On a vu précédemment quelle était la force de l'armée française. L'armée combinée des alliés ennemis s'élevait à quatre cent vingt mille hommes d'infanterie, et sa cavalerie n'était guère moindre de cent mille chevaux, sans compter un corps d'armée de réserve de quatre-vingt mille Russes prêt à sortir de la Pologne sous les ordres du général Beningsen. Ainsi les soldats étrangers étaient contre les nôtres dans une proportion plus grande que celle de deux contre un.

À cette époque de l'entrée en campagne, l'Autriche venait de se déclarer contre nous. Ce coup, bien qu'attendu, frappa vivement l'empereur; il s'en expliqua souvent devant toutes les personnes qui avaient l'honneur de l'approcher. M. de Metternich, ai-je entendu dire, l'en avait presque prévenu dans les dernières entrevues que ce ministre avait eues à Dresde avec Sa Majesté; mais l'empereur avait long-temps répugné à croire que l'empereur d'Autriche ferait cause commune avec les coalisés du nord contre sa fille et son petit-fils. Enfin tous les doutes furent levés par l'arrivée de M. le comte Louis de Narbonne, qui revint de Prague à Dresde, porteur de la déclaration de guerre de l'Autriche. Chacun prévit dès lors que la France compterait bientôt pour ennemis tous les pays que ses troupes n'occuperaient plus. L'événement ne justifia que trop cette prévision. Cependant tout n'était pas désespéré, et nous n'avions pas encore été obligés de prendre la défensive.


CHAPITRE XIV.

L'empereur marchant à la conquête de la paix.—Le lendemain du départ et le champ de bataille de Bautzen.—Murat à la tête de la garde impériale et refus des honneurs royaux.—L'empereur à Gorlitz.—Entrevue avec le duc de Vicence.—Le gage de paix et la guerre.—Blücher en Silésie.—Violation de l'armistice par Blücher.—Le général Jomini au quartier-général de l'empereur Alexandre.—Récit du duc de Vicence.—Première nouvelle de la présence de Moreau.—Présentation du général Jomini à Moreau.—Froideur mutuelle et jugement de l'empereur.—Prévision de Sa Majesté sur les transfuges.—Deux traîtres.—Changemens dans les plans de l'empereur.—Mouvemens du quartier-général.—Mission de Murat à Dresde.—Instructions de l'empereur au général Gourgaud.—Dresde menacée et consternation des habitans.—Rapport du général Gourgaud.—Résolution de défendre Dresde.—Le général Haxo envoyé auprès du général Vandamme.—Ordres détaillés.—L'empereur sur le pont de Dresde.—La ville rassurée par sa présence.—Belle attitude des cuirassiers de Latour-Maubourg.—Grande bataille.—L'empereur plus exposé qu'il ne l'avait jamais été.—L'empereur mouillé jusqu'aux os.—Difficulté que j'éprouve à le déshabiller.—Le seul accès de fièvre que j'aie vu à Sa Majesté.—Le lendemain de la victoire.—L'escorte de l'empereur brillante comme aux Tuileries.—Les grenadiers passant la nuit à nettoyer leurs armes.—Nouvelles de Paris.—Lettres qui me sont personnelles.—Le procès de Michel et de Reynier.—Départ de l'impératrice pour Cherbourg.—Attentions de l'empereur pour l'impératrice.—Soins pour la rendre populaire.—Les nouvelles substituées aux bulletins.—Lecture des journaux.


La guerre recommença sans que les négociations fussent précisément rompues, puisque M. le duc de Vicence était encore auprès de M. de Metternich; aussi l'empereur, en montant à cheval, dit-il aux nombreux généraux qui l'entouraient qu'il marchait à la conquête de la paix. Mais quel espoir pouvait-on encore conserver après la déclaration de l'Autriche, et surtout quand on savait que les souverains alliés avaient sans cesse augmenté leurs prétentions à mesure que l'empereur faisait les concessions qui lui étaient demandées? Ce fut à cinq heures de l'après-midi que l'empereur partit de Dresde, s'avançant par la route de Kœnigstein. Le lendemain, il passa la journée à Bautzen, où il examina le champ de bataille théâtre de sa dernière victoire. Là, le roi de Naples, qui n'avait pas voulu qu'on lui rendît les honneurs royaux, vint le rejoindre à la tête de la garde impériale, dont l'aspect était aussi imposant qu'il l'avait jamais été.

