Tandis que le roi de Naples remplissait cette mission, le colonel Gourgaud fut appelé pendant la matinée dans la tente de l'empereur, où je me trouvais alors. «Je serai demain sur la route de Pirna, lui dit Sa Majesté; mais je m'arrêterai à Stolpen. Vous, courez à Dresde; allez ventre à terre; soyez-y cette nuit. Voyez, en arrivant, le roi de Naples, Durosnel, le duc de Bassano, le maréchal Gouvion: rassurez-les tous. Voyez aussi le ministre saxon de Gersdorf; dites-lui que vous ne pouvez pas voir le roi, parce que vous partez tout de suite, mais que je puis demain faire entrer quarante mille hommes dans Dresde, et que je suis en mesure d'arriver avec toute l'armée. Au jour, vous irez chez le commandant du génie; vous visiterez les redoutes et l'enceinte de la ville; et quand vous aurez bien vu, vous reviendrez au plus vite me retrouver à Stolpen. Rapportez-moi le véritable état des choses, ainsi que l'opinion du maréchal Saint-Cyr et du duc de Bassano: allez.» Le colonel partit sur-le-champ au grand galop, n'ayant encore rien pris de la journée.
Le lendemain, à onze heures du soir, le colonel Gourgaud était de retour auprès de l'empereur, après avoir rempli toutes les conditions de sa mission. Cependant l'armée des alliés était descendue dans la plaine de Dresde, et déjà quelques attaques avaient été dirigées sur les postes avancés. Il résulta des renseignement donnés par le colonel qu'à l'arrivée du roi de Naples, la ville, dans la plus grande consternation, n'avait d'espoir que dans l'empereur. Déjà, en effet, des hordes de cosaques étaient en vue des faubourgs qu'ils menaçaient, et leur apparition avait contraint les habitans de ces faubourgs à chercher un refuge dans l'intérieur de la ville. En sortant, disait le colonel Gourgaud, j'ai vu un village en flammes à une demi-lieue des grands jardins, et le maréchal Gouvion-Saint-Cyr se disposait à évacuer cette position.—Mais enfin, dit vivement l'empereur, quel est l'avis du duc de Bassano?—Sire, M. le duc de Bassano ne pense pas qu'on puisse tenir encore vingt-quatre heures.—Et vous?—Moi, Sire?... Je pense que Dresde sera pris demain, si Votre Majesté n'est pas là.—Puis-je compter sur ce que vous me dites?—Sire, j'en réponds sur ma tête.»
Alors Sa Majesté fait venir le général Haxo, et lui dit, le doigt sur la carte: «Vandamme s'avance par Pirna au delà de l'Elbe. L'empressement de l'ennemi à s'enfoncer jusqu'à Dresde a été extrême; Vandamme va se trouver sur ses derrières. J'avais le projet de soutenir son mouvement avec toute l'armée; mais le sort de Dresde m'inquiète, et je ne veux pas sacrifier cette ville. Je puis m'y rendre en quelques heures, et je vais le faire, quoiqu'il m'en coûte beaucoup d'abandonner un plan qui, bien exécuté, pouvait me fournir les moyens d'en finir tout d'un coup avec les alliés. Heureusement Vandamme est encore en forces suffisantes pour suppléer au mouvement général par des attaques partielles, et qui tourmenteront l'ennemi. Dites-lui donc qu'il se porte de Pirna sur Ghiesubel, qu'il gagne les défilés de Peterswalde, et que, retranché dans ce poste inexpugnable, il attende le résultat de ce qui va se passer sous les murs de Dresde. C'est à lui que je réserve le soin de ramasser l'épée des vaincus. Mais il faut du sang-froid, et ne pas s'occuper de la cohue que feront les fuyards. Expliquez bien au général Vandamme ce que j'attends de lui. Jamais il n'aura une occasion plus belle de gagner le bâton de maréchal.»
Le général Haxo partit à l'instant même; l'empereur fit rentrer le colonel Gourgaud et lui dit de prendre un cheval frais et de retourner à Dresde plus vite qu'il n'en était venu, afin d'annoncer son arrivée: «La vieille garde me précédera, dit Sa Majesté, j'espère qu'ils n'auront pas peur quand ils la verront.»
Le 26 au matin, l'empereur était sur le pont de Dresde, à cheval, et commençait, au milieu des cris de joie de la jeune et de la vieille garde, les dispositions de cette bataille terrible qui dura trois jours.
Il était dix heures du matin quand les habitans de Dresde, réduits au désespoir et parlant hautement de capituler, virent arriver Sa Majesté. La scène changea tout à coup; au plus complet découragement succéda la confiance la plus forte, surtout lorsque les fiers cuirassiers de Latour-Maubourg défilèrent sur le pont, la tête haute et les yeux fixés sur les collines avoisinantes, que les lignes ennemies couronnaient. L'empereur descendit aussitôt au palais du roi, qui se préparait à chercher un asile dans la ville neuve. L'arrivée du grand homme changea ses dispositions. Cette entrevue fut extrêmement touchante.
Je ne prétends pas entrer dans les détails de ces journées mémorables, où l'empereur se couvrit de gloire et fut exposé à plus de dangers que jamais il n'en avait couru. Pages, écuyers, aides de camp, tombaient morts autour de lui, les balles perçaient le ventre de ses chevaux, mais rien ne pouvait l'atteindre; les soldats le voyaient et redoublaient d'ardeur en redoublant de confiance et d'admiration. Je dirai seulement que le premier jour l'empereur ne rentra au château qu'à minuit, et passa toutes les heures jusqu'au jour à dicter des ordres en se promenant à grands pas; qu'à la pointe du jour il remonta à cheval par le temps le plus affreux, avec une pluie qui dura toute la journée. Le soir l'ennemi était en pleine déroute: alors l'empereur reprit le chemin du palais dans un état épouvantable. Depuis six heures du matin qu'il était à cheval, la pluie n'avait pas cessé un seul instant; aussi était-il si mouillé que l'on pourrait dire sans figure que ses bottes prenaient l'eau par le collet de son habit: elles en étaient entièrement remplies. Son chapeau de castor très-fin était tellement déformé qu'il lui tombait sur les épaules; son ceinturon de buffle était entièrement imprégné d'eau; enfin, un homme que l'on vient de retirer de la rivière n'est pas plus mouillé que l'était l'empereur. Le roi de Saxe, qui l'attendait, le revit dans cet état et l'embrassa comme un fils chéri qui vient d'échapper à un grand danger; cet excellent prince avait les larmes aux yeux en pressant contre son cœur le sauveur de sa capitale. Après quelques mots rassurans et pleins de tendresse de la part de l'empereur, Sa Majesté entra dans son appartement, laissant partout des traces de l'eau qui dégouttait de toutes les parties de ses vêtemens. J'eus beaucoup de peine à le déshabiller. Sachant que l'empereur aimait à se mettre dans le bain après une journée fatigante, j'en avais fait préparer un; mais éprouvant une fatigue extraordinaire, à laquelle se joignait un mouvement de frisson très-caractérisé, Sa Majesté préféra se mettre dans son lit, que je bassinai en toute hâte. À peine l'empereur fut-il couché qu'il fit appeler M. le baron Fain, l'un de ses secrétaires, pour lui faire lire sa correspondance arriérée, qui était très-volumineuse. Ce fut après seulement qu'il prit son bain; il n'y était que depuis quelques minutes, quand il se trouva saisi d'un malaise extraordinaire bientôt suivi de vomissemens, ce qui l'obligea à se remettre au lit. Alors Sa Majesté me dit: «Mon cher Constant, un peu de repos m'est indispensable, voyez à ce qu'on ne me réveille que pour des choses de la plus grande importance; dites-le à