M. de Bausset m'a raconté fort plaisamment une de ces nuits, où, couchés pêle-mêle sur un peu de paille dans un local fort étroit, les aides-de-camp appelés près de l'empereur passaient sans miséricorde sur les jambes de leurs compagnons endormis, qui tous heureusement n'avaient pas les douleurs de goutte dont M. de Bausset souffrait, et qui n'étaient pas diminuées par des pressions aussi brusques et aussi répétées. Il s'écriait d'une voix lamentable, «C'est donc une boucherie,» et retirait ses jambes sous lui, se blottissant dans son coin, jusqu'à ce que les allées et venues eussent cessé pour quelque temps.

Qu'on se représente de grandes chambres sales et démeublées, ouvertes au vent par toutes les fenêtres dont les vitres étaient pour la plupart cassées, des murs dégradés, un air fétide que nous échauffions le mieux possible de nos haleines, une vaste litière de paille préparée comme pour des chevaux, sur cette litière des hommes grelottans de froid, s'agitant, se pressant les uns contre les autres, murmurant, jurant; les uns ne pouvant fermer l'œil, d'autres, plus heureux, ronflans de plus belle; et, au milieu de cet encombrement de pieds et de jambes, des cris d'alertes dans la nuit, quand venait un ordre de l'empereur; et l'on aura une idée de l'hôtellerie et des hôtes.

Quant à moi, tout le temps que dura la campagne, je ne me suis pas une seule fois déshabillé pour entrer dans un lit, car nous n'en trouvâmes nulle part. Il fallait y suppléer par quelque moyen. Or on sait que nécessité n'est jamais à court d'inventions. Voici comme nous nous pourvûmes dans cette partie défectueuse de notre ameublement. Nous avions fait faire de grands sacs de grosse toile, dans lesquels nous entrions tout entiers, pour nous jeter ensuite sur un peu de paille, quand la fortune nous favorisait assez pour en trouver. Pendant plusieurs mois, c'est de cette manière que je pris quelque repos pendant la nuit; et encore ai-je passé plusieurs fois cinq ou six nuits sans en pouvoir jouir, mon service étant continuel.

Si l'on songe que toutes ces petites souffrances de détail se renouvelaient chaque jour; que la nuit venue, nous n'avions pas même le repos du lit pour refaire nos membres harassés, on se fera une idée des charges de notre service. Jamais il n'échappa à l'empereur le moindre murmure d'impatience, quand il était assailli de tant d'incommodités. Son exemple nous donnait un grand courage; et à la fin nous nous habituâmes tellement à cette vie nomade et fatigante, que, malgré le froid et les privations de toute sorte auxquelles nous étions soumis, nous plaisantâmes fort souvent sur la mince apparence de nos appartemens. L'empereur ne fut jamais affecté dans la campagne que des souffrances des autres. Assez fréquemment sa santé s'altéra au point d'inspirer de l'inquiétude, surtout quand il s'interdisait tout repos extraordinaire. Cependant je le vis toujours s'informer comment tout allait autour de lui, s'il y avait des gîtes pour tout le monde. Il n'était tranquille qu'après avoir été parfaitement instruit de tous ces détails.

Quoique l'empereur eût presque toujours son lit, les pauvres abris dans lesquels on le dressait étaient souvent si sales que, malgré les soins que l'on prenait pour les nettoyer, j'ai plus d'une fois trouvé dans ses vêtemens une vermine fort incommode et très-commune en Russie. Nous avons plus que l'empereur souffert de cette malpropreté, étant privés, comme nous l'étions, de linge propre et d'autres vêtemens de rechange; car la plus grande partie de nos effets avaient été brûlés avec les voitures qui les contenaient. Cette mesure extrême avait été prise, comme l'on sait, pour une bonne raison. Tous les chevaux étaient morts de froid ou de besoin.

Nous ne fûmes guère mieux couchés dans le palais des czars qu'au bivouac. Pendant quelques jours nous eûmes des matelas; mais un grand nombre d'officiers blessés en manquaient, et l'empereur leur fit donner les nôtres. Nous en fîmes le sacrifice de bien bon cœur, et la pensée que nous soulagions de plus malheureux que nous, nous aurait fait trouver bonnes les couches les plus dures. Du reste, dans toute cette guerre nous eûmes plus d'une fois l'occasion d'apprendre à mettre de côté tout sentiment d'égoïsme et d'étroite personnalité. Nous nous fussions rendus coupables de pareils oublis que l'empereur eût toujours été là pour nous rappeler à ce devoir simple et si facile.


CHAPITRE IX.

Publication à Paris du vingt-neuvième bulletin.—Deux jours d'intervalle, et arrivée de l'empereur.—Marie-Louise, et première retraite.—Joséphine et des succès.—Les deux impératrices.—Ressources de la France.—Influence de la présence de l'empereur.—Première défection et crainte des imitateurs.—Mon départ de Smorghoni.—Le roi de Naples commandant l'armée.—Route suivie par l'empereur.—Espérance des populations polonaises.—Confiance qu'inspire l'empereur.—Mon arrivée aux Tuileries.—Je suis appelé chez Sa Majesté en habit de voyage.—Accueil plein de bonté.—Mot de l'empereur à Marie-Louise et froideur de l'impératrice.—Bontés de la reine Hortense.—Questions de l'empereur, et réponses véridiques.—Je reprends mon service.—Adresses louangeuses.—L'empereur plus occupé de l'entreprise de Mallet que des désastres de Moscou.—Quantité remarquable de personnes en deuil.—L'empereur et l'impératrice à l'Opéra.—La querelle de Talma et de Geoffroy.—L'empereur donne tort à Talma.—Point d'étrennes pour les personnes attachées au service particulier.—L'empereur s'occupant de ma toilette.—Cadeaux portés et commissions gratuites.—Dix-huit cents francs de rente réduits à dix-sept.—Sorties de l'empereur dans Paris.—Monumens visités sans suite avec le maréchal Duroc.—Passion de l'empereur pour les bâtimens.—Fréquence inaccoutumée des parties de chasse.—Motifs politiques et les journaux anglais.