CHAPITRE XXI.

Commissaires envoyés dans les départemens.—Les ennemis sur le sol de la France.—Français dans les rangs ennemis.—Le plus grand crime aux yeux de l'empereur.—Ancien projet de Sa Majesté, relativement à Ferdinand VII.—Souhaits et demandes du prince d'Espagne.—Projet de mariage.—Le prince d'Espagne un embarras de plus.—Mesures prises par l'empereur.—Reddition de Dantzig et convention violée.—Reddition de Torgaw.—Fâcheuses nouvelles du Midi.—Instructions au duc de Vicence.—M. le baron Capelle et commission d'enquête.—Coïncidence remarquable de deux événemens.—Mise en activité de la garde nationale de Paris.—L'empereur commandant en chef.—Composition de l'état-major général.—Le maréchal Moncey.—Désir de l'empereur d'amalgamer toutes les classes de la société.—Le plus beau titre aux yeux de l'empereur.—Zèle de M. de Chabrol et amitié de l'empereur.—Un maître des requêtes et deux auditeurs.—Détails ignorés.—M. Allent et M. de Sainte-Croix.—La jambe de bois.—Empressement des citoyens et manque d'armes.—Invalides redemandant du service.


Afin de paralyser le mauvais effet que pourraient produire dans les provinces les rapports des membres du corps législatif et les correspondances des alarmistes, Sa Majesté nomma parmi les membres du sénat conservateur un certain nombre de commissaires qu'il chargea de visiter les départemens et d'y remonter l'esprit public. C'était sûrement une mesure salutaire, et que les circonstances commandaient impérieusement, car le découragement commençait à se faire sentir dans les masses de la population, et l'on sait combien, en pareil cas, la présence des autorités supérieures rend de confiance à ceux qui ne sont que timides. Cependant les ennemis avançaient sur plusieurs points; déjà ils avaient foulé le sol de la vieille France. Quand de semblables nouvelles arrivaient à l'empereur, elles l'affligeaient profondément, mais sans l'abattre; quelquefois pourtant il faisait éclater son indignation, mais c'était surtout quand il voyait par les rapports que des émigrés français se trouvaient dans les rangs ennemis. Il les flétrissait du nom de traîtres, d'infâmes, de misérables indignes de pitié. Je me rappelle qu'à l'occasion de la prise d'Huningue il flétrit de la sorte un M. de Montjoie, qui servait dans l'armée bavaroise, après avoir pris un nom allemand que j'ai oublié. L'empereur ajoutait cependant: «Au moins celui-là a-t-il eu la pudeur de ne pas garder son nom français!» En général, facile à ramener sur presque tous les points, l'empereur était impitoyable pour tous ceux qui portaient les armes contre leur patrie; et combien de fois ne lui ai-je pas entendu dire qu'il n'y avait pas de plus grand crime à ses yeux!

Pour ne pas ajouter à la complication de tant d'intérêts qui se croisaient et se compliquaient chaque jour davantage, déjà l'empereur avait pensé à renvoyer Ferdinand VII en Espagne, j'ai même, la certitude que Sa Majesté lui fit faire quelques ouvertures à ce sujet pendant son dernier séjour à Paris, mais ce fut le prince espagnol qui ne voulut pas, ne cessant au contraire de demander à l'empereur son appui. Il souhaitait par-dessus tout devenir l'allié de Sa Majesté, aussi tout le monde sait-il que dans ses lettres à Sa Majesté il le pressait sans cesse de lui donner une femme de sa main. L'empereur avait pensé sérieusement à lui faire épouser la fille aînée du roi Joseph, ce qui semblait un moyen conciliatoire entre les droits du prince Joseph et ceux de Ferdinand VII. Le roi Joseph ne demandait pas mieux que de se prêter à cet arrangement, et à la manière dont il avait joui de sa royauté depuis le commencement de son règne, il est permis de penser que Sa Majesté ne devait pas y tenir beaucoup. Le prince Ferdinand avait acquiescé à cette alliance, qui paraissait lui convenir beaucoup; mais tout à la fin de 1813, il demanda du temps, et la suite des événemens mit cette affaire au nombre de celles qui n'existèrent qu'en projet. Le prince Ferdinand quitta enfin Valençay, mais plus tard que l'empereur ne l'avait autorisé à le faire, car depuis assez long-temps sa présence n'était qu'un embarras de plus. Au reste, l'empereur n'eut point à se plaindre de sa conduite envers lui jusqu'après les événemens de Fontainebleau.

