Depuis que l'empereur avait quitté l'armée et laissé, comme on l'a vu, le commandement au roi de Naples, Sa Majesté sicilienne avait elle-même abandonné le commandement qui lui avait été confié, et l'avait remis, en partant pour ses états, au prince Eugène. L'empereur était très-avide des nouvelles qu'il recevait de Posen où était le grand quartier-général vers la fin de février et au commencement de mars; mais le prince vice-roi n'avait guère sous ses ordres que des débris de différens corps, dont quelques-uns n'étaient plus représentés que par un très-petit nombre d'hommes.

D'ailleurs chaque fois que les Russes se présentaient en forces, il n'y avait d'autre parti à prendre que celui de se retirer; et chaque jour, durant le mois de mars, les nouvelles devinrent de plus en plus inquiétantes. L'empereur se décida donc, à la fin de Mars, à partir très-prochainement pour l'armée.

Déjà, depuis assez long-temps, l'empereur, préoccupé de la tentative que Malet avait faite pendant sa dernière absence, s'était exprimé sur le danger de laisser son gouvernement sans chef, et les journaux avaient été remplis de recherches sur les cérémonies usitées lorsque la régence du royaume avait été autrefois déférée à des reines. Comme on connaissait dans le public le moyen fréquemment adopté par Sa Majesté de nourrir à l'avance l'opinion sur ce qu'elle avait l'intention de faire, personne ne fut surpris de la voir, avant de partir, confier la régence à l'impératrice Marie-Louise, les circonstances ne lui ayant pas encore permis de la faire couronner, ainsi que depuis long-temps il en avait le désir. L'impératrice prêta le serment solennel au palais de l'Élysée, en présence des princes grands dignitaires et des ministres. Le duc de Cadore fut nommé secrétaire de la régence, pour conseiller Sa Majesté l'impératrice de concert avec l'archi-chancelier: le commandement de la garde fut confié au général Cafarelli.

L'empereur partit de Saint-Cloud le 15 avril à quatre heures du matin. Le lendemain à minuit, il entrait à Mayence. En arrivant, Sa Majesté apprit qu'Erfurt et toute la Westphalie étaient en proie aux alarmes les plus vives: rien ne pourrait exprimer la rapidité que cette nouvelle lui fit donner à sa marche: en huit heures il fut à Erfurt. Sa Majesté s'arrêta peu dans cette dernière ville; les renseignemens qu'elle y recueillit la tranquillisèrent pleinement sur les suites de la campagne. En sortant d'Erfurt, l'empereur voulut passer par Weimar pour saluer la grande duchesse; il lui fit sa visite le même jour et à la même heure que l'empereur Alexandre se rendait de Dresde à Tœplitz pour voir l'autre duchesse de Weimar (la princesse héréditaire, sa sœur).

La grande duchesse reçut l'empereur avec une grâce dont il fut enchanté. Leur entretien dura près d'une demi-heure. En la quittant, Sa Majesté dit au prince de Neufchâtel: «Cette femme est toujours étonnante; c'est vraiment une tête de grand homme.» Le duc voulut accompagner l'empereur jusqu'au bourg d'Eckartsberg, où Sa Majesté le retint à dîner avec elle[74].

L'empereur était logé sur la place d'Eckartsberg; il n'avait que deux chambres; sa suite campait sur le palier et sur les degrés de l'escalier. Rien de plus extraordinaire que l'aspect de cette petite ville ainsi transformée pour quelques heures en quartier-général. Sur une place entourée de camps, de bivouacs et de parcs militaires, au milieu de plus de mille voitures qui se croisaient, se mêlaient, s'accrochaient en tous sens, on voyait défiler lentement des régimens, des convois, des trains d'artillerie, des fourgons, etc. À leur suite, des troupeaux de bœufs venaient, précédés ou coupés par les petites charrettes des cantinières et des vivandières, équipages si légers, si frêles, que le moindre choc les endommageait; et puis des maraudeurs qui rapportaient du fourrage; des paysans conduisant de force les équipages en jurant et maugréant, au milieu des éclats de rire de nos soldats; et des courriers, des ordonnances, des aides-de-camp se lançant au galop à travers toute cette multitude d'hommes et de bêtes, bigarrés, bariolés de la manière la plus bizarre. Et si l'on veut ajouter à cela les hennissemens des chevaux, le mugissement des bœufs, le bruit des roues sur le pavé, les cris des soldats, les trompettes, les tambours, les fanfares, les réclamations des habitans, quatre cents personnes qui demandent ensemble la même chose en parlant allemand aux Italiens, français aux Allemands, comment comprendre jamais qu'il fût possible à Sa Majesté d'être aussi tranquille, aussi à l'aise au milieu de cet infernal vacarme que dans son cabinet des Tuileries ou de Saint-Cloud? Il en était ainsi pourtant; l'empereur, assis devant une mauvaise table couverte d'une espèce de nappe, une carte sous les yeux, le compas et la plume à la main, tout entier à ses méditations, ne témoignait pas la moindre impatience, on eût dit que rien du bruit extérieur ne parvenait à ses oreilles...; mais qu'un cri de douleur s'élevât quelque part, à l'instant l'empereur levait la tête et donnait l'ordre d'aller s'informer de ce qui pouvait être arrivé. Le pouvoir de s'isoler aussi complétement de tout ce qui nous entoure est bien difficile à acquérir; personne au monde ne l'a possédé comme Sa Majesté.

Le 1er mai, l'empereur était à Lutzen. La bataille ne fut livrée que le lendemain. Ce jour-là, sur les six heures du soir, le brave maréchal Bessières, duc d'Istrie, fut emporté par un boulet de canon, au moment où monté sur une hauteur, enveloppé d'un long manteau qu'il avait mis pour ne pas être remarqué, il venait d'ordonner la sépulture du brigadier de son escorte qu'un premier boulet venait de jeter mort à quelques pas de lui.

Depuis les premières campagnes d'Italie, le duc d'Istrie n'avait presque pas quitté l'empereur; il l'avait suivi dans toutes ses campagnes; il avait assisté à toutes ses batailles, et s'y était toujours distingué par un courage à toute épreuve, par une droiture et une franchise trop rares chez les hauts personnages dont Sa Majesté était entourée. Il avait passé par presque tous les grades du commandement de la garde impériale; et sa grande expérience, ses excellentes qualités, son bon cœur et son attachement inaltérable l'avaient rendu bien cher à Sa Majesté.

L'empereur fut vivement ému en apprenant la mort du maréchal; il resta quelques instans sans parler, la tête baissée et les yeux fixés sur la terre. «Enfin, dit-il, il est mort de la mort de Turenne; son sort est digne d'envie;» puis il passa la main sur ses yeux et quitta précipitamment la place.

Le corps du maréchal fut embaumé et transporté à Paris; l'empereur écrivit la lettre suivante à madame la duchesse d'Istrie.