Tout espoir d'accommodement étant donc évanoui, le 15 d'août l'empereur monta en voiture, nous quittâmes Dresde, et la guerre recommença. L'armée française était encore magnifique et imposante: elle était forte de deux cent mille hommes d'infanterie, et seulement de quarante mille hommes de cavalerie, tant il avait été impossible de réparer complétement les nombreuses pertes que nous avions faites en chevaux. Le malheur voulait alors que l'Angleterre fût l'âme de la coalition de la Russie, de la Prusse et de la Suède contre la France; ses subsides lui avaient acquis des droits; on ne voulait rien décider sans la consulter, et j'ai su depuis que, pendant que l'on faisait des simulacres de négociations, le gouvernement britannique déclara à l'empereur de Russie que, dans les circonstances où on se trouvait, les conditions de Lunéville seraient encore trop favorables pour la France. Toutes ces difficultés pouvaient se traduire par ces mots: «Nous voulons la guerre!» On eut donc la guerre, ou plutôt, ce fléau continua à désoler l'Allemagne, et bientôt menaça et envahit la France. Je dois en outre faire observer que ce qui contribuait à rendre notre position extrêmement critique en cas de revers, c'est que la Prusse ne nous faisait pas seulement une guerre de soldats, mais une guerre devenue nationale par le soulèvement de la landwer et de la landsturm, guerre plus dangereuse mille fois que la tactique des armées les mieux disciplinées. À tant d'embarras se joignait la crainte, qui ne tarda pas à être justifiée, de voir l'Autriche, de médiatrice molle et nonchalante qu'elle était, devenir ennemie déclarée.

Avant d'aller plus avant, il est à propos, ce me semble, que je revienne sur deux ou trois circonstances que j'ai involontairement omises, et qui se rapportent à notre séjour à Dresde, avant ce que l'on pourrait appeler la seconde campagne de 1813. La première de ces circonstances est l'apparition à Dresde de M. le duc d'Otrante, que Sa Majesté y avait mandé. On ne l'avait vu que rarement aux Tuileries, depuis que M. le duc de Rovigo l'avait remplacé au ministère de la police générale, et je me rappelle que sa présence au quartier-général surprit bien du monde, car on le croyait dans une disgrâce complète. Ceux qui cherchent toujours à expliquer les causes des moindres événemens pensèrent que l'intention de Sa Majesté était d'opposer les moyens astucieux de la police de M. Fouché à la police, alors toute-puissante, du baron de Stein, chef avoué des sectes occultes qui se formaient de toutes parts, et que l'on regardait, non sans raison, connue le directeur de l'opinion populaire en Prusse et en Allemagne, et surtout dans les nombreuses écoles, où les étudians n'attendaient que le moment de prendre les armes. Ces conjectures sur la présence de M. Fouché à Dresde n'étaient nullement fondées. L'empereur, en l'appelant auprès de lui, avait un motif réel qu'il avait toutefois déguisé sous la forme d'un prétexte apparent. Ayant sans cesse présente à la pensée l'entreprise de Mallet, Sa Majesté avait pensé qu'il ne serait pas prudent de laisser à Paris, en son absence, un mécontent aussi influent que M. le duc d'Otrante, et je l'ai entendu plusieurs fois s'exprimer sur ce sujet d'une manière qui ne me permet pas de doute. Toutefois, pour colorer ce motif réel, l'empereur nomma M. Fouché gouverneur des provinces illyriennes, en remplacement de M. le comte Bertrand, appelé au commandement d'un corps d'armée, et qui bientôt fut appelé à succéder à l'adorable général Duroc, dans les fonctions de grand-maréchal du Palais. Quoi qu'il en soit de M. Fouché, c'est une chose bien certaine que peu de personnes étaient aussi convaincues de la supériorité de ses talens pour la police que Sa Majesté elle-même; plusieurs fois, quand il s'était passé à Paris quelque chose d'extraordinaire, et notamment quand il eut appris la conspiration de Mallet, l'empereur, revenant le soir sur ce qui l'avait le plus affecté dans le jour, conclut en disant: «Cela ne serait pas arrivé si Fouché eût été ministre de la police.» Peut-être était-ce une prévention, car certainement l'empereur n'a jamais eu de serviteur plus fidèle et plus dévoué que M. le duc de Rovigo, quoiqu'on ait fort plaisanté dans Paris de sa captivité de quelques heures.

