Un événement extraordinaire, qui eut lieu précisément le jour où Sa Majesté arriva à Saint-Cloud, donna quelques motifs de croire, quand il fut connu, que les alliés avaient conçu le dessein d'entamer de nouvelles négociations. On apprit en effet que M. de Saint-Aignan, ministre de Sa Majesté près des cours ducales de Saxe, avait été enlevé de vive force et conduit à Francfort, où se trouvaient alors réunis M. de Metternich, le prince de Schwartzenberg, et les ministres de Russie et de Prusse. Là on lui fit des ouvertures toutes pacifiques au nom des souverains alliés; après quoi M. de Saint-Aignan eut la faculté de se rendre sur-le-champ auprès de l'empereur, pour lui faire connaître les détails de son enlèvement et des propositions qui en avaient été la suite. Les offres des alliés, dont je n'eus point connaissance, et dont par conséquent je ne puis rien dire, durent toutefois paraître dignes d'examen à l'empereur; car ce fut bientôt un bruit général dans le palais qu'un nouveau congrès allait s'assembler à Manheim, que M. le duc de Vicence avait été désigné par Sa Majesté comme son ministre plénipotentiaire, et que, pour donner plus d'éclat à sa mission, elle venait en même temps de lui confier le porte-feuille des affaires étrangères. Je me rappelle que cette nouvelle fit renaître l'espérance, et fut reçue très-favorablement; car, bien que ce fût sans doute l'effet d'une prévention, personne n'ignorait que l'opinion générale ne voyait pas avec plaisir M. le duc de Bassano dans le poste où M. le duc de Vicence était appelé à lui succéder. M. le duc de Bassano passait pour aller au devant de ce qu'il croyait être les désirs secrets de l'empereur, et pour être contraire à la paix. On verra plus tard, par une réponse que me fit Sa Majesté à Fontainebleau, combien ces bruits étaient gratuits et dépourvus de fondement.

Il semblait alors d'autant plus probable que les alliés avaient réellement l'intention de traiter de la paix, qu'en se procurant à force ouverte un négociateur français, ils avaient été au devant de tout ce que l'on aurait pu dire pour attribuer les premières démarches à l'empereur; et, ce qui surtout donnait un grand poids à la croyance accordée aux dispositions pacifiques de l'Europe, c'est qu'il ne s'agissait pas seulement d'une paix continentale, comme à Tilsitt et à Schœnbrunn, mais bien d'une paix générale dans laquelle l'Angleterre intervenait comme partie contractante; de sorte que l'on espérait gagner en sécurité pour la suite ce que l'on perdrait peut-être par la rigidité des conditions. Mais, malheureusement, l'espoir auquel on se livrait avec une joie anticipée fut de peu de durée. On ne tarda pas à apprendre que les propositions communiquées à M. de Saint-Aignan, après son enlèvement, n'étaient qu'un leurre, une vieille ruse diplomatique à laquelle les étrangers n'avaient eu recours que pour gagner du temps en berçant l'empereur d'une fausse espérance. En effet, un mois ne s'était pas écoulé, on n'avait pas même eu le temps de compléter l'échange des correspondances préliminaires qui ont lieu en pareil cas, lorsque l'empereur eut connaissance de la fameuse déclaration de Francfort, dans laquelle, bien loin d'entrer en négociations avec Sa Majesté, on affectait de séparer sa cause de celle de la France. Que d'intrigues! Et que l'on bénit de bon cœur sa médiocrité quand on se compare aux hommes condamnés à vivre dans ce dédale de hautes fourberies et d'hypocrisies honorifiques! La triste certitude étant acquise que les étrangers voulaient une guerre d'extermination, ramena la consternation où régnait déjà l'espérance; mais le génie de Sa Majesté n'en fut point abattu, et dès lors tous ses efforts se dirigèrent vers la nécessité de faire encore une fois face à l'ennemi, non plus pour conquérir ses provinces, mais pour garantir d'une invasion le sol sacré de la patrie.


CHAPITRE XVII.

Souvenirs récens.—Sociétés secrètes d'Allemagne.—L'empereur et les francs-maçons.—L'empereur riant de Cambacérès.—Les fanatiques assassins.—Promenade sur les bords de l'Elbe.—Un magistrat saxon.—Zèle religieux d'un protestant.—Détails sur les sociétés de l'Allemagne.—Opposition des gouvernemens au Tugendweiren.—Origine et réformation des sectes de 1813.—Les chevaliers noirs et la légion noire.—La réunion de Louise.—Les concordistes.—Le baron de Nostitz et la chaîne de la reine de Prusse.—L'Allemagne divisée entre trois chefs de secte.—Madame Brede et l'ancien électeur de Hesse-Cassel.—Intrigue du baron de Nostitz.—Les secrétaires de M. de Stein.—Véritable but des sociétés secrètes.—Leur importance.—Questions de l'empereur.—Histoire ou historiette.—Réception d'un carbonari.—Un officier français dans le Tyrol.—Ses mœurs, ses habitudes, son caractère.—Partie de chasse et réception ordinaire.—Les Italiens et les Tyroliens.—Épreuves de patience.—Trois rendez-vous.—Une nuit dans une forêt.—Apparence d'un crime.—Preuves évidentes.—Interrogatoire, jugement et condamnation.—Le colonel Boizard.—Révélations refusées.—L'exécuteur et l'échafaud.—Religion du serment.—Les carbonari.


On ne doit point omettre, en parlant de l'année 1813, le nombre incroyable des affiliations qui eurent lieu pendant cette année aux sociétés secrètes, récemment formées en Italie et en Allemagne. L'empereur, dès le temps où il n'était encore que premier consul, non-seulement ne s'était point opposé à la réouverture des loges maçonniques, mais il est permis de penser qu'il l'avait favorisée sous main. Il était bien sûr que rien ne sortirait de ces réunions qui pût être dangereux pour sa personne ou contraire à son gouvernement, puisque la franc-maçonnerie comptait parmi ses adeptes, et avait même pour chefs, les plus grands personnages de l'état. D'ailleurs, il aurait été de toute impossibilité que dans ces sociétés, où se glissaient quelques faux-frères, un secret dangereux, s'il y en avait eu de tel, pût échapper à la vigilance de la police. L'empereur en parlait quelquefois, mais comme de purs enfantillages bons pour amuser les badauds; et je puis assurer qu'il riait de bon cœur quand on lui racontait que l'archi-chancelier, en sa qualité de chef du Grand-Orient, ne présidait pas un banquet maçonnique avec moins de gravité qu'il n'en apportait à la présidence du sénat et du conseil-d'état. Toutefois l'insouciance de l'empereur ne s'étendait pas jusqu'aux sociétés si connues en Italie sous le nom de carbonari, et en Allemagne sous diverses dénominations. Il faut convenir, en effet, qu'après les entreprises de deux jeunes allemands affiliés à l'illuminisme, il était bien permis à Sa Majesté de ne pas voir sans inquiétudes la propagation de ces liens de vertu, où de jeunes fanatiques se transformaient en assassins.

Je n'ai rien su de particulier relativement aux carbonari, puisque aucune circonstance ne nous rapprocha de l'Italie. Quant aux sociétés secrètes de l'Allemagne, je me rappelle que, pendant notre séjour à Dresde, j'en entendis parler avec beaucoup d'intérêt, et non sans effroi pour l'avenir, à un magistrat saxon avec lequel j'eus l'honneur de me trouver souvent. C'était un homme de soixante ans environ, parlant bien le français, et joignant au plus haut degré le flegme allemand à la gravité de l'âge. Dans sa jeunesse, il avait habité la France, et avait même fait une partie de ses études au collége de Sorrèze. J'attribuai l'amitié qu'il voulait bien me témoigner au plaisir qu'il éprouvait à entendre parler d'un pays dont la mémoire paraissait lui être toujours chère. Je me souviens parfaitement aujourd'hui de la profonde vénération avec laquelle cet excellent homme me parlait d'un de ses anciens professeurs de Sorrèze, qu'il appelait don Ferlus; et il faudrait que j'eusse la mémoire bien ingrate pour oublier un nom que je lui ai entendu répéter si souvent.

Mon excellent saxon se nommait M. Gentz, mais n'était point parent du diplomate du même nom attaché à la chancellerie autrichienne. Il était de la religion réformée, très-exact à remplir ses devoirs religieux; et je puis assurer que je n'ai jamais connu un homme plus simple dans ses goûts et plus pénétré de ses devoirs d'homme et de magistrat. Je n'oserais hasarder de dire quel était le fond de sa pensée sur l'empereur, car il en parlait rarement; et s'il eût eu quelque chose de désobligeant à en dire, on conçoit facilement qu'il aurait pour cela choisi un autre confident que moi. Un jour que nous étions ensemble à examiner les travaux que Sa Majesté faisait élever de toutes parts sur la rive gauche de l'Elbe, je ne sais comment la conversation vint à tomber sur les sociétés secrètes de l'Allemagne, sujet qui m'était totalement étranger. Comme je lui adressais des questions pour m'instruire, M. Gentz me dit: «Il ne faut pas croire que les sociétés secrètes qui se multiplient en Allemagne d'une manière si extraordinaire aient été protégées par les souverains. Le gouvernement prussien les vit naître avec effroi, quoiqu'il cherche actuellement à en tirer parti pour donner une apparence nationale à la guerre qu'il vous fait depuis la défection du général Yorck. Des réunions aujourd'hui tolérées ont été, même en Prusse, l'objet de vives persécutions. Il n'y a pas long-temps, par exemple, que le gouvernement prussien prit des mesures sévères pour supprimer la société dite tugendverein. Il parvint à la dissoudre; mais au moment même de sa dissolution, il s'en forma trois autres qui devaient être dirigées par les membres du tugendverein, en prenant toutefois la précaution de les déguiser sous des dénominations différentes. Le docteur Jahn se mit à la tête des chevaliers noirs, qui ont depuis donné naissance à un corps de partisans connu sous le nom de la légion noire, commandé par le colonel Lutzoff. Le souvenir toujours vivant en Prusse de la feue reine exerce une grande influence sur la nouvelle direction imprimée à ses institutions; elle en est comme la divinité occulte. De son vivant, elle avait donné au baron de Nostitz une chaîne d'argent qui devint entre ses mains la décoration, ou pour mieux dire le signe de ralliement d'une nouvelle société à laquelle il donna le nom de réunion de Louise. Enfin M. Lang s'est déclaré le chef d'un ordre de concordistes qu'il institua à l'instar des associations de ce nom qui s'étaient établies depuis quelque temps dans les universités.

