchise à son beau-frère, et le supplia, au nom de l'armée, de songer à son salut; tant le péril était imminent. De braves Polonais s'offrirent pour former l'escorte de l'empereur. Il pouvait remonter plus haut la Bérésina et gagner en cinq jours Wilna. L'empereur hocha la tête en signe de refus, et ne dit rien de plus. Le roi le comprit, et il n'en fut plus question.
Dans les grandes infortunes, le peu de bien-être qui nous arrive est doublement senti. J'ai pu faire mille et mille fois cette observation pour Sa Majesté et sa malheureuse armée. Sur les bords de la Bérésina, alors qu'on avait à peine jeté les premiers appuis du pont, le maréchal Ney et le roi de Naples accoururent bride abattue vers l'empereur, en lui criant que l'ennemi avait abandonné sa position menaçante. Je vis l'empereur, tout hors de lui, et n'en pouvant croire ses oreilles, aller lui-même au pas de course jeter un coup d'œil du côté où l'on disait que s'était dirigé l'amiral Tschitzakoff. Le fait était vrai. L'empereur, transporté de joie, et tout essoufflé de sa course, s'écria: «J'ai trompé l'amiral!» On eut peine à concevoir ce mouvement rétrograde de l'ennemi, quand l'occasion était si bonne de nous accabler; et je ne sais pas si l'empereur, malgré sa satisfaction apparente, était bien sûr des conséquences heureuses que pouvait entraîner pour nous cette retraite de l'ennemi.
Avant que le pont fût achevé, quatre cents hommes environ furent transportés partiellement de l'autre côté du fleuve sur deux chétifs radeaux qui avaient peine à tenir contre le courant. Nous les voyions, de la rive, fortement secoués par les gros glaçons que chariait la rivière. Ces glaçons arrivaient jusqu'au bord des radeaux: là, trouvant un obstacle, ils s'arrêtaient quelque temps, puis s'engouffraient avec force dessous ces faibles planches, et produisaient d'horribles secousses. Nos soldats arrêtaient les plus gros avec leurs baïonnettes, et les faisaient dévier insensiblement au delà des radeaux.
L'impatience de l'armée était à son plus haut point. Les premiers qui arrivèrent à l'autre bord furent le brave M. Jacqueminot, aide-de-camp du maréchal Oudinot, et le comte Predziecski. C'était un brave Lithuanien que l'empereur aimait beaucoup, alors surtout qu'il partageait nos souffrances par fidélité et dévouement. Tous deux traversèrent la rivière à cheval. L'armée poussa des cris d'admiration en voyant que ses chefs étaient les premiers à lui donner l'exemple de l'intrépidité. Il y avait là en effet de quoi troubler les plus fortes têtes. Le courant forçait les pauvres chevaux à nager en biais: ce qui doublait la longueur de la traversée. Puis venaient les glaçons qui, heurtant contre leur poitrail et leurs flancs, y faisaient des entailles à faire pitié.
À une heure, le général Legrand et sa division encombraient le pont construit pour l'infanterie. L'empereur était sur la rive opposée. Quelques canons embarrassés les uns dans les autres avaient arrêté un instant la marche. L'empereur s'élance sur le pont, met la main aux attelages, et aide à débarrasser les pièces. L'enthousiasme des soldats était au comble. Ce fut aux cris de «vive l'empereur!» que l'infanterie prit pied sur l'autre bord.
Quelque temps après l'empereur apprit que le général Partonneaux avait mis bas les armes. Il en fut vivement affecté, et se répandit en reproches un peu injustes contre le général. Plus tard, quand il fut mieux informé, il fit parfaitement la part de la nécessité et du désespoir. Il est vrai de dire que le brave général n'en vint à ce parti extrême qu'après avoir fait tout ce qu'un homme de cœur peut faire en pareille circonstance. Il est permis à un homme de réfléchir, quand il n'a plus qu'à se faire tuer inutilement.
Quand l'artillerie et les bagages passèrent, le pont était tellement encombré qu'il rompit. Alors eut lieu ce mouvement rétrograde qui refoula d'une manière horrible toute la multitude des traîneurs qui s'avançaient, comme des troupeaux chassés, sur les derrières de l'artillerie. Un autre pont avait été construit à la hâte, comme si l'on eût eu la triste prévision que le premier romprait; mais le second était étroit, sans rebord: pourtant ce fut un pis-aller qui dans le premier moment parut encore bien précieux dans une aussi effroyable calamité; mais que de malheurs y arrivèrent! Les traîneurs s'y portèrent en foule. Comme l'artillerie, les bagages, en un mot tout le matériel de l'armée avaient pris les devans sur le premier pont, quand il fut rompu, et que, par le refoulement subit qui eut lieu sur les derrières de cette multitude, on connut la catastrophe, alors les derniers se trouvèrent les premiers pour gagner l'autre pont; mais il était urgent que l'artillerie passât la première. Elle se porta donc avec impétuosité vers la seule voie de salut qui lui restât. Ici la plume se refuse à tracer les scènes d'horreurs qui alors eurent lieu. Ce fut exactement sur un chemin de corps écrasés que les chariots de toute sorte arrivèrent au pont. On vit dans cette occasion ce que l'instinct de la conservation peut mettre de dureté, et même de férocité raisonnée dans l'âme. Il y eut des traîneurs, les plus forcenés de tous, qui blessèrent et même tuèrent à coups de baïonnettes les malheureux chevaux qui n'obéissaient pas au fouet de leurs guides. Ainsi plusieurs caissons demeurèrent en route, par suite de cet odieux moyen.