Nous allons bientôt voir commencer la campagne des miracles. Mais avant de rapporter les choses dont je fus témoin pendant cette campagne, où je ne quittai pour ainsi dire pas l'empereur, il est nécessaire que je réunisse ici quelques souvenirs qui en sont pour ainsi dire l'introduction obligée. On sait que les cantons suisses avaient solennellement déclaré à l'empereur qu'ils ne laisseraient point violer leur territoire, et qu'ils feraient tout pour s'opposer au passage des armées alliées qui se dirigeaient sur les frontières de France par le Brisgaw. L'empereur, pour les arrêter dans leur marche, comptait sur la destruction du pont de Bâle. Mais ce pont ne fut pas détruit; et la Suisse, au lieu de garder la neutralité à laquelle elle s'était engagée, entra dans la coalition contre la France. Les armées étrangères passèrent le Rhin à Bâle, à Schaffouse et à Manheim. Des capitulations faites avec les généraux des troupes coalisées pour les garnisons françaises de Dantzick, de Dresde et autres places fortes, furent, comme on l'a vu, ouvertement violées. Ainsi, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et son corps d'armée avaient été, contre la foi des traités, entourés par des forces supérieures, désarmés et conduits prisonniers en Autriche; et vingt mille hommes, reste de la garnison de Dantzick, furent aussi arrêtés par l'ordre de l'empereur Alexandre, et conduits dans les déserts de la Russie. Genève ouvrit ses portes à l'ennemi. Dans le courant de janvier, Vesoul, Épinal, Nancy, Langres, Dijon, Châlons-sur-Saône et Bar-sur-Aube furent occupés par les coalisés.
L'empereur, à mesure que le danger devenait plus pressant, déployait de plus en plus son énergie et son infatigable activité. Il pressait l'organisation des nouvelles levées, et, pour subvenir aux dépenses les plus urgentes, puisait trente millions dans le trésor secret qu'il conservait dans les caves du pavillon Marsan. Mais les levées de conscrits se faisaient difficilement. Dans le cours de la seule année 1813, un million quarante mille soldats avaient été appelés sous les drapeaux. La France ne pouvait plus suffire à de si énormes sacrifices. Cependant les vétérans venaient de toutes parts s'enrôler. Le général Carnot offrit ses services à l'empereur, qui fut vivement touché de cette démarche, et lui confia la défense d'Anvers. Tout le monde sait avec quel courage le général s'acquitta de cette importante mission. Des colonnes mobiles et des corps de partisans s'armèrent dans les départemens de l'est, quelques riches propriétaires levèrent et organisèrent des compagnies de volontaires, et il se forma des corps de cavalerie d'élite dont les cavaliers s'équipaient à leurs frais.
Au milieu de ces préparatifs, l'empereur reçut une nouvelle qui l'affligea profondément: le roi de Naples venait de se joindre aux ennemis de la France. Déjà, lorsque Sa Majesté avait vu le prince royal de Suède, après avoir été maréchal et prince de l'empire, entrer dans la coalition contre son ancienne patrie, je l'avais entendu éclater en reproches et en cris d'indignation; et cependant le roi de Suède avait plus d'une raison à faire valoir pour sa justification. Il était seul dans le Nord, cerné par les puissances ennemies, et tout-à-fait hors d'état de lutter contre elles, quand même les intérêts de sa nouvelle patrie auraient été inséparables de ceux de la France. En refusant d'entrer dans la coalition, il aurait attiré sur la Suède la colère de ses redoutables voisins, et avec le trône, il aurait sacrifié et perdu sans fruit la nation qui l'avait adopté. Ce n'était point à l'empereur qu'il devait son élévation. Le roi Joachim, au contraire, n'était rien que par l'empereur. C'était bien l'empereur qui lui avait donné une de ses sœurs pour femme, qui lui avait donné un trône, l'avait traité aussi bien et mieux qu'un frère. Le devoir du roi de Naples était donc de ne point séparer sa cause de celle de la France. Et d'ailleurs c'était aussi son intérêt: si l'empereur tombait, comment les rois de sa famille et de sa façon pouvaient-ils espérer de rester debout? C'était ce qu'avaient compris les rois Joseph et Jérôme, et le brave et loyal prince Eugène. Celui-ci défendait courageusement en Italie la cause de son père adoptif. Si le roi de Naples se fût joint à lui, ils auraient ensemble marché sur Vienne; et cette manœuvre audacieuse, mais pourtant très-praticable, aurait infailliblement sauvé la France.
Telles sont quelques-unes des réflexions que j'ai entendu faire à l'empereur lorsqu'il parlait de la défection du roi de Naples. Dans le premier moment toutefois il ne raisonna point avec tant de calme; sa colère était extrême, et il s'y mêlait de la douleur et comme des mouvemens de pitié: «Murat, s'écriait-il, Murat me trahir! Murat se vendre aux Anglais! Le malheureux! Il s'imagine que, s'ils venaient à bout de me renverser, ils lui laisseraient le trône sur lequel je l'ai fait asseoir. Pauvre fou! Ce qui peut lui arriver de pire est que sa trahison réussisse; car il aurait moins de pitié à attendre de ses nouveaux alliés que de moi-même.»
La veille de son départ pour l'armée, l'empereur reçut le corps d'officiers de la garde nationale parisienne. La réception se fit dans la grande salle des Tuileries. Cette cérémonie fut imposante et triste. L'empereur se présenta à l'assemblée avec Sa Majesté l'impératrice, et tenant par la main le roi de Rome, âgé de trois ans moins deux mois. Quoique le discours qu'il prononça dans cette circonstance soit déjà connu, je le répète ici, ne voulant point que ces belles et solennelles paroles de mon ancien maître manquent dans mes mémoires:
«Messieurs les officiers de la garde nationale, j'ai du plaisir à vous voir réunis autour de moi. Je pars cette nuit pour aller me mettre à la tête de l'armée. Je laisse avec confiance sous votre garde, en quittant la capitale, ma femme et mon fils, sur lesquels sont placées tant d'espérances. Je vous devais ce témoignage de confiance pour tous ceux que vous n'avez cessé de me donner dans les principales époques de ma vie. Je partirai l'esprit dégagé d'inquiétude lorsqu'ils seront sous votre fidèle garde. Je vous laisse ce que j'ai au monde de plus cher après la France, et le remets à vos soins.
»Il pourrait arriver que, par les manœuvres que je vais faire, les ennemis trouvassent le moment de s'approcher de vos murailles. Si la chose avait lieu, souvenez-vous que ce ne peut être que l'affaire de quelques jours, et que j'arriverai bientôt à votre secours. Je vous recommande d'être unis entre vous et de résister à toutes les insinuations qui tendraient à vous diviser. On ne manquera pas de chercher à ébranler votre fidélité à vos devoirs; mais je compte que vous repousserez ces perfides instigations.»
À la fin de ce discours, l'empereur arrêta ses regards sur l'impératrice et sur le roi de Rome, que son auguste mère tenait dans ses bras; et montrant des yeux et du geste à l'assemblée cet enfant, dont la physionomie expressive semblait répondre à la solennité de la circonstance, il ajouta d'une voix émue: «Je vous le confie, messieurs; je le confie à l'amour de ma fidèle ville de Paris. «À ces mots de Sa Majesté, mille cris et mille bras se levèrent, jurant de garder et de défendre ce dépôt précieux. L'impératrice, baignée de larmes, et pâle des émotions diverses dont elle était agitée, allait se laisser tomber, si l'empereur ne l'eût soutenue dans ses bