«Ma cousine, votre mari est mort au champ d'honneur! La perte que vous faites et celle de vos enfans est grande, sans doute; mais la mienne l'est davantage encore. Le duc d'Istrie est mort de la plus belle mort et sans souffrir. Il laisse une réputation sans tache; c'est le plus bel héritage qu'il ait pu léguer à ses enfans. Ma protection leur est acquise. Ils hériteront aussi de l'affection que je portais à leur père. Trouvez dans toutes ces considérations des motifs de consolations pour alléger vos peines, et ne doutez jamais de mes sentimens pour vous.

«Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu, ma cousine, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

Napoléon.»

Le roi de Saxe fit élever un monument au duc d'Istrie, à l'endroit même où il était tombé.

La victoire, long-temps disputée dans cette bataille de Lutzen, n'en fut que plus glorieuse pour l'empereur. Ce fut principalement les jeunes conscrits qui la gagnèrent. Ils se battirent comme des lions. Le maréchal Ney s'y attendait bien, au reste: car avant la bataille il disait à Sa Majesté: «Sire, donnez-moi beaucoup de ces petits jeunes gens-là... Je les mènerai où je voudrai. Les vieilles moustaches en savent autant que nous, ils réfléchissent; ils ont trop de sang-froid: mais ces enfans intrépides ne connaissent pas les difficultés; ils regardent toujours devant eux, jamais à droite ni à gauche.»

Effectivement, au milieu de la bataille, les Prussiens, commandés par le roi en personne, attaquèrent avec tant de fureur le corps du maréchal Ney qu'ils le firent plier; mais les conscrits ne prirent point la fuite: ils attendaient les coups, se ralliaient par pelotons, et tournaient ainsi autour des ennemis en criant de toutes leurs forces: «Vive l'empereur!» L'empereur vint à paraître; alors, remis du choc terrible qu'ils avaient essuyé, électrisés par la présence du héros, ils attaquèrent à leur tour, avec une violence incomparable. Sa Majesté en fut surprise. «Il y a vingt ans, disait-elle, que je commande des armées françaises, et je n'ai pas encore vu autant de bravoure et de dévouement.»

Il fallait voir ces jeunes soldats, blessés, quelques-uns privés d'un bras, d'une cuisse, n'ayant plus qu'un souffle de vie, tâcher, à l'approche de l'empereur, de se soulever de terre, et crier de tout ce qu'il leur restait de voix: Vive l'empereur! Les larmes me viennent aux yeux quand je songe à cette jeunesse si brillante, si forte et si courageuse.

Même bravoure, même enthousiasme du côté de nos ennemis; les chasseurs de la garde prussienne étaient presque tous des jeunes gens qui voyaient le feu pour la première fois; ils se précipitaient au devant de la mort et tombaient par centaines avant d'avoir reculé d'un pas.

Dans aucune bataille, je crois, l'empereur ne parut plus visiblement protégé par sa destinée. Les balles sifflaient à ses oreilles; elles emportaient, en passant, des morceaux du harnais de son cheval; les boulets et les grenades roulaient à ses pieds: rien ne l'atteignit. On voyait toutes ces choses, et l'enthousiasme en redoublait.

L'empereur vit, au commencement de la bataille, s'avancer un bataillon dont le chef avait été suspendu de ses fonctions, deux ou trois jours avant, pour une faute assez légère de discipline. Le pauvre officier marchait au second rang de ses soldats, dont il était adoré. L'empereur l'aperçoit, fait arrêter le bataillon, prend l'officier par la main, et le remet à la tête de sa troupe. L'effet que produisit cette scène ne peut se décrire.