Il arrivait aussi quelquefois à l'empereur de faire inviter à déjeuner Talma ou mademoiselle Mars. Un jour, dans une conversation qu'il eut avec cette admirable actrice, l'empereur parla de son début: «Sire, dit-elle avec la grâce que tout le monde lui connaît, j'ai commencé toute petite. Je me suis glissée sans être aperçue.—Sans être aperçue! répliqua vivement Sa Majesté; vous vous trompez. Croyez au reste, Mademoiselle, que j'ai toujours applaudi, avec toute la France, à vos rares talens.»
Le séjour de l'empereur à Dresde y répandit l'abondance et la richesse. Plus de six millions d'étrangers passèrent dans cette ville depuis le 8 mai jusqu'au 16 novembre, si l'on en croit les états publiés par l'autorité saxonne et le nombre de logemens distribués. Ce passage était une pluie d'or que ramassaient soigneusement les traiteurs, les aubergistes et les marchands. Ceux qui se chargeaient des logemens militaires, pour le compte des habitans, faisaient aussi de grands profits. On voyait à Dresde des tailleurs parisiens, des bottiers parisiens qui aidaient ceux du pays à travailler à la française; on voyait jusqu'à des décroteurs criant sur les ponts de l'Elbe, comme ils avaient crié sur ceux de la Seine: «Cirer les bottes!»
Autour de la ville on avait établi plusieurs camps pour les blessés, les convalescens, etc. Rien de plus gracieux à l'œil qu'un de ces camps, appelé le camp westphalien. C'était une suite de petits jardins charmans. Là, était une forteresse de gazon avec ses bastions couronnés d'hortensias. Ici, un emplacement avait été converti en plate-forme, en allées garnies de fleurs comme le parterre le mieux soigné. Sur un tertre on voyait une statue de Pallas. Toutes les baraques, revêtues de mousse, étaient chargées de branchages et de guirlandes renouvelées tous les jours.
L'armistice finissant le 15 août, on avança de cinq jours la fête de Sa Majesté. L'armée, la ville et la cour avaient fait de magnifiques préparatifs pour que les cérémonies fussent dignes de celui qui en était l'objet. Tout ce que Dresde renfermait de riche et de puissant voulut se distinguer à l'envi par des bals, des concerts, des festins, des réjouissances de toute espèce. Le matin avant l'heure de la revue, le roi de Saxe vint chez l'empereur avec toute sa famille; et les deux souverains se firent beaucoup d'amitiés. On déjeuna; et Sa Majesté, accompagnée du roi de Saxe, de ses frères et de ses neveux, se rendit dans la prairie derrière le palais, où l'attendaient quinze mille hommes de la garde, en tenue comme aux plus belles parades du Champ-de-Mars.
Après la revue, les troupes françaises et saxonnes se répandirent dans les églises pour entendre le Te Deum. La cérémonie religieuse terminée, tous ces braves allèrent s'asseoir aux banquets préparés pour eux, et les cris de joie, la musique, les danses se prolongèrent bien avant dans la nuit.
CHAPITRE XIII.
Désir de la paix.—L'honneur de nos armes réparé.—Difficultés élevées par l'empereur Alexandre.—Médiation de l'Autriche.—Temps perdu.—Départ de Dresde.—Beauté de l'armée française.—L'Angleterre âme de la coalition.—Les conditions de Lunéville.—Guerre nationale en Prusse.—Retour vers le passé.—Circonstances du séjour à Dresde.—Le duc d'Otrante auprès de l'empereur.—Fausses interprétations.—Souvenirs de la conspiration Mallet.—Fouché gouverneur général de l'Illyrie.—Haute opinion de l'empereur sur les talens du duc d'Otrante.—Dévouement du duc de Rovigo.—Arrivée du roi de Naples.—Froideur apparente de l'empereur.—Dresde fortifié et immensité des travaux.—Les cartes et répétition des batailles.—Notre voyage à Mayence.—Mort du duc d'Abrantès.—Regrets de l'empereur.—Courte entrevue avec l'impératrice.—L'empereur trois jours dans son cabinet.—Expiration de l'armistice.—La Saint-Napoléon avancée de cinq jours.—La Comédie française et spectacle gratis à Dresde.—La journée des dîners.—Fête chez le général Durosnel.—Baptiste cadet et milord Bristol.—L'infanterie française divisée en quatorze corps.—Six grandes divisions de cavalerie.—Les gardes d'honneur.—Composition et force des armées ennemies.—Deux étrangers contre un Français.—Fausse sécurité de l'empereur à l'égard de l'Autriche.—Déclaration de guerre.—Le comte de Narbonne.
Toute la durée de l'armistice fut employée en négociations pour arriver à la conclusion de la paix. L'empereur la souhaitait alors ardemment, surtout depuis qu'il avait vu l'honneur de ses armes réparé aux journées de Lutzen et de Bautzen. Malheureusement il la voulait à des conditions auxquelles les ennemis ne pouvaient se déterminer à consentir, et bientôt on verra commencer la seconde série de nos désastres, qui rendirent la paix de plus en plus impossible. D'ailleurs, dès le commencement des négociations relatives à l'armistice dont nous touchions au terme, l'empereur Alexandre, malgré les trois batailles gagnées par l'empereur Napoléon, n'avait pas voulu écouter de propositions directes de la part de la France, mais seulement sous la condition que l'Autriche agirait comme médiatrice. Cette défiance ne pouvait être de nature à amener un rapprochement définitif: vainqueur, l'empereur devait naturellement en être irrité; cependant, dans ces graves circonstances, il était parvenu à dompter sa juste susceptibilité, à l'égard du procédé de l'empereur de Russie envers lui. Il en résulta du temps perdu à Dresde, comme il y en avait eu lors de la prolongation de notre séjour à Moscou, et, dans l'une et dans l'autre de ces circonstances, ce temps perdu pour nous profita seulement à l'ennemi.