Rien n'était plus difficile que de sortir de Leipzig, cette ville étant environnée de toutes parts de corps ennemis. On avait proposé à l'empereur d'incendier les faubourgs où se présentaient les têtes de colonnes des armées alliées, afin de mieux assurer sa retraite; mais il avait repoussé cette proposition avec indignation, ne voulant pas laisser pour dernier adieu au fidèle roi de Saxe une de ses villes livrée aux flammes. Après l'avoir délié de sa fidélité, exhorté à songer à ses seuls intérêts, l'empereur, en le quittant, s'était dirigé vers la porte de Ranstadt; mais il la trouva tellement encombrée qu'il lui fut de toute impossibilité de s'y frayer un passage; il fut donc contraint de revenir sur ses pas, de traverser la ville, d'en sortir par la porte du nord, et de regagner le point par lequel seul il pouvait, selon son intention, se diriger sur Erfurt, en longeant les boulevards de l'ouest. Les ennemis n'étaient pas tout-à-fait maîtres de la ville, et c'était le sentiment général, qu'on aurait pu la défendre encore long-temps si l'empereur n'eût craint de l'exposer aux horreurs d'une prise d'assaut. Le duc de Raguse continuait à faire bonne contenance au faubourg de Halle contre les attaques réitérées du général Blücher, et le maréchal Ney, de son côté, voyait encore se briser devant son intrépidité les efforts réunis du général Woronzow, du corps prussien aux ordres du général Bülow et de l'armée suédoise.

Tant de valeur dut cependant céder au nombre, et surtout à la trahison: car, pendant le plus fort du combat aux portes de Leipzig, un bataillon badois, qui jusque-là avait vaillamment combattu dans les rangs français, abandonna tout à coup la porte Saint-Pierre, qu'il était chargé de défendre, et livra ainsi l'entrée de la ville à l'ennemi. Dès lors, selon ce que j'ai entendu raconter à plusieurs officiers qui se trouvaient dans cette bagarre, les rues de Leipzig présentèrent le tableau le plus horrible. Les nôtres, contraints de se retirer, ne le firent toutefois qu'en disputant le terrain. Mais un malheur irréparable vint bientôt jeter le désespoir dans l'âme de l'empereur.

Voici les faits qui signalèrent cette déplorable journée, tels que ma mémoire me les rappelle encore aujourd'hui. Je ne sais à quoi l'attribuer, mais aucun des grands événemens dont j'ai été témoin ne se présente plus clairement à mes souvenirs qu'une scène qui eut lieu, pour ainsi dire, sous les murs de Leipzig. Après avoir triomphé d'incroyables obstacles, nous étions enfin parvenus à passer l'Elster, sur le point du moulin de Lindenau. Il me semble voir encore l'empereur, plaçant lui-même sur la route des officiers qu'il chargeait d'indiquer le point de réunion des corps aux hommes isolés qui se présenteraient. Ce jour-là, après un immense désavantage causé par le nombre, sa sollicitude s'étendait à tout comme après un triomphe décisif. Mais il était tellement accablé de fatigue que quelques momens de sommeil lui furent indispensables, et il dormait profondément au bruit du canon, qui tonnait de toutes parts, quand une explosion terrible se fit entendre. Peu de temps après, je vis entrer au bivouac de Sa Majesté le roi de Naples, accompagné du maréchal Augereau; ils lui apportaient une triste nouvelle. Le grand pont de l'Elster venait de sauter, et c'était le dernier point de communication avec l'arrière-garde, forte encore de vingt mille hommes, et laissée de l'autre côté du fleuve sous le commandement du maréchal Macdonald. «Voilà donc comme on exécute mes ordres!» s'écria l'empereur, en se serrant la tête avec violence entre ses deux mains. Puis il resta un moment pensif et comme absorbé dans ses réflexions.