Le prince Eugène étant retourné en Italie au commencement de la campagne, pour y organiser une nouvelle armée, nous ne le vîmes point à Dresde; le roi de Naples, arrivé dans la nuit du 13 au 14 d'août, s'y présenta presque seul, n'ayant plus dans la grande armée que le petit nombre de troupes napolitaines qu'il y avait laissées lors de son départ pour Naples.

J'étais dans la chambre de l'empereur quand le roi de Naples y entra et le vit pour la première fois. Je ne sus à quoi l'attribuer, mais je crus remarquer que l'empereur ne faisait pas à son beau-frère un accueil aussi amical que par le passé. Le prince Murat dit qu'il n'avait pu demeurer plus long-temps tranquille à Naples, sachant que l'armée française, à laquelle il n'avait jamais cessé d'appartenir, se battait, et qu'il ne demandait qu'à combattre dans ses rangs. L'empereur l'emmena avec lui à la parade, et lui donna le commandement de la garde impériale: il eût été difficile de le confier à un chef plus intrépide. Plus tard, il eut le commandement général de la cavalerie.

Pendant toute la durée de l'armistice, occupée plutôt que remplie par les lentes et inutiles conférences du congrès de Prague, il serait impossible de se figurer tous les travaux divers auxquels l'empereur se livrait du matin au soir, et souvent pendant la nuit. On le voyait sans cesse couché sur ses cartes, faisant pour ainsi dire une répétition des batailles qu'il méditait. Cependant, souvent impatienté de la lenteur des négociations, sur l'issue desquelles il ne paraissait plus se faire d'illusion, il me dit, un peu avant la fin de juillet, de voir si l'on avait préparé ce qui lui était nécessaire pour une excursion que nous allions faire jusqu'à Mayence. Il y avait donné rendez-vous à l'impératrice, qui devait y arriver le 25, de sorte que l'empereur combina son départ de manière à y arriver peu de temps après elle. Au surplus, je ne rapporte ce voyage pour ainsi dire que comme un fait, car il ne fut signalé par aucune circonstance remarquable, si ce n'est que ce fut pendant notre excursion à Mayence que l'empereur apprit la mort du duc d'Abrantès, qui venait de succomber à Dijon aux violens accès de la maladie terrible dont il était atteint. Quoique l'empereur, sachant déjà qu'il était dans un état déplorable d'aliénation mentale, dût s'attendre à cette perte, elle ne lui fut pas moins sensible, et il donna de sincères regrets à son ancien aide-de-camp.

L'empereur ne resta que peu de jours avec l'impératrice, qu'il avait revue avec une vive satisfaction. Mais les grands intérêts de sa politique le rappelaient à Dresde; il y revint en visitant plusieurs places situées sur la route, et le 4 d'août nous étions de retour dans la capitale de la Saxe. Les voyageurs qui n'avaient vu cette belle ville que dans un temps de paix auraient eu de la peine à la reconnaître; d'immenses travaux l'avaient métamorphosée en ville de guerre; de nombreuses batteries étaient élevées aux environs pour pouvoir dominer la rive opposée de l'Elbe. Tout prit une attitude guerrière; et les occupations de l'empereur devinrent multipliées et pressées au point qu'il resta près de trois jours sans sortir de son cabinet.

Cependant, au milieu des préparatifs de guerre, tout se disposait à célébrer, le 10 d'août, la fête de l'empereur, que l'on avait avancée de cinq jours, parce que, ainsi que je crois l'avoir fait observer, l'armistice expirait précisément le jour anniversaire de la Saint-Napoléon; et l'on peut dire qu'avec son caractère belliqueux la reprise des hostilités n'était pas pour l'empereur un bouquet de fête qu'il fût tenté de dédaigner.