Nous arrivâmes le 18 à Gorlitz, où l'empereur trouva le duc de Vicence, qui revenait de Bohême. Il confirma l'empereur dans la nouvelle que Sa Majesté avait déjà reçue à Dresde de la détermination qu'avait prise l'empereur d'Autriche de faire cause commune avec l'empereur de Russie, le roi de Prusse et la Suède contre l'époux de sa fille, de cette princesse qu'il avait donnée à l'empereur comme un gage de paix. Ce fut aussi par M. le duc de Vicence que l'empereur apprit que le général Blücher venait d'entrer en Silésie à la tête d'une armée de cent mille hommes, et que, sans respect pour les conventions les plus sacrées, il s'était emparé de Breslau la veille du jour fixé pour la rupture de l'armistice; que ce même jour le général Jomini, Suisse de naissance, mais tout à l'heure encore au service de France, et chef d'état-major du maréchal Ney, comblé des bontés de l'empereur, venait de déserter son poste pour se rendre au quartier-général de l'empereur Alexandre, qui l'avait accueilli avec toutes les démonstrations d'une vive satisfaction.

Le duc de Vicence entra dans quelques détails sur cette désertion, qui parut affliger Sa Majesté plus que toutes les autres nouvelles. Il lui dit, entre autres choses, que lorsque le général Jomini était arrivé en présence d'Alexandre, il avait trouvé ce monarque entouré de chefs, parmi lesquels on désignait le général Moreau; et ce fut alors que l'empereur reçut la première nouvelle de la présence de Moreau au quartier-général ennemi. M. le duc de Vicence ajouta que l'empereur Alexandre avait présenté le général Jomini à Moreau, que celui-ci l'avait salué froidement, et que Jomini n'avait répondu à ce salut que par une simple inclinaison de tête, après quoi il s'était retiré sans dire un seul mot, et que tout le reste de la soirée il était resté triste et silencieux dans un coin du salon opposé à celui où se tenait Moreau. Cette froideur n'avait point échappé à l'empereur Alexandre; aussi le lendemain à son lever, interpellant l'ex-chef d'état-major du maréchal Ney: «Général Jomini, lui dit-il, d'où vient ce qui s'est passé hier? Il aurait dû, ce me semble, vous être agréable de rencontrer le général Moreau?—Partout ailleurs, Sire.—Comment?—Si j'étais né Français, comme le général, je ne serais pas aujourd'hui dans le camp de Votre Majesté.» M. le duc de Vicence ayant ainsi terminé son rapport à l'empereur, Sa Majesté dit avec un sourire amer: «Je suis sûr que ce misérable Jomini croit avoir fait une belle action! Ah! Caulaincourt, ce sont les transfuges qui me perdront!» Peut-être Moreau, en accueillant lui-même le général Jomini avec froideur, avait-il pensé que s'il eût servi encore dans l'armée française, il n'aurait pas trahi les armes à la main; et, après tout, ce n'est point une chose hors de nature que de voir deux traîtres rougir l'un de l'autre, se faire en même temps illusion sur leur propre trahison, et sans penser que le sentiment qu'ils éprouvent est en même temps celui qu'ils inspirent.

Quoi qu'il en soit, les nouvelles que M. de Caulaincourt donna à l'empereur lui firent faire quelques changemens dans la disposition de ses plans de campagne. Sa Majesté renonça effectivement à se porter de sa personne sur Berlin, ainsi qu'elle avait témoigné l'intention de le faire. L'empereur, reconnaissant la nécessité de savoir avant tout à quoi s'en tenir sur la marche de la grande armée autrichienne, commandée par le prince de Schwartzenberg, pénétra en Bohême; mais, apprenant par les coureurs de l'armée et par les espions que quatre-vingt mille Russes étaient restés du côté opposé, avec un corps considérable de l'armée autrichienne, il revint sur ses pas après quelques engagemens où sa présence décida de la victoire, et le 24 nous nous trouvâmes de nouveau à Bautzen. Sa Majesté envoya de cette résidence le roi de Naples à Dresde pour rassurer le roi de Saxe et les habitans de Dresde, qui savaient l'ennemi aux portes de leur ville. L'empereur leur faisait donner l'assurance que les forces ennemies n'y entreraient pas, puisqu'il était revenu pour en défendre les approches, les engageant toutefois à ne pas se laisser intimider par un coup de main que pourraient tenter quelques détachemens isolés. Murat arriva à propos, car nous apprîmes plus tard qu'alors la consternation était générale dans la ville; mais tel était le prestige attaché aux promesses de l'empereur, que chacun reprit courage en apprenant sa présence.