Cependant la commission, composée, ainsi que je l'ai dit, de cinq sénateurs et de cinq membres du corps-législatif, se livrait assidûment à l'examen dont elle était chargée. Chacun de ces deux grands corps de l'état présenta à Sa Majesté une adresse séparée. Le sénat avait entendu le rapport que lui fit M. de Fontanes, et son adresse ne contint rien qui pût choquer l'empereur; elle était, au contraire, conçue dans les termes les plus mesurés. On y demandait bien la paix, mais une paix que Sa Majesté obtiendrait par un effort digne d'elle et des Français. «Que votre main tant de fois victorieuse, y était-il dit, laisse échapper ses armes après avoir assuré le repos du monde.» On y remarqua encore le passage suivant: «Non, l'ennemi ne déchirera pas cette belle et noble France, qui, depuis quatorze cents ans, se soutient avec gloire au milieu de tant de fortunes diverses, et qui, pour l'intérêt même des peuples voisins, sait toujours mettre un poids considérable dans la balance de l'Europe. Nous en avons pour gages votre héroïque constance et l'honneur national.» Puis cet autre: «La fortune ne manque pas long-temps aux nations qui ne se manquent pas à elles-mêmes.»

Ce langage tout français, et que commandaient au moins les circonstances, plut à l'empereur; et on peut en juger par la réponse qu'il fit, le 29 décembre, à la députation du sénat, présidée par le prince archi-chancelier de l'empire:

«Sénateurs, dit Sa Majesté, je suis sensible aux sentimens que vous m'exprimez. Vous avez vu, par les pièces que je vous ai fait communiquer, ce que je fais pour la paix. Les sacrifices que comportent les bases préliminaires que m'ont proposées les ennemis, je les ai acceptées; je les ferai sans regrets: ma vie n'a qu'un but, le bonheur des Français.

»Cependant le Béarn, l'Alsace, la Franche-Comté, le Brabant, sont entamés. Les cris de cette partie de ma famille me déchirent l'âme. J'appelle les Français au secours des Français! J'appelle les Français de Paris, de la Bretagne, de la Normandie, de la Champagne, de la Bourgogne et des autres départemens, au secours de leurs frères! Les abandonnerons-nous dans le malheur? Paix et délivrance de notre territoire doit être notre cri de ralliement. À l'aspect de tout ce peuple en armes, l'étranger fuira ou signera la paix sur les bases qu'il a lui-même proposées. Il n'est plus question de recouvrer les conquêtes que nous avions faites.»

Il faut avoir été en position de connaître le caractère de l'empereur pour concevoir combien ces derniers mots durent lui coûter à prononcer; mais il résultera aussi de la connaissance de son caractère la certitude qu'il lui en aurait moins coûté de faire ce qu'il promettait que de le dire. Il semblerait même que cela fut compris dans Paris; car le jour où le Moniteur publia la réponse de Sa Majesté au sénat, les rentes remontèrent de plus de deux francs, ce que l'empereur ne manqua pas de remarquer avec satisfaction, car on sait que le cours des rentes était pour lui le véritable thermomètre de l'opinion publique.

Quant à la conduite du corps-législatif, je l'ai entendue juger par un homme d'un vrai mérite et toujours imbu d'idées républicaines. Il dit un jour devant moi ces paroles qui m'ont frappé: «Le corps législatif fit alors ce qu'il aurait dû faire toujours, excepté dans cette circonstance.» Au langage du rapporteur de la commission, il fut trop facile de voir que l'orateur croyait aux mensongères promesses de la déclaration de Francfort. Selon lui, ou, pour mieux dire, selon la commission dont il n'était, après tout, que l'organe, l'intention des étrangers n'était point d'humilier la France; ils voulaient seulement nous renfermer dans nos limites et réprimer l'élan d'une activité ambitieuse, si fatale depuis vingt ans à tous les peuples de l'Europe. «Les propositions des puissances coalisées, disait la commission, nous paraissent honorables pour la nation, puisqu'elles prouvent que l'étranger nous craint et nous respecte.» Enfin l'orateur, poursuivant sa lecture et étant parvenu à un passage où il faisait allusion à l'empire des lis, ajouta en propres termes que le Rhin, les Alpes, les Pyrénées et les deux mers renfermaient un vaste territoire dont plusieurs provinces n'avaient pas appartenu à l'ancienne France, et que cependant la couronne royale de France était brillante de gloire et de majesté entre tous les diadèmes.

À ces mots, M. le duc de Massa interrompit l'orateur, s'écriant: «Ce que vous dites là est inconstitutionnel.» À quoi l'orateur répliqua vivement: «Je ne vois d'inconstitutionnel ici que votre présence.» Puis il continua la lecture de son rapport. L'empereur était chaque soir informé de ce qui s'était passé dans la séance du corps-législatif, et je me rappelle que le soir du jour où le rapport fut lu, il avait quelque chose de soucieux. Avant de se coucher, il se promena quelque temps dans sa chambre avec une émotion marquée, comme quelqu'un qui cherche à prendre une résolution. Enfin il se décida à ne point laisser passer l'adresse du corps-législatif, qui lui avait été communiquée, conformément à l'usage. Le temps pressait; le lendemain il eût été trop tard; l'adresse eût circulé dans tout Paris, où les esprits étaient déjà assez vivement agités. L'ordre fut donc donné au ministre de la police générale de faire saisir l'épreuve du rapport et celle de l'adresse chez l'imprimeur, et de briser les planches déjà composées. De plus, l'ordre fut donné aussi de faire fermer les portes du corps-législatif, ce qui fut exécuté, et ainsi la législature se trouva ajournée.

J'ai entendu vivement regretter alors par un grand nombre de personnes que Sa Majesté ait adopté ces mesures, et surtout qu'après les avoir prises, elle ne s'en soit pas tenue là. On disait que puisque le corps-législatif était dissous violemment, il valait mieux, quoi qu'il dût en arriver, convoquer une autre chambre, mais que l'empereur ne reçût pas les membres de celle qu'on renvoyait. Sa Majesté pensa autrement, et donna aux députés une audience de congé; ils vinrent aux Tuileries; et là, son trop juste mécontentement s'exhala en ces termes:

«J'ai supprimé votre adresse; elle était incendiaire. Les onze douzièmes du corps-législatif sont composés de bons citoyens: je les connais; je saurai avoir des égards pour eux; mais un autre douzième renferme des factieux, des gens dévoués à l'Angleterre. Votre commission et son rapporteur, M. Lainé, sont de ce nombre; il correspond avec le prince régent par l'intermédiaire de l'avocat Desèze; je le sais, j'en ai la preuve; les quatre autres sont des factieux..... S'il y a quelques abus, est-ce le moment de me venir faire des remontrances, quand deux cent mille Cosaques franchissent nos frontières? Est-ce le moment de venir disputer sur les libertés et les sûretés individuelles, quand il s'agit de sauver la liberté politique et l'indépendance nationale? Il faut résister à l'ennemi; il faut suivre l'exemple de l'Alsace, des Vosges et de la Franche-Comté, qui veulent marcher contre lui, et s'adressent à moi pour avoir des armes....... Vous cherchez, dans votre adresse, à séparer le souverain de la nation.... C'est moi qui représente ici le peuple, car il m'a donné quatre millions de suffrages. Si je voulais vous croire, je céderais à l'ennemi plus qu'il ne vous demande... Vous aurez la paix dans trois mois, ou je périrai..... Votre adresse était indigne de moi et du corps-législatif.»

Quoiqu'il fût défendu aux journaux de reproduire les détails de cette scène, le bruit s'en répandit dans Paris avec la rapidité de l'éclair. On rapporta, on commenta les paroles de l'empereur; et bientôt les députés congédiés allèrent les faire retentir dans les départemens. Je me rappelle avoir vu dès le lendemain le prince archi-chancelier venir chez Sa Majesté et demander à lui parler: c'était en faveur de M. Desèze, dont il fut alors le protecteur. Malgré les paroles menaçantes de Sa Majesté, il la trouva disposée à ne faire prendre aucune mesure de rigueur; car déjà sa colère était tombée, ainsi que cela arrivait toujours à l'empereur quand il n'avait pu contenir un mouvement de vivacité. Quoi qu'il en soit, la funeste mésintelligence provoquée par la commission du corps-législatif entre ce corps et l'empereur produisit de toutes manières l'effet le plus fâcheux; et il est facile de concevoir combien durent s'en réjouir les ennemis, qui ne manquèrent pas d'en être promptement informés par les nombreux agens qu'ils avaient en France. Ce fut sous ces tristes auspices que finit l'année 1813. On verra dans la suite quelles en furent les conséquences, et enfin l'histoire jusqu'ici ignorée de la chambre de l'empereur à Fontainebleau, c'est-à-dire du temps le plus douloureux de ma vie.