Quoique l'affaire fût décidée, on se battit jusqu'à cinq heures du soir; à six heures, l'empereur fit dresser sa tente près d'une auberge isolée qui avait servi de quartier-général à l'empereur Alexandre pendant les deux jours précédens. Je reçus l'ordre de m'y rendre, et j'accourus aussitôt; mais Sa Majesté passa encore toute la nuit à recevoir et féliciter les principaux chefs, ainsi qu'à travailler avec ses secrétaires.

Tous les blessés qui pouvaient encore marcher étaient déjà sur la route de Dresde, où de nombreux secours les attendaient; mais sur le champ de bataille étaient étendus plus de dix mille hommes français, russes, prussiens, etc., respirant à peine, mutilés, dans un état à faire pitié. Les efforts du bon et infatigable baron Larrey et d'une multitude de chirurgiens, encouragés par son exemple héroïque, ne suffisaient pas encore aux premiers pansemens. Et quels moyens de transport pour ces malheureux pouvait-on trouver dans cette campagne désolée, dont tous les villages avaient été saccagés et brûlés, où il ne restait plus ni chevaux ni voitures? Fallait-il donc laisser périr tous ces hommes, dans les plus atroces douleurs, faute de pouvoir les conduire à Dresde?

Ce fut alors que cette population de villageois saxons, que les désastres de la guerre devaient avoir aigris, qui voyaient leurs demeures brûlées, leurs champs ravagés, voulut donner à toute l'armée le spectacle de ce que la pitié peut inspirer de plus sublime au cœur de l'homme. Ils s'aperçurent des inquiétudes cruelles auxquelles se livraient M. Larrey et ses compagnons sur le sort de tant de malheureux blessés; en un instant, hommes, femmes, enfans, vieillards accourent avec des brouettes; les blessés sont enlevés, sont posés sur ces frêles voitures; deux ou trois personnes se mettent à chaque brouette, et la conduisent ainsi jusqu'à Dresde, s'arrêtant dès que, par un cri ou par un signe, le blessé demandait du repos, s'arrêtant pour replacer les bandages que le mouvement avait dérangés, s'arrêtant auprès d'une source pour lui donner à boire et calmer ainsi la fièvre qui le dévorait. Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant.

Le baron Larrey eut avec l'empereur une assez vive discussion. Parmi les blessés, on avait trouvé un grand nombre de jeunes soldats, ayant deux doigts de la main droite déchirés. Sa Majesté crut que ces pauvres jeunes gens l'avaient fait exprès pour se dispenser du service. Elle le dit à M. Larrey, qui se récria hautement, disant que c'était impossible, qu'une telle lâcheté n'était point dans le caractère de ces braves conscrits. Comme l'empereur insistait, M. Larrey se laissa emporter jusqu'à le taxer d'injustice. Les choses en étaient là, quand on eut la preuve certaine que ces blessures uniformes venaient toutes de la précipitation avec laquelle ces jeunes soldats chargeaient et déchargeaient leurs fusils, au maniement desquels ils n'étaient point habitués. Alors Sa Majesté vit que M. Larrey avait eu raison, et lui sut bon gré de sa fermeté à soutenir ce qu'il savait être vrai: «Vous êtes un parfait homme de bien, M. Larrey, dit l'empereur; je voudrais n'être entouré que d'hommes comme vous, mais les hommes comme vous sont bien rares.


CHAPITRE XII.

Mort du maréchal Duroc.—Douleur de l'empereur et consternation générale dans l'armée.—Détails sur cet événement funeste.—Impatience de l'empereur de ne pouvoir atteindre l'arrière-garde russe.—Deux ou trois boulets creusant la terre aux pieds de l'empereur.—Un homme de la garde tué près de Sa Majesté.—Annonce de la mort du général Bruyère.—Duroc près l'empereur.—Un arbre frappé par un boulet.—Le duc de Plaisance annonce, en pleurant, la mort du grand-maréchal.—Mort du général Kirgener.—Soins empressés, mais inutiles.—Le maréchal respirant encore.—Adieux de l'empereur à son ami.—Consternation impossible à décrire.—L'empereur immobile et sans pensée.—À demain tout.—Déroute complète des Russes.—Dernier soupir du grand-maréchal.—Inscription funéraire dictée par l'empereur.—Terrain acheté et propriété violée.—Notre entrée en Silésie.—Sang-froid de l'empereur.—Sa Majesté dirigeant elle-même les troupes.—Marche sur Breslaw.—L'empereur dans une ferme pillée.—Un incendie détruisant quatorze fourgons.—Historiette démentie.—L'empereur ne manque de rien.—Entrée à Breslaw.—Prédiction presque accomplie.—Armistice du 4 juin.—Séjour à Gorlitz.—Pertes généreusement payées.—Retour à Dresde.—Bruits dissipés par la présence de l'empereur.—Le palais Marcolini.—L'empereur vivant comme à Schœnbrunn.—La Comédie française mandée à Dresde.—Composition de la troupe.—Théâtre de l'Orangerie et la comédie.—La tragédie à Dresde.—Emploi des journées de l'empereur.—Distractions, et mademoiselle G...—Talma et mademoiselle Mars déjeunant avec l'empereur.—Heureuse repartie, et politesse de l'empereur.—L'abondance répandue dans Dresde par la présence de Sa Majesté.—Camps autour de la ville.—Fête de l'empereur avancée de cinq jours.—Les soldats au Te Deum.