«Mes fonctions de magistrat, ajouta M. Gentz, m'ont plusieurs fois mis à même d'avoir des renseignemens exacts sur ces nouvelles institutions, et vous pouvez regarder ce que je vous dis à ce sujet comme parfaitement authentique. Les trois chefs, dont je viens de vous parler, dirigent bien en apparence trois sociétés; mais il est bien certain que les trois n'en font qu'une, puisque ces messieurs se sont engagés à suivre en tout point les erremens du Tugendverein. Seulement ils se sont partagés l'Allemagne pour rendre, par leur présence, leur influence plus immédiate. M. Jahn s'est réservé plus particulièrement la Prusse, M. Lang le nord, et le baron de Nostitz le midi de l'Allemagne. Ce dernier sachant quelle peut être l'influence d'une femme sur de jeunes adeptes, s'est associé une très-belle actrice de Prague, nommée madame Brede, et elle a déjà fait faire à la Réunion de Louise une conquête fort importante et qui peut le devenir beaucoup plus pour l'avenir, si les Français éprouvaient des revers. L'ancien électeur de Hesse, affilié par l'entremise de madame Brede, a accepté, presque immédiatement après sa réception, la grande maîtrise de la Réunion de Louise, et le jour même de son installation il a remis entre les mains de M. de Nostitz les fonds nécessaires pour créer et équiper un corps franc de sept cents hommes destiné à entrer au service de la Prusse. Il est vrai qu'une fois nanti de la somme, le baron ne s'est nullement occupé de la formation du corps, ce qui a causé beaucoup d'humeur au vieil électeur; mais à force d'adresse et d'intrigues, madame Brede est parvenue à les réconcilier. Il a été démontré en effet que M. de Nostitz ne s'était pas approprié les fonds dont il était dépositaire, mais qu'il leur avait donné une autre destination que l'armement d'un corps franc. M. de Nostitz est sans contredit le plus zélé, le plus ardent et le plus habile des trois chefs; je ne le connais pas personnellement, mais je sais que c'est un des hommes les plus capables d'exercer un grand empire sur ceux qui l'écoutent. C'est ainsi qu'il a captivé M. de Stein, ministre prussien, au point que celui-ci entretient deux de ses secrétaires à la disposition du baron de Nostitz, pour rédiger sous sa direction les pamphlets dont l'Allemagne est inondée; mais je ne puis trop vous répéter, poursuivit M. Gentz, que la haine vouée aux Français par ces diverses sociétés n'est qu'une chose accidentelle et née uniquement des circonstances; car leur but primitif était le renversement des gouvernemens, tels qu'ils existaient en Allemagne; et leur principe fondamental, l'établissement d'un système d'égalité absolue. Cela est si vrai, qu'il a été vivement question parmi les adeptes du Tugendverein, de proclamer la souveraineté du peuple dans toute l'Allemagne, et ceux-ci disaient tout haut que la guerre ne devait point être faite au nom des gouvernemens qui, selon eux, ne sont que des instrumens. Je ne sais quel sera en définitive le résultat de toutes ces machinations; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'à force de se donner de l'importance, les sociétés secrètes s'en créent une réelle. À les entendre, eux seuls ont déterminé le roi de Prusse à se déclarer ouvertement contre la France, et ils se vantent hautement de n'en pas demeurer là. Après tout, il leur arrivera probablement ce qui arrive presque toujours en pareil cas; si on les croit utiles, on leur promettra monts et merveilles pour en tirer parti, et on les laissera là quand on n'aura plus besoin d'eux, car il est de toute impossibilité que des gouvernemens raisonnables perdent de vue le but réel de leur institution.»