M. de Bourrienne était alors à Paris sous la surveillance spéciale de M. le duc de Rovigo. J'entendis plusieurs fois ce ministre en parler à l'empereur, et toujours dans un sens favorable; mais il faut que les ennemis de l'ancien secrétaire du premier-consul aient été bien puissans ou que les préventions de Sa Majesté aient été bien fortes, car M. de Bourrienne ne revint jamais en faveur. L'empereur qui, comme je l'ai dit, daignait quelquefois s'entretenir familièrement avec moi, ne me parla jamais de M. de Bourrienne, que je n'avais pas vu depuis qu'il avait cessé de voir l'empereur. Je l'aperçus pour la première fois parmi les officiers de la garde nationale, le jour où ces messieurs, comme on le verra plus tard, furent reçus au palais, et je ne l'ai pas revu depuis; mais comme nous l'aimions tous beaucoup à cause de ses excellens procédés avec nous, il était souvent l'objet de notre conversation, et je puis dire de nos regrets. Au surplus, j'ignorai long-temps qu'à l'époque dont je parle, Sa Majesté lui avait fait offrir une mission pour la Suisse, puisque je n'ai appris cette circonstance que par la lecture de ses mémoires. Je ne saurais même cacher que cette lecture m'a péniblement affecté, tant j'aurais désiré que M. de Bourrienne eût alors abjuré ses ressentimens envers Sa Majesté, qui au fond l'aimait réellement.
Quoiqu'il en soit, s'il est bien évident aujourd'hui pour tout le monde que la déclaration de Francfort avait pour but d'opérer une désunion entre l'empereur et les Français, ce que les événemens ont expliqué depuis, ce n'était pas un secret pour le génie de l'empereur, et malheureusement on ne tarda pas à voir les ennemis atteindre en partie leur but. Non-seulement dans les sociétés particulières, on s'exprima librement d'une manière inconvenante pour Sa Majesté, mais on vit éclater des dissentimens dans le sein même du corps-législatif.
À la suite de la séance d'ouverture, l'empereur ayant rendu un décret pour que l'on nommât une commission composée de cinq sénateurs et de cinq membres du corps-législatif, ces deux corps s'assemblèrent à cet effet. La commission, comme on l'a vu par le discours de Sa Majesté, avait pour objet de prendre connaissance des pièces relatives aux négociations entamées entre la France et les puissances alliées. Au Corps Législatif, ce fut M. le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély qui porta le décret en l'appuyant de son éloquence ordinairement persuasive; il rappela les victoires de la France, la gloire de l'empereur; mais le scrutin donna pour membres à la commission cinq députés qui passaient pour être plus attachés à des principes de liberté qu'à la gloire de l'empereur; c'étaient MM. Raynouard, Lainé, Gallois, Flaugergues et Maine de Biran. L'empereur, dès le premier moment, ne parut pas content de ce choix, ne pensant pas toutefois que cette commission se montrerait hostile comme elle le fut bientôt; ce que je me rappelle fort bien, c'est que Sa Majesté dit devant moi au prince de Neufchâtel, avec un peu d'humeur, mais toutefois sans colère, «Ils ont été nommer cinq avocats!...»
Cependant l'empereur ne laissa rien voir au dehors de son mécontentement; aussitôt même que Sa Majesté eut reçu officiellement la liste des commissaires, elle adressa au président du corps-législatif une lettre conçue en ces termes, et sous la date du 23 de décembre:
«Monsieur le duc de Massa, président du corps-législatif, nous vous adressons la présente lettre close pour vous faire connaître que notre intention est que vous vous rendiez demain, 24 du courant, heure de midi, chez notre cousin le prince archi-chancelier de l'empire, avec la commission nommée hier par le corps législatif, en exécution de notre décret du 20 de ce mois, laquelle est composée des sieurs Raynouard, Lainé, Gallois, Flaugergues et Maine de Biran, et ce, à l'effet de prendre connaissance des pièces relatives à la négociation, ainsi que de la déclaration des puissances coalisées, qui seront communiquées par le comte Regnault, ministre d'état, et le comte d'Hauterive, conseiller d'état, attaché à l'office des relations extérieures, lequel sera porteur desdites pièces et déclaration.
»Notre intention est aussi que notredit cousin préside la commission.
»Sur ce, etc., etc.»
Les membres du sénat désignés pour faire partie de la commission étaient M. de Fontanes, M. le prince de Bénévent, M. de Saint-Marsan, M. de Barbé-Marbois, et M. de Beurnonville. À l'exception d'un de ces messieurs dont la disgrâce et l'opposition étaient publiquement connues, les autres passaient pour être sincèrement attachés à l'empire; et quelle qu'ait été l'opinion de tous et leur conduite postérieure, ils n'eurent point alors à encourir de la part de l'empereur les mêmes reproches que les membres de la commission du corps-législatif. Aucun acte d'opposition, aucun signe de mécontentement n'émana du sénat conservateur.
À cette époque, M. le duc de Rovigo venait très-fréquemment, ou pour mieux dire tous les jours chez l'empereur. Sa Majesté l'aimait beaucoup, et cela seul suffirait pour prouver qu'elle ne craignait pas d'entendre la vérité; car depuis qu'il était ministre, M. le duc de Rovigo ne la lui épargnait pas, ce que je puis affirmer, en ayant été témoin plusieurs fois. Dans Paris, il n'y avait pourtant qu'un cri contre ce ministre. Cependant je puis citer un fait que M. le duc de Rovigo n'a pas rapporté dans ses mémoires, et dont je garantis l'authenticité. On verra par cette anecdote si le ministre de la police cherchait ou non à augmenter le nombre des personnes qui se compromettaient chaque jour par leurs bavardages contre l'empereur.
Parmi les employés du trésor se trouvait un ancien receveur des finances, qui depuis vingt ans vivait modeste et content d'un emploi assez modique. C'était d'ailleurs un homme très-enthousiaste et de beaucoup d'esprit. Sa passion pour l'empereur tenait du délire, et il n'en parlait jamais qu'avec une sorte d'idolâtrie. Cet employé avait l'habitude de passer ses soirées dans un cercle qui se réunissait rue Vivienne. Les habitués du lieu, où naturellement la police devait avoir plus d'un œil ouvert, ne partageaient pas tous les opinions de la personne dont je parle. On commençait à juger les actes du gouvernement assez haut; les opposans laissaient éclater leur mécontentement, et le fidèle adorateur de Sa Majesté devenait d'autant plus prodigue d'exclamations admiratives que ses antagonistes se montraient eux-mêmes prodigues de reproches. M. le duc de Rovigo fut informé de ces discussions, qui devenaient chaque jour plus vives et plus animées. Un beau jour, notre honnête employé trouve, en rentrant chez lui, une lettre timbrée du ministère de la police générale. Il n'en peut croire ses yeux. Lui, homme bon, simple, modeste, vivant en dehors de toutes les grandeurs, dévoué au gouvernement, que peut lui vouloir le ministre de la police générale? Il ouvre la lettre: le ministre le mande pour le lendemain matin dans son cabinet. Il s'y rend, comme on peut le croire, avec toute la ponctualité imaginable; et alors un dialogue à peu près semblable à ce qui suit s'engage entre ces messieurs: «Il paraît, monsieur, lui dit M. le duc de Rovigo, que vous aimez beaucoup l'empereur?—Si je l'aime?... Je donnerais mon sang, ma vie!....—Vous l'admirez beaucoup?—Si je l'admire?..... Jamais l'empereur n'a été si grand! Jamais sa gloire!...—C'est fort bien, monsieur, et voilà des sentimens qui vous font honneur, des sentimens que je partage avec vous; mais je vous engage à les garder pour vous; car, j'en aurais sans doute bien du regret, mais vous me mettriez dans la nécessité de vous faire arrêter.—Moi! monseigneur?... Me faire arrêter?...—Eh! mais.... sans doute.—Comment?...—Ne voyez-vous pas que vous irritez des opinions qui resteraient cachées sans votre enthousiasme, et qu'enfin vous forcez en quelque sorte à se compromettre beaucoup de bonnes gens qui nous reviendront quand ils verront mieux les choses? Allez, monsieur, continuons à aimer, à servir, à admirer l'empereur; mais dans un moment comme celui-ci ne proclamons pas si haut de bons sentimens, dans la crainte de rendre coupables des hommes qui ne sont qu'égarés.» L'employé du trésor sortit alors de chez le ministre, après l'avoir remercié de ses conseils et lui avoir promis de se taire. Je n'oserais toutefois garantir qu'il lui ait scrupuleusement tenu parole; mais, ce que je puis affirmer de nouveau, c'est que ce que l'on vient de lire est de toute vérité; et je suis sûr que si ce passage de mes mémoires tombe sous les yeux de M. le duc de Rovigo, il lui rappellera un fait qu'il a peut-être oublié, mais dont il reconnaîtra toute l'exactitude.