Nous étions à la veille du jour où l'empereur, encore tout ému de la perte qu'il avait faite dans la personne du duc d'Istrie, devait recevoir le coup qui peut-être lui fut le plus sensible de tous ceux dont son âme fut atteinte en voyant tomber autour de lui ses vieux compagnons d'armes. Le lendemain même du jour où l'empereur avait eu, avec le baron Larrey, l'espèce de discussion que j'ai rapportée à la fin du chapitre précédent, fut marqué par la mort irréparable de l'excellent maréchal Duroc. L'empereur en eut l'âme brisée, et il n'y en eut pas un seul de nous qui ne lui donnât des larmes sincères; tant il était juste et bon quoique grave et sévère avec toutes les personnes que la nature de leur service mettait en contact avec lui. Ce fut une perte non-seulement pour l'empereur, qui possédait en lui un véritable ami, mais j'ose dire que c'en fut une aussi pour la France entière, qu'il adorait jusqu'à la passion, et pour laquelle il ne cessait de prodiguer ses conseils, quoiqu'ils ne fussent pas toujours écoutés. La mort du maréchal Duroc fut un de ces événemens tellement douloureux, tellement imprévus, que l'on reste quelque temps indécis s'il faut y croire, alors même qu'une trop évidente réalité ne permet plus de se faire aucune illusion.

Voici dans quelles circonstances ce funeste événement vint répandre la consternation dans toute l'armée. L'empereur poursuivait l'arrière-garde russe, qui lui échappait sans cesse. Elle venait de lui échapper pour la dixième fois peut-être depuis le matin, après avoir tué et fait prisonniers un bon nombre de nos braves, quand deux ou trois boulets, creusant la terre aux pieds de l'empereur, excitèrent son attention, et lui firent dire: «Comment, après une telle boucherie, point de résultat! point de prisonniers! Ces gens-là ne me laisseront pas un clou.» À peine avait-il parlé, un boulet passe et renverse un chasseur à cheval de l'escorte presque dans les jambes du cheval de Sa Majesté. «Ah! Duroc! ajouta-t-il en se tournant vers le grand maréchal, la fortune nous en veut bien aujourd'hui!—Sire, dit un aide-de-camp qui accourait au galop, le général Bruyères vient d'être tué.—Mon pauvre camarade d'Italie! Est-il possible? Ah! il faut en finir pourtant!» Et, voyant sur sa gauche une éminence du haut de laquelle il pourra mieux observer ce qui se passe, l'empereur se dirige de ce côté au milieu d'un nuage de poussière; le duc de Vicence, le duc de Trévise, le maréchal Duroc et le général du génie Kirgener suivaient Sa Majesté de très-près; mais le vent poussait la poussière et la fumée avec une telle violence qu'on se voyait à peine. Tout à coup un arbre, près duquel l'empereur passait, est frappé par un boulet qui le renverse à moitié; Sa Majesté, arrivée sur le plateau, se retourne pour demander sa lunette, et ne voit plus que le duc de Vicence. Le duc Charles de Plaisance survient; une pâleur mortelle couvre ses traits; il se penche vers M. le grand-écuyer, et lui dit quelques mots à l'oreille. «Qu'est-ce que c'est? demande vivement l'empereur, que se passe-t-il?—Sire, dit en pleurant le duc de Plaisance, le grand-maréchal est mort.—Le grand-maréchal est mort? Duroc? Mais vous vous trompez, il était tout à l'heure à côté de moi!»