J'ai dit que le pont était sans rebords. On voyait une foule de malheureux qui s'efforçaient de le traverser tomber dans le fleuve et s'abîmer au milieu des glaces. D'autres essayaient de s'accrocher aux misérables planches du pont, et restaient suspendus sur l'abîme jusqu'à ce que leurs mains, écrasées par les roues des voitures, lâchassent prise; alors ils allaient rejoindre leurs camarades, et les flots les engloutissaient. Des caissons entiers, conducteurs et chevaux, furent précipités dans les eaux.

On vit de pauvres femmes tenir leurs enfans au dessus de l'eau, comme pour retarder de quelques secondes leur mort, et la plus affreuse des morts. Scène maternelle vraiment admirable, que le génie de la peinture a cru deviner en traçant une scène du déluge et dont nous avons vu la touchante et affreuse réalité! L'empereur voulait retourner sur ses pas, espérant que sa présence ramenerait l'ordre; on l'en dissuada d'une manière tellement significative qu'il lutta contre l'impulsion de son cœur et demeura, et certes, ce n'était pas sa grandeur qui l'attachait au rivage. On voyait tout ce qu'il éprouvait de souffrances, quand à chaque instant il demandait où en était le passage, si l'on entendait encore les canons rouler sur le pont, si les cris cessaient un peu de ce côté-là. «Les imprudens! pourquoi n'ont-ils pas attendu un peu,» disait-il.

Il y eut de beaux exemples de dévouement dans cette malheureuse circonstance. Un jeune artilleur se jeta dans le fleuve pour sauver une pauvre mère chargée de ses deux enfans, qui essayait de gagner, dans un petit bateau, l'autre bord. La charge était trop forte. Un énorme glaçon vint qui fit sombrer le batelet. Le canonnier saisit un des enfans, et, nageant avec vigueur, il le porta sur la rive. La mère et son autre enfant avaient péri. Ce bon jeune homme éleva le petit orphelin comme son fils. Je ne sais s'il a eu le bonheur de regagner la France.

Des officiers s'attelèrent eux-mêmes à des traîneaux pour emmener quelques-uns de leurs compagnons que leurs blessures avaient rendus impotens. Ils enveloppaient ces malheureux le plus chaudement possible, de temps à autre les réconfortaient avec un verre d'eau-de-vie quand ils pouvaient s'en procurer, et leur prodiguaient les soins les plus touchans.

Il y en eut beaucoup qui se conduisirent ainsi; et pourtant combien dont on ignore le nom! combien peu revinrent jouir dans leur pays des plus beaux souvenirs de leur vie!

Le pont fut brûlé à huit heures du matin. Le 29, l'empereur quitta les bords de la Bérésina, et nous allâmes coucher à Kamen. Sa Majesté y occupa une mauvaise maison de bois. Un air glacial y arrivait de tous les côtés par de mauvaises fenêtres dont presque toutes les vitres avaient été brisées. Nous fermâmes les ouvertures laissées au vent avec des bottes de foin. À quelque distance de nous, sur un vaste emplacement, on avait parqué comme du bétail des malheureux prisonniers russes que l'armée chassait devant elle. J'avais peine vraiment à comprendre cette allure de victorieux que nos pauvres soldats se donnaient encore en traînant après eux un misérable luxe de prisonniers qui ne pouvaient que les gêner en appelant leur surveillance. Quand les vainqueurs meurent de faim, où en sont les vaincus? Aussi ces malheureux Russes, exténués par les marches et par le besoin, périrent presque tous dans cette nuit. On les vit le matin serrés pêle-mêle les uns contre les autres. Ils avaient espéré trouver ainsi un peu de chaleur. Les plus faibles avaient succombé, et leurs cadavres raidis furent pendant toute la nuit accolés à ceux qui survécurent, sans que ces derniers s'en aperçussent. Il y en eut qui, dans leur voracité, mangèrent leurs compagnons morts. On a souvent parlé de la dureté avec laquelle les Russes supportent la douleur; j'en puis citer un trait qui passe toute croyance. Un de ces malheureux étant éloigné du corps auquel il appartenait, avait été atteint d'un boulet qui lui avait coupé les deux jambes et tué son cheval. Un officier français allant en reconnaissance sur le bord de la rivière où le Russe était tombé, aperçut à quelque distance une masse qu'il reconnut pour un cheval mort, et pourtant il distingua que cette masse n'était pas sans mouvement. Il s'approche et voit le buste d'un homme dont les extrémités étaient cachées dans le ventre du cheval. Ce malheureux était là depuis quatre jours, s'enfermant dans son cheval pour y chercher un abri contre le froid et se repaissant des lambeaux infectes de ce gîte effroyable.

