Plusieurs aides-de-camp arrivent avec un page qui portait la lunette de Sa Majesté. La fatale nouvelle est confirmée, en grande partie en moins. Le duc de Frioul n'était pas encore mort; mais le coup avait frappé les entrailles, et tous les secours de l'art devenaient inutiles. Le boulet, après avoir ébranlé l'arbre, avait ricoché sur le général Kirgener, qui était tombé raide mort, puis sur le duc de Frioul. MM. Yvan et Larrey étaient auprès du blessé, qu'on avait transporté dans une maison de Makersdorf; il n'y avait aucun espoir de sauver le maréchal.
Dire la consternation de l'armée, la douleur de Sa Majesté à cet affreux événement, serait impossible. L'empereur donna machinalement quelques ordres, et revint au camp. Arrivé dans le carré de la garde, il s'assit sur un tabouret devant sa tente, la tête baissée, les mains jointes, et demeura près d'une heure ainsi, sans proférer une seule parole. Cependant on avait à prendre pour le lendemain des mesures essentielles; le général Drouot s'approche, et, d'une voix que les sanglots entrecoupaient, il demande ce qu'il faut faire: «À demain tout,» répond l'empereur; il ne dit pas un mot de plus. «Pauvre homme! murmuraient en le regardant les vieux grognards de la garde; il a perdu un de ses enfans.»
La nuit close, l'ennemi étant en pleine retraite, et l'armée ayant pris ses positions, l'empereur sortit du camp, et, accompagné du prince de Neufchâtel, de M. Yvan et du duc de Vicence, il se rendit dans la maison où l'on avait déposé le grand maréchal. La scène fut terrible. L'empereur désolé embrassa plusieurs fois ce fidèle ami, en cherchant à lui donner quelques espérances; mais le duc, qui connaissait parfaitement son état, ne lui répondit qu'en le suppliant de lui faire donner de l'opium. À ces mots l'empereur sortit: il ne pouvait plus y tenir.
Le duc de Frioul mourut le lendemain matin. L'empereur ordonna que son corps fût transporté à Paris pour être déposé sous le dôme des Invalides; il acheta la maison dans laquelle était mort le grand-maréchal, et chargea le pasteur du village de faire placer à l'endroit du lit une pierre sur laquelle seraient gravés ces mots:
«Ici le général Duroc, duc de Frioul, grand-maréchal du palais de l'empereur Napoléon, frappé d'un boulet, est mort dans les bras de l'empereur, son ami.»
La conservation de ce monument fut imposée en obligation au locataire de la maison. Ce fut la condition du don que lui en fit Sa Majesté. Le pasteur, le magistrat du village et le donataire furent appelés à cet effet en présence de l'empereur; il leur fit connaître ses intentions, qu'ils s'engagèrent solennellement à remplir. Alors Sa Majesté, tirant de sa cassette les fonds nécessaires, les remit à ces messieurs.
Il est bon maintenant que le lecteur sache comment cette convention, si religieusement contractée, a reçu son exécution. Cet ordre de l'état-major russe le lui apprendra.
«Un protocole, en date du 16 (28) mars, constate que l'empereur Napoléon a remis au ministre du culte Hermann, à Makersdorf, la somme de deux cents napoléons d'or, destinés à l'érection d'un monument à la mémoire du maréchal Duroc, mort sur le champ de bataille. Son excellence le prince Repnin, gouverneur-général de la Saxe, ayant ordonné qu'un commis de mes bureaux se rendrait à Makersdorf, afin de se faire remettre ladite somme pour m'en faire le dépôt jusqu'à disposition ultérieure, le commis Meyerheim est chargé de cette mission. En conséquence, il se rendra sur le champ à Makersdorf, à l'effet de s'y légitimer auprès du ministre Hermann en lui montrant le présent ordre, et saisira entre ses mains la somme énoncée plus haut de deux cents napoléons d'or. Le commis Meyerheim n'aura à rendre compte qu'à moi de l'exécution de cet ordre.
»À Dresde, ce 20 mars (1er avril) 1814.
»Signé Baron de Rosen.»