Quoi qu'il en soit, dans la situation des affaires, ce qui concernait le prince d'Espagne n'était qu'une chose accidentelle non plus que le séjour du pape à Fontainebleau; le grand point, l'objet qui prédominait tout, était la défense du sol de la France que les premiers jours de janvier virent envahir sur plusieurs points. Là était la grande pensée de Sa Majesté que cela n'empêchait pas cependant d'entrer comme de coutume dans tous les détails de son administration, et l'on verra bientôt quelles mesures il prit pour le rétablissement de la garde nationale à Paris. J'ai eu sur cet objet des documens certains et des détails peu connus, par une personne qu'il ne m'est pas permis de nommer, mais que sa position a mis à même de voir tous les rouages de sa formation. Tous ces travaux exigèrent encore pendant près d'un mois la présence de Sa Majesté à Paris; elle y resta donc jusqu'au 25 de janvier; mais que de funestes nouvelles lui parvinrent durant ces vingt-cinq jours!

D'abord l'empereur apprit que les Russes, aussi peu scrupuleux que les Autrichiens à observer les conditions ordinairement sacrées d'une capitulation, venaient de fouler aux pieds les stipulations de celle de Dantzig. Au nom de l'empereur Alexandre le prince de Wurtemberg, qui commandait le siége, avait reconnu et garanti au général Rapp et aux troupes placées sous son commandement le droit de retourner en France; ces stipulations ne furent pas plus respectées que ne l'avaient été, quelques mois auparavant, celles convenues avec le maréchal Saint-Cyr, par le prince de Schartzemberg; ainsi la garnison de Dantzig fut faite prisonnière de guerre avec autant de mauvaise foi que l'avait été la garnison de Dresde. Cette nouvelle, arrivée presque en même temps que celle de la reddition de Torgaw, affligea d'autant plus Sa Majesté qu'elle concourait à lui prouver que les puissances ennemies ne voulaient traiter de la paix que pour la forme, avec la résolution de reculer toujours devant une conclusion définitive.

À la même époque les nouvelles de Lyon n'étaient nullement rassurantes; le commandement en avait été confié au maréchal Augereau, et on l'accusa d'avoir manqué d'énergie pour prévenir ou arrêter l'invasion du raidi de la France. Au surplus, je ne m'arrête point ici à cette circonstance, me proposant, dans le chapitre suivant, de recueillir ceux de mes souvenirs qui se rapportent le plus au commencement de la campagne de France et à quelques circonstances qui l'ont précédée. Je me borne donc en ce moment à rappeler, autant que ma mémoire peut me le permettre, ce qui se rapporte aux derniers jours que l'empereur passa à Paris.

Dès le 4 de janvier Sa Majesté, bien que sans espoir, comme je l'ai dit tout à l'heure, d'amener les étrangers à conclure enfin une paix dont tout le monde avait si grand besoin, donna au duc de Vicence ses instructions et l'envoya au quartier général des alliés; mais il dut attendre long-temps ses passe-ports. En même temps des ordres spéciaux étaient envoyés aux préfets des départemens dont le territoire était envahi, pour la conduite qu'ils devaient tenir dans des circonstances aussi difficiles. Jugeant en même temps qu'il était indispensable de faire un exemple pour rehausser le courage des timides, l'empereur ordonna la création d'une commission d'enquête chargée d'examiner la conduite de M. le baron Capelle, préfet du département du Léman, lors de l'entrée des ennemis à Genève; enfin un décret mobilisa cent vingt bataillons de gardes nationales de l'empire, et régla la levée en masse des départemens de l'est en état de porter les armes. Mesures excellentes sans doute, mais vaines précautions! la destinée était plus forte que le génie d'un grand homme.