Sa Majesté avait effectivement donné l'ordre de miner tous les ponts sur l'Elster et de les faire sauter, mais seulement lorsque toute l'armée française serait mise à couvert par le fleuve. J'ai entendu depuis parler de cet événement en sens divers; j'en ai lu beaucoup de relations contradictoires. Il ne m'appartient pas de chercher à répandre la lumière sur un point d'histoire aussi controversé que celui-ci; j'ai dû me borner à rapporter ce qui était parfaitement à ma connaissance, et c'est ce que j'ai fait. Toutefois, qu'il me soit permis de soumettre ici à mes lecteurs une simple observation, qui s'est présentée à mon esprit quand j'ai lu ou entendu dire que l'empereur avait donné l'ordre lui-même de faire sauter le pont, pour mettre sa personne à l'abri des poursuites de l'ennemi. Je demande pardon du terme, mais cette supposition me paraît d'une absurdité qui passe toute croyance: car il est bien évident que, si, dans ces désastreuses circonstances, l'empereur avait pensé à sa sûreté personnelle, nous ne l'aurions pas vu peu de temps auparavant prolonger volontairement son séjour au palais du roi de Saxe, étant exposé alors à un danger bien plus imminent que celui qu'il pouvait courir après sa sortie de Leipzig. Certes, d'ailleurs, l'empereur ne joua pas la consternation dont il fut frappé, quand il apprit que vingt mille de ses braves étaient séparés de lui, et peut-être séparés pour toujours.

Combien de malheurs furent les suites inévitables de la destruction du dernier pont sur la route de Leipzig à Lindenau! et quels traits d'héroïsme, dont la plupart resteront éternellement inconnus, ont signalé ce désastre! Le maréchal Macdonald, se voyant séparé de l'armée, s'élança à cheval dans l'Elster et fut assez heureux pour atteindre l'autre rive; mais le général Dumortier, voulant suivre son chef intrépide, disparut et périt dans les flots, ainsi qu'un grand nombre d'officiers et de soldats; car tous avaient juré de ne point se rendre à l'ennemi, et ce ne fut que le petit nombre qui obéit à la cruelle nécessité de se reconnaître prisonniers. La mort du prince Poniatowski causa de vifs regrets à l'empereur, et l'on peut dire que tout ce qui se trouvait au quartier général fut profondément affligé de la perte du héros polonais. On était empressé d'apprendre des détails sur ce malheur, tout irréparable qu'il était. On savait que Sa Majesté l'avait chargé de couvrir la retraite de l'armée, et personne n'ignorait que l'empereur ne pouvait mieux placer sa confiance. Les uns racontaient que, se voyant serré par l'ennemi contre une rivière sans issue, ils l'avaient entendu dire à ceux qui l'entouraient: «Messieurs, c'est ici qu'il faut succomber avec honneur.» On ajoutait que, mettant bientôt en action son héroïque résolution, il avait traversé à la nage les eaux de la Pleisse, malgré les blessures qu'il avait reçues dans un combat opiniâtre qu'il soutenait depuis le matin. Enfin nous apprîmes que, ne trouvant plus de refuge contre une captivité inévitable que dans les flots de l'Elster, le brave prince s'y était précipité, sans considérer l'escarpement impraticable du bord opposé, et qu'en peu d'instans il fut englouti avec son cheval. Nous sûmes ensuite que son corps ne fut retrouvé que cinq jours après, et retiré de l'eau par un pêcheur. Telle fut la fin déplorable ensemble et glorieuse d'un des officiers les plus brillans et les plus chevaleresques qui se soient montrés dignes de figurer parmi l'élite des généraux français.

Cependant la pénurie des munitions de guerre obligeait l'empereur à se retirer promptement, quoique dans le plus grand ordre, sur Erfurt, ville richement approvisionnée de vivres, de fourrages, d'effets d'armement et d'équipement, enfin de toute sorte de munitions. Sa Majesté y arriva le 23, ayant eu chaque jour des combats à soutenir, pour assurer sa retraite, contre des forces quatre ou cinq fois plus nombreuses que celles qui restaient à sa disposition. À Erfurt l'empereur ne resta que deux jours, et en partit le 25, après avoir reçu les adieux de son beau-frère, le roi de Naples, qu'il ne devait plus revoir. Je fus témoin d'une partie de cette dernière entrevue, et je crus remarquer je ne sais quoi de contraint dans l'attitude du roi de Naples; ce dont, au surplus, l'empereur n'eut pas l'air de s'apercevoir. Il est vrai que le roi ne lui annonça pas son départ précipité, et que Sa Majesté ignorait que ce prince avait reçu secrètement un général autrichien[76]. L'empereur n'en fut informé que par des rapports postérieurs, et en parut peu surpris. Au surplus (je dois le faire observer, parce que j'ai eu souvent l'occasion d'en faire la remarque), tant de coups, précipités, pour ainsi dire, les uns sur les autres, frappaient l'empereur depuis quelque temps, qu'il y paraissait presque insensible; on eût dit qu'il était entièrement retranché dans ses idées de fatalité. Cependant Sa Majesté, impassible pour ses propres malheurs, laissa éclater toute son indignation quand elle apprit que les souverains alliés avaient considéré le roi de Saxe comme leur prisonnier, et l'avaient déclaré traître, précisément parce qu'il était le seul qui ne l'eût pas trahi. Certes, si la fortune lui était redevenue favorable comme par le passé, le roi de Saxe se serait trouvé maître d'un des plus vastes royaumes de l'Europe; mais la fortune ne nous fut plus que contraire, nos triomphes mêmes n'étaient plus suivis que d'une gloire inutile.

