»Croiriez-vous, continua Sa Majesté, qu'il m'écrivit huit jours après, qu'il était bien fâché d'avoir signé, que sa conscience lui en faisait un reproche, et qu'il me priait avec instance de regarder le concordat comme non avenu? C'est qu'immédiatement après que je l'eus quitté, il retomba dans les mains de ses conseillers habituels, qui lui firent un épouvantail de ce qu'il venait d'arrêter. Si nous eussions été seuls, j'en aurais fait ce que j'aurais voulu. Je lui répondis que ce qu'il me demandait était contraire aux intérêts de la France, qu'étant d'ailleurs infaillible, il n'avait pu se tromper, et que sa conscience était trop prompte à s'alarmer.

»Dans le fait, qu'était Rome ancienne, et qu'était-elle aujourd'hui? Froissée par les conséquences impérieuses de la révolution, pourrait-elle se relever et se maintenir? Un gouvernement vicieux dans l'ordre politique a succédé à l'ancienne législation romaine qui, sans être parfaite, était cependant propre à former de grands hommes dans tous les genres. Rome moderne a appliqué à l'ordre politique des principes qui pouvaient être respectables dans l'ordre religieux, et leur a donné une extension fatale au bonheur des peuples...

»Ainsi la charité est la plus parfaite des vertus chrétiennes... Il faut donc faire la charité à ceux qui la demandent. Voilà le raisonnement qui a rendu Rome le réceptacle de la lie de toutes les nations. On y voit réunis (m'a-t-on dit, car je n'y ai jamais été) tous les fainéans de la terre qui viennent s'y réfugier, assurés qu'ils sont d'y trouver une nourriture abondante et des largesses considérables. C'est ainsi que le territoire papal, que la nature avait destiné à produire des richesses immenses, par sa position sous un ciel heureux, par la multiplicité des ruisseaux dont il est arrosé et encore plus par la bonté du sol, languit faute de culture. Berthier m'a souvent répété que l'on traverse des pays considérables sans apercevoir l'empreinte de la main des hommes. Les femmes mêmes, qui sont regardées comme les plus belles de l'Italie, y sont indolentes, et leur esprit n'est susceptible d'aucune activité pour les soins ordinaires de la vie: c'est la mollesse des mœurs de l'Asie.

»Rome moderne s'est bornée à conserver une certaine prééminence par les merveilles des arts qu'elle renfermait. Mais nous l'avons un peu affaiblie, cette prééminence; le Muséum s'est enrichi de tous ces chefs-d'œuvre dont elle tirait tant de vanité; et bientôt le beau monument de la Bourse qui s'élève à Paris, l'emportera sur tous ceux de l'Europe ancienne et moderne.

»La France avant tout.

»Pour en revenir à l'ordre politique, que pouvait être le gouvernement papal dans son état actuel en présence des grandes souverainetés de l'Europe? De vieux petits souverains parvenaient au trône pontifical dans un âge où l'on ne soupire qu'après le repos. À cette époque de la vie, tout est routine, tout est habitude; on ne songe qu'à jouir de sa grandeur et à la faire rejaillir sur sa famille. Un pape n'arrive au pouvoir souverain qu'avec un esprit rétréci par un long usage de l'intrigue, et avec la crainte de se faire des ennemis puissans qui pourraient dans la suite se venger sur sa famille; car son successeur est toujours inconnu. Enfin il ne veut que vivre et mourir tranquille. Pour un Sixte-Quint, que de papes n'y a-t-il pas eu qui ne s'occupaient que d'objets minutieux, aussi peu intéressans dans le véritable esprit de la religion que propres à inspirer du mépris pour un pareil gouvernement? Mais ceci nous mènerait? trop loin[73]

Depuis son retour de Moscou, Sa Majesté s'était occupée, avec une activité sans égale, des moyens à prendre pour arrêter l'invasion des Russes qui, réunis aux Prussiens depuis la défection du général Yorck, formaient une masse des plus formidables. Des levées nouvelles avaient été ordonnées: pendant deux mois on avait reçu et utilisé les offres innombrables de chevaux et de cavaliers faites par toutes les villes de l'empire, par les administrations, par les individus riches tenant de près à la cour, etc. La garde impériale fut réorganisée par les soins du brave duc de Frioul, qui devait, hélas! quelques mois après, être enlevé à ses nombreux amis.

Au milieu de ces graves occupations, Sa Majesté ne perdait pas de vue son plan favori, de faire de Paris la plus belle ville du monde. Une semaine ne se passait jamais sans que les architectes et les ingénieurs fussent admis à lui présenter leurs devis, à lui faire des rapports, etc.

«C'est une honte, disait un jour l'empereur en regardant la caserne de la garde, espèce de hangar noir et enfumé, c'est une honte, disait-il à M. Fontaine, de faire des bâtimens aussi affreux que ceux de Moscou. Je n'aurais jamais dû laisser exécuter un pareil ouvrage: n'êtes-vous pas mon premier architecte?» Là dessus M. Fontaine s'excusa en faisant observer à Sa Majesté que les constructions de Paris ne le regardaient pas, qu'il avait bien l'honneur d'être le premier architecte de l'empereur, mais pour les Tuileries et le Louvre seulement. «C'est vrai, reprit Sa Majesté; mais ne pourrait-on pas, dit-elle en montrant le quai, à la place de ce chantier à bois, qui fait d'ici un très-mauvais effet, construire un hôtel pour le ministre d'Italie?» M. Fontaine répondit que la chose était très-faisable, mais qu'il faudrait pour cela trois à quatre millions. Alors l'empereur sembla abandonner cette idée, et pensant au jardin des Tuileries, peut-être à cause de la conspiration du général Malet, il dit de mettre en état toutes les fermetures du palais de manière à ce que la même clef pût servir pour toutes les serrures. «Cette clef, ajouta Sa Majesté, devra être remise au grand maréchal tous les soirs après les portes fermées.»

Quelques jours après cet entretien avec M. Fontaine, l'empereur lui remit pour lui et pour M. Costaz la note suivante, dont une copie est tombée entre mes mains. Sa Majesté était allée, dans la matinée, visiter les constructions de Chaillot.