Comme à Paris, il y eut à Dresde spectacle gratis la veille de la fête de l'empereur. Les acteurs du Théâtre-Français jouèrent deux comédies le 9 à cinq heures du soir; et cette représentation fut la dernière, la Comédie française ayant immédiatement après reçu l'ordre de retourner à Paris. Le lendemain, le roi de Saxe, accompagné de tous les princes de sa famille, se rendit à neuf heures du matin au palais Marcolini, pour y présenter ses hommages à l'empereur; ensuite il y eut grand-lever comme aux Tuileries, une revue dans laquelle l'empereur inspecta une partie de sa garde, plusieurs régimens, et quelques troupes saxonnes qui furent invitées à dîner par les troupes françaises. Ce jour-là, on aurait pu sans trop d'exagération comparer la ville de Dresde à une vaste salle à manger. En effet, pendant que Sa Majesté dînait en grand couvert au palais du roi de Saxe, où toute la famille de ce prince se trouvait réunie, tout le corps diplomatique était assis à la table de M. le duc de Bassano; M. le baron Bignon, envoyé de France à Varsovie, traitait tous les Polonais de distinction présens à Dresde; M. le comte Daru donnait un grand dîner aux autorités françaises; le général Friant aux généraux français et saxons; et le baron de Serra, ministre de France à Dresde, aux chefs des colléges saxons. Enfin cette journée de dîners fut couronnée par un souper de près de deux cents couverts, que le général Henri Durosnel, gouverneur de Dresde, donna le soir même à la suite d'un bal magnifique dans l'hôtel de M. de Serra.

À notre retour de Mayence à Dresde, j'avais appris que la maison du général Durosnel était le lieu de rendez-vous de la haute société, tant parmi les Saxons que parmi les Français. Pendant l'absence de Sa Majesté, le général, profitant de ses loisirs, donna des fêtes, et entre autres une aux acteurs et aux actrices de la Comédie française. Je me rappelle même à ce sujet une anecdote comique que l'on me raconta alors. Sans manquer aux bienséances ni à la politesse, Baptiste cadet, me dit-on, contribua beaucoup à l'agrément de la soirée. Il s'y présenta sous le nom de milord Bristol, diplomate anglais, se rendant au congrès de Prague. Son déguisement était si vrai, son accent si naturel, et son flegme si imperturbable, que plusieurs personnes de la cour de Saxe y furent prises de la meilleure foi du monde. Cela ne m'étonna pas, et je vis par là que le talent de Baptiste cadet pour les mystifications n'avait rien perdu depuis le temps où il me divertissait si fort aux déjeuners du colonel Beauharnais. Que de choses déjà depuis cette époque!

Cependant l'empereur, voyant que rien ne pouvait plus retarder la reprise des hostilités, avait aussitôt divisé ses deux cent mille hommes d'infanterie en quatorze corps d'armée, dont le commandement fut donné aux maréchaux Victor, Ney, Marmont, Augereau, Macdonald, Oudinot, Davoust et Gouvion-Saint-Cyr[75], le prince Poniatowski, et les généraux Reynier, Rapp, Lauriston, Vandamme et Bertrand. Les quarante mille hommes de cavalerie formèrent six grandes divisions sous les ordres des généraux Nansouty, Latour-Maubourg, Sébastiani, Arrighi, Milhaud et Kellermann; et, comme je l'ai déjà dit, le roi de Naples eut le commandement de la garde impériale. En outre on vit dans cette campagne apparaître pour la première fois sur nos champs de bataille les gardes d'honneur, troupe d'élite recrutée dans les familles les plus riches et les plus considérables, et qui s'élevait à plus de dix mille hommes séparés en deux divisions sous le simple titre de régimens, dont l'un était commandé par le général comte de Pully, et l'autre, si je ne me trompe, par le général Ségur. Cette jeunesse, naguère oisive, adonnée au repos et aux plaisirs, devint en peu de temps une excellente cavalerie, qui se signala en plusieurs occasions, et notamment à la bataille de Dresde, dont j'aurai bientôt à parler.