Durant toute la campagne de Russie l'empereur fut généralement fort mal logé. Il fallait pourtant bien se plier à la nécessité. La chose était un peu dure, il est vrai, pour des gens qui avaient presque toujours logé dans des palais. L'empereur en prenait son parti courageusement, et tout le monde par conséquent. Grâce au système d'incendie adopté par la politique russe, il en résultait que les gens aisés du pays, en se retirant plus avant dans les terres, abandonnaient à l'ennemi leurs maisons en ruines. À dire vrai, sur toute la route qui conduisait à Moscou, à l'exception des villes un peu importantes, les habitations étaient assez misérables. Après des marches longues et fatigantes, nous étions bien heureux de rencontrer une bicoque sur la place que l'empereur indiquait pour le quartier-général. Les propriétaires de ces misérables réduits, en les quittant, y laissaient parfois deux ou trois mauvais siéges et des bois de lit, où logeait à foison la vermine que nulle invasion n'épouvante. On prenait la pièce la moins sale, quand elle se trouvait heureusement la plus aérée. Quand vint le froid, on sait que les courans d'air ne nous manquaient pas. Quand le local était choisi et le parti pris de s'y fixer, on mettait un tapis par terre. On dressait le lit de fer de l'empereur. On posait sur une mauvaise table le nécessaire ouvert dans lequel était renfermé tout ce qui peut être agréable ou utile dans une chambre à coucher. Le nécessaire contenait un service de déjeuner pour plusieurs personnes. On déployait tout ce luxe quand l'empereur conviait ses maréchaux. Il fallait à toute force redescendre aux habitudes des petits bourgeois de province. Si la maison avait deux pièces, l'une servait à la fois de chambre à coucher et de salle à manger; et l'autre était prise pour le cabinet de Sa Majesté. La caisse aux livres, les cartes géographiques, le porte-feuille, une table couverte d'un tapis vert formaient tout l'ameublement. C'était là la salle des conseils. C'est de ces galetas de mendians que partaient ces décisions promptes et tranchantes qui changeaient un ordre de bataille et souvent la fortune d'une journée; ces proclamations vives et énergiques qui remontaient si vite l'armée découragée. Quand notre appartement se composait de trois pièces, cas extrêmement rares, alors la troisième pièce ou cabinet était destinée au prince de Neufchâtel, qui couchait toujours le plus près possible. Nous trouvions très-souvent dans ces mauvaises habitations de vieux meubles pourris d'une forme bizarre; de petites images, en plâtre ou en bois, de saints ou de saintes que les propriétaires y avaient laissées. Mais assez ordinairement nous trouvions de pauvres gens dans ces demeures. N'ayant rien à sauver de la conquête, ils restaient. Ces bonnes gens paraissaient très-honteux de recevoir si mal l'empereur des Français. Ils donnaient ce qu'ils avaient, et n'en étaient pas plus mal vus de nous. Plus de pauvres que de riches en Russie ont reçu l'empereur dans leurs maisons. Le Kremlin fut le dernier des palais des rois étrangers où dormit Sa Majesté pendant la campagne de Russie.
Quand les maisons nous manquaient sur la route, on dressait la tente de l'empereur. Alors, pour la diviser de manière à y pratiquer plusieurs appartemens, on la séparait en trois pièces par des rideaux. Dans une couchait l'empereur, dans la seconde était le cabinet, dans la troisième se tenaient ses aides-de-camp et officiers de service. Cette pièce servait ordinairement à l'empereur pour prendre ses repas, qui étaient préparés au dehors. Je couchais seul dans la chambre. Roustan, qui suivait Sa Majesté à cheval quand elle sortait, couchait dans les couloirs de la tente pour n'être point interrompu dans un repos qui lui était bien nécessaire. Les secrétaires couchaient ou dans les cabinets ou dans les couloirs. Les grands officiers et les officiers de service mangeaient où et comme ils pouvaient. Comme les simples soldats ils ne se faisaient pas scrupule de manger tous sur le pouce.
Le prince Berthier avait sa tente près de celle de l'empereur. Le prince déjeunait et dînait toujours avec Sa Majesté. C'étaient les deux amis inséparables. Cette liaison était très-touchante. Elle se démentit rarement. Pourtant il y eut, je crois, un peu de brouille entre l'empereur et le maréchal, lorsque Sa Majesté quitta l'armée de Moscou. Le vieux maréchal voulait partir avec elle. L'empereur s'y refusa. Il s'ensuivit une discussion un peu vive qui n'eut aucune suite.
Les repas étaient servis en campagne par M. Colin, contrôleur de la bouche, et Roustan ou un valet de chambre de toilette.