Ainsi, par exemple, l'armée française eut bientôt à se couvrir de gloire à Hanau, quand il lui fallut traverser en la renversant la nombreuse armée autrichienne et bavaroise réunie sur ce point sous les ordres du général Wrede. Six mille prisonniers furent le résultat de ce triomphe, qui nous ouvrit en même temps les approches de Mayence, où l'on croyait arriver sans de nouveaux obstacles. Ce fut le 2 novembre, après une marche de quatorze jours depuis Leipzig, que nous revîmes enfin les bords du Rhin, et que l'on put respirer avec quelque sécurité.

Après avoir consacré cinq jours à la réorganisation de l'armée, donné ses ordres, assigné à chacun des maréchaux et des chefs de corps le poste qu'il devait occuper en son absence, l'empereur quitta Mayence le 7, et le 9 il coucha à Saint-Cloud, où il revint, précédé de quelques trophées; car d'Erfurt à Francfort nous avions pris vingt drapeaux aux Bavarois. Ces drapeaux, apportés au ministère de la guerre par M. Lecouteulx, aide-de-camp du prince de Neufchâtel, avaient précédé de deux jours l'arrivée de Sa Majesté à Paris; et déjà ils avaient été présentés à l'impératrice, à qui l'empereur en avait fait hommage dans les termes suivans: «Madame et très-chère épouse, je vous envoie vingt drapeaux pris par mes armées aux batailles de Wachau, de Leipzig et de Hanau; c'est un hommage que j'aime à vous rendre. Je désire que vous y voyiez une marque de ma grande satisfaction de votre conduite pendant la régence que je vous ai confiée.»

Sous le consulat et pendant les six premières années de l'empire, lorsque l'empereur revenait à Paris à la suite d'une campagne, c'est que cette campagne était terminée; la nouvelle d'une paix conclue après la victoire l'avait toujours précédé. Pour la seconde fois, il n'en fut plus de même au retour de Mayence. En cette circonstance, comme au retour de Smorghoni, l'empereur laissait la guerre toujours vivante, et revenait, non plus pour présenter à la France les fruits de ses victoires, mais pour lui demander de nouveaux secours d'hommes et d'argent, afin de parer aux échecs et aux pertes éprouvées par nos armées. Cependant, malgré cette différence dans le résultat de nos guerres, l'accueil fait par la nation à Sa Majesté était toujours le même, du moins en apparence. Les adresses des différentes villes de l'intérieur n'étaient ni moins nombreuses ni moins remplies d'expressions de dévouement; ceux-là même qui concevaient des craintes pour l'avenir se montraient encore plus dévoués que les autres, de peur que l'on ne vînt à deviner leurs fatales prévisions. Pour moi, il ne me vint pas une seule fois à l'idée que l'empereur pût succomber en définitive dans la lutte qu'il soutenait: car mes idées ne se portaient pas si loin, et ce n'est qu'en y réfléchissant depuis que j'ai pu apprécier les dangers qui déjà le menaçaient à l'époque où nous sommes parvenus. J'étais comme ces hommes qui, ayant passé de nuit sur les bords d'un précipice, ne connaissent le péril auquel ils ont été exposés que quand le jour le leur a révélé. Pourtant je dois dire que tout le monde était las de la guerre, et que ceux de mes amis que je vis en revenant de Mayence me parlèrent tous du besoin de la paix.

Dans l'intérieur même du palais, j'entendais beaucoup de personnes attachées à l'empereur tenir, loin de sa présence, un pareil langage; mais c'était une toute autre version devant Sa Majesté. Quand elle daignait m'interroger, ce qui arrivait assez souvent, sur ce que j'avais entendu dire, je lui rapportais exactement la vérité; et quand, dans ces rapports confidentiels de la toilette de l'empereur, le mot de paix sortait de ma bouche, il s'écria plusieurs fois: «La paix! la paix!... Eh! qui la désire plus que moi?... Ce sont eux qui ne la veulent pas. Plus j'accorde, plus ils exigent.»