Deux jours après son retour, Sa Majesté fit donner à Paris les ordres nécessaires pour que les acteurs de la Comédie française vinssent passer à Dresde le temps de l'armistice. Le duc de Vicence, chargé par intérim des fonctions de grand-maréchal du palais, fut chargé de tout faire préparer pour les recevoir. Il s'en remit aux soins de MM. de Beausset et de Turenne, auxquels l'empereur donna la surintendance du théâtre. À cet effet on construisit une salle dans l'orangerie du palais Marcolini. Cette salle communiquait avec les appartemens, et pouvait contenir environ deux cents personnes; elle fut bâtie comme par enchantement, et s'ouvrit, en attendant les débuts de la troupe française, par deux ou trois représentations que donnèrent les comédiens italiens du roi de Saxe.
- Les acteurs de Paris étaient, pour la tragédie:
- MM. Saint-Prix, Talma;
- Mademoiselle Georges.
- Pour la comédie:
- MM. Fleury, Saint-Fal, Baptiste cadet, Armand, Thénard, Michot, Devigny, Michelot, Barbier;
- Mesdames Mars, Bourgoin, Thénard, Émilie Contat, Mézeray.
La direction avait été confiée aux soins de M. Després.
Tous ces acteurs arrivèrent le 19 juin, et trouvèrent tout disposé de la manière la plus convenable: des logemens meublés avec goût, des voitures, des domestiques, enfin tout ce qui pouvait les aider à supporter facilement l'ennui d'un séjour en pays étranger, et leur prouver en même temps combien Sa Majesté avait de considération pour leurs talens, considération que la plupart d'entre eux méritaient doublement à cause de leurs excellentes qualités sociales, de la noblesse et du bon ton de leurs manières.
Le début de la troupe française au théâtre de l'Orangerie se fit le 22 juin, par la Gageure imprévue et une autre pièce, fort en vogue alors à Paris et que l'on a toujours vue depuis avec plaisir, la Suite d'un bal masqué.
Comme la salle de l'Orangerie eût été trop petite pour les représentions tragiques, on réserva ce genre de spectacle pour le grand théâtre de la ville, où l'on n'était admis ces jours-là qu'avec des billets du comte de Turenne et sans aucune rétribution.
Au grand théâtre, les jours de représentation française, comme dans la salle du palais Marcolini, le service des loges était fait seulement par les valets-de-pied de Sa Majesté, qui présentaient des rafraîchissemens pendant toute la durée du spectacle.
Voici comment l'emploi des journées fut réglé après l'arrivée de MM. les acteurs du théâtre français.
Tout était tranquille jusqu'à huit heures du matin, à moins que quelque courrier ne fût arrivé, ou que quelque aide-de-camp n'eût été appelé à l'improviste. À huit heures j'habillais l'empereur. À neuf heures, il y avait lever, auquel pouvaient assister toutes les personnes qui avaient rang de colonel. On y admettait aussi les autorités civiles et militaires du pays; les ducs de Weimar et d'Anhalt, les frères et les neveux du roi de Saxe y venaient quelquefois. Après, le déjeuner; ensuite, la parade dans les prairies d'Osterwise, distantes de cent pas à peu près du palais. L'empereur s'y rendait toujours à cheval, et mettait pied à terre en arrivant; les troupes défilaient devant lui, et le saluaient trois fois avec l'enthousiasme ordinaire. Les évolutions étaient commandées tantôt par l'empereur, et tantôt par le comte de Lobau; dès que la cavalerie avait commencé à défiler, Sa Majesté rentrait au palais, et se mettait à travailler. Alors commençait cette tranquillité dont j'ai parlé. Le dîner n'avait lieu que fort tard, à sept ou huit heures. L'empereur dînait souvent seul avec le prince de Neufchâtel, à moins d'avoir quelques convives de la famille royale de Saxe. Après dîner, on allait au spectacle, quand il y avait spectacle, et après le spectacle, l'empereur rentrait dans son cabinet pour travailler encore, seul, ou avec ses secrétaires.
C'était tous les jours la même chose, à moins que, et le cas était fort rare, à moins que, fatigué outre mesure du travail de la journée, il prît fantaisie à Sa Majesté de faire venir mademoiselle G... après la tragédie. Alors elle passait deux ou trois heures dans son appartement, mais jamais davantage.