Le 3 décembre nous arrivâmes à Malodeczno. Pendant tout le jour, l'empereur parut pensif et inquiet. Il avait de fréquens entretiens confidentiels avec le grand-écuyer M. de Caulaincourt. Je me doutai de quelque mesure extraordinaire. Je ne me trompais pas dans mes conjectures. À deux lieues de Smorghoni le duc de Vicence me fit appeler, et me dit d'aller en avant pour donner des ordres, afin de faire mettre sur ma calèche, qui était la plus légère, les six meilleurs chevaux des attelages, et de les tenir constamment sur les traits. J'étais à Smorghoni avant l'empereur, qui n'arriva qu'à la nuit tombante. Le froid était excessif. L'empereur descendit dans une pauvre maison sur une place, où il établit son quartier-général. Il prit un léger repas, écrivit de sa main le vingt-neuvième bulletin de son armée, et manda tous les maréchaux auprès de lui.

Rien n'avait encore transpiré du projet de l'empereur; mais dans les grandes et dernières mesures il y a toujours quelque chose d'insolite qui n'échappe pas aux plus clairvoyans. L'empereur n'avait jamais été aussi aimable, aussi communicatif. On sentait qu'il avait besoin de préparer ses amis les plus dévoués à cette accablante nouvelle. Il causa long-temps de choses vagues; puis il parla des grandes choses qui avaient été faites pendant la campagne, revenant avec plaisir sur la retraite du maréchal Ney, qu'ils avaient enfin retrouvé.

Le maréchal Davoust paraissait soucieux; l'empereur lui disait: «Parlez donc un peu, maréchal.» Il y avait eu depuis quelque temps un peu de froideur entre lui et l'empereur; Sa Majesté lui fit des reproches du peu de fréquence de ses visites; mais elle ne pouvait dissiper le nuage qui chargeait tous les fronts, car le secret n'avait pas été si bien gardé qu'elle l'avait espéré. Après le repas, l'empereur chargea le prince Eugène de lire le vingt-neuvième bulletin; alors il s'ouvrit franchement sur son projet, ajoutant que son départ était essentiel pour envoyer des secours à l'armée. Il donna ses ordres aux maréchaux; tous étaient tristes et découragés. Il était dix heures du soir, quand l'empereur dit qu'il était temps d'aller prendre du repos; il embrassa affectueusement tous les maréchaux, et se retira. Il sentait le besoin de cette séparation, car il avait beaucoup souffert de la gêne de cette entrevue; on pouvait du moins en juger par l'extrême agitation qui régnait sur sa figure après le conseil. Environ une demi-heure après, l'empereur me fit appeler dans sa chambre, et me dit: «Constant, je pars; je croyais pouvoir vous emmener avec moi: mais j'ai réfléchi que plusieurs voitures attireraient les regards; il est essentiel que je n'éprouve aucun retard; j'ai donné des ordres pour que vous puissiez partir aussitôt après le retour de mes chevaux vous me suivrez donc à peu de distance.» J'étais fort souffrant de ma maladie: c'est pourquoi l'empereur ne voulut pas que je partisse sur le siége comme je le lui demandai, afin de pouvoir lui donner tous mes soins, auxquels il était habitué; il me dit: «Non, Constant; vous me suivrez en voiture, et j'espère que vous pourrez arriver un jour au plus tard après moi.» Il partit avec M. le duc de Vicence, et Roustan sur le siége; on fit dételer ma voiture, et je restai, à mon grand regret. L'empereur était parti dans la nuit.

Le lendemain à la pointe du jour, l'armée savait tout; l'impression que fit cette nouvelle ne peut se peindre; le découragement fut à son comble, beaucoup de soldats blasphémaient et reprochaient à l'empereur de les abandonner; c'était un cri de malédiction générale. Le prince de Neufchâtel était dans une vive inquiétude, et demandait à tout le monde si l'on savait des nouvelles, quoiqu'il dût en recevoir le premier; il redoutait que Napoléon ne fût enlevé par les Cosaques, car il avait une faible escorte, et si l'on avait pu apprendre son passage, nul doute que l'on eût fait les plus grands efforts pour s'en emparer.