Fain.» J'obéis aux ordres de l'empereur, après quoi je me tins dans le salon qui précédait sa chambre à coucher, veillant avec la sévérité d'un factionnaire à ce que personne ne le réveillât ou approchât même de son appartement. Le lendemain matin l'empereur sonna d'assez bonne heure, et j'entrai immédiatement dans sa chambre, inquiet de savoir comment il aurait passé la nuit. Je trouvai l'empereur presque entièrement remis et fort gai; il me dit cependant qu'il avait eu un mouvement de fièvre assez fort, et je dois dire que ce fut à ma connaissance la seule fois que l'empereur ait eu la fièvre, car, pendant tout le temps que j'ai été auprès de lui, je ne l'ai jamais vu assez malade pour garder le lit seulement pendant vingt-quatre heures. Il se leva à son heure ordinaire. Quand il descendit, l'empereur éprouva une vive satisfaction, causée par la bonne tenue du bataillon de service. Ces braves grenadiers, qui la veille lui avaient servi d'escorte, étaient rentrés à Dresde avec lui dans l'état le plus pitoyable: dès le matin nous les vîmes rangés dans la cour du palais, en tenue magnifique, et portant leurs armes brillantes comme en un jour de parade sur la place du Carrousel. Ces braves avaient passé la nuit à se nettoyer et à se sécher autour de grands feux qu'ils avaient allumés à cet effet, ayant ainsi préféré au sommeil et au repos dont ils devaient pourtant avoir grand besoin, la satisfaction de se présenter en bonne tenue aux regards de leur empereur. Un mot d'approbation les payait de leurs fatigues, et l'on peut dire que jamais chef militaire n'a été autant aimé du soldat que l'était Sa Majesté.
Le dernier courrier arrivé de Paris à Dresde, et dont les dépêches furent lues, comme je l'ai dit, à l'empereur, était porteur de plusieurs lettres pour moi, tant de ma famille que de deux ou trois de mes amis; et tous ceux qui, dans quelque grade ou dans quelque emploi que ce soit, ont suivi Sa Majesté dans ses campagnes, savent combien étaient précieuses les nouvelles que l'on recevait des siens. On m'y parlait, je me rappelle, d'un procès fameux, débattu alors devant la cour d'assises entre le banquier Michel et Reynier. Cette affaire scandaleuse faisait tant de bruit dans la capitale, qu'elle partageait presque avec les nouvelles de l'armée l'intérêt et l'attention du public. On me parlait aussi du voyage que l'impératrice était sur le point de faire à Cherbourg, pour assister à la rupture des digues et à l'envahissement du port par les eaux de la mer. Ce voyage, comme on peut bien le penser, avait été conseillé par l'empereur, qui cherchait toutes les occasions de mettre l'impératrice en évidence et de lui faire faire des actes de souveraineté comme régente de l'empire. Elle convoquait et présidait le conseil des ministres, et j'ai vu plus d'une fois l'empereur se féliciter, depuis la déclaration de guerre de l'Autriche, de ce que sa Louise, comme il l'appelait, était tout entière aux intérêts de la France, et n'avait plus d'Autrichien que sa naissance; aussi lui laissait-il la satisfaction de faire publier elle-même et en son nom toutes les nouvelles officielles de l'armée; on ne rédigeait plus de bulletins; les nouvelles lui étaient transmises toutes rédigées; et nul doute que ce ne fût de la part de Sa Majesté une attention pour rendre l'impératrice régente plus populaire, en la prenant pour l'intermédiaire des communications du gouvernement au public. Au surplus, il est de toute vérité que nous, qui étions sur les lieux, si nous étions immédiatement instruits du gain d'une bataille ou d'un échec malheureux, nous ne connaissions bien souvent l'ensemble des opérations des différens corps manœuvrant sur une ligne immense que par les journaux de Paris; on peut donc se figurer combien nous étions tous avides de les lire.