Dans cette campagne plus que dans aucune autre l'empereur se relevait souvent la nuit, passait sa robe de chambre, et travaillait dans son cabinet. Très-souvent il avait des insomnies, qu'il ne pouvait combattre. Alors, comme le lit lui paraissait insupportable, il en sortait soudain, allait prendre un livre, et se mettait à lire en se promenant de long en large. Quand il se sentait la tête un peu rafraîchie, il se recouchait. Il était rare qu'il passât deux nuits de suite à dormir tout d'un somme. Souvent il restait ainsi dans le cabinet jusqu'à l'heure de la toilette. Alors il rentrait dans sa chambre, et je l'habillais. L'empereur avait un grand soin de ses mains. Pourtant il lui arriva mainte fois de se relâcher dans cette campagne de cette petite coquetterie. Dans les grandes chaleurs, il ne portait plus de gants, parce qu'il s'en trouvait fort incommodé. Aussi, à force d'être exposées au soleil, ses mains étaient devenues très-brunes. Quand vinrent les froids, ce qui était mesure de coquetterie devint aussi précaution sanitaire. L'empereur reprit ses gants. Il supportait le froid avec beaucoup de courage. Pourtant on s'apercevait qu'il en était physiquement très-affecté.
C'est à Witepsk que l'empereur, trouvant la place devant la maison qu'il habitait trop étroite pour passer ses revues, fit abattre plusieurs mauvais bâtimens pour l'élargir. Il y avait une vieille chapelle délabrée qu'il fallait aussi éliminer pour arriver complétement à ce but. Déjà on en commençait la démolition, quand les habitans se rassemblèrent en grand nombre, exprimant hautement leur mécontentement de cette mesure. Mais l'empereur leur ayant permis d'emporter tous les objets sacrés renfermés dans la chapelle, ils se calmèrent. En conséquence de cette autorisation plusieurs d'entre eux s'introduisirent dans le saint lieu; et nous les vîmes sortir portant en grande pompe des saints de bois d'une haute dimension qu'ils déposèrent dans les autres églises.
Nous fûmes témoin dans cette ville d'un spectacle singulier et fait pour choquer la décence de nos usages. Pendant plusieurs jours nous vîmes, par une grande chaleur, les habitans, hommes et femmes, courir sur les bords de la rivière, se déshabiller avec le plus grand sang-froid, et se baigner ensemble, la plupart presque nus. Les soldats de la garde trouvèrent plaisant de se mêler parmi les baigneurs et les baigneuses, puisqu'il y avait des uns et des autres. Mais, comme ils n'étaient pas à beaucoup près aussi calmes qu'eux, et comme les folies allaient déjà bon train du côté des nôtres, les braves gens cessèrent de se livrer au plaisir du bain, fort mécontens que l'on rît d'un exercice auquel ils apportaient toute la gravité et tout le sérieux possibles.
Un matin, j'assistai à une grande revue des grenadiers à pied de la garde. Tous les régimens paraissaient dans une grande joie. C'est qu'en effet il s'agissait de l'installation du général Friand comme commandant du corps. L'empereur lui donna l'accolade. C'est la seule fois que je vis Sa Majesté le faire en campagne. Comme le général était très-aimé de l'armée, ce fut aux acclamations de tous qu'il reçut cette faveur de l'empereur. En général toutes les promotions étaient accueillies par les soldats avec un grand enthousiasme, parce que l'empereur tenait à ce qu'elles se fissent avec solennité et représentation.
Beaucoup de personnes s'imaginent qu'il suffisait d'être auprès de l'empereur, pour être parfaitement bien, même en campagne. C'est une grande erreur que pourraient démentir les rois et les princes qui ont suivi Sa Majesté dans ses guerres. Si d'aussi grands personnages manquaient des commodités nécessaires, on doit penser que les employés des différens services étaient fort mal. On a vu l'empereur lui-même se passer bien souvent de ces commodités ordinaires, qui lui eussent paru bien douces après les fatigues de ses journées. On peut dire qu'à l'heure des bivouacs, c'était un loge-qui-peut général. Le pauvre soldat n'eut jamais, dans son dénuement, le déplaisir de voir chez ses supérieurs une abondance et un luxe scandaleux. Les premiers généraux de l'armée mordirent bien souvent dans leur pain de munition avec autant de plaisir qu'un simple soldat. Dans la retraite, jamais misère ne fut plus générale. Cette idée d'un malheur partagé de tous venait fort à propos rendre l'espoir et l'énergie aux plus découragés. On peut dire aussi que jamais sympathie ne fut plus réciproque entre les chefs et les soldats. Il y aurait mille exemples pour un à citer à l'appui de ce que j'avance.
Quand venait le soir, les feux s'allumaient; les plus heureux maraudeurs invitaient quelques-uns de leurs compagnons à partager leur régal. Aux jours de la misère, ce fut un bien pauvre et pourtant bien bon repas à offrir que des tranches de cheval grillées. On vit beaucoup de soldats se priver de quelque bonne prise pour l'offrir à leurs chefs. L'égoïsme ne fut pas tellement général que cette noble courtoisie française ne reparût de temps en temps pour rappeler les heureux jours de France. La paille était le lit de tous. Et tels des maréchaux qui couchaient à Paris dans d'excellens lits de plume ne trouvèrent pas cette couche trop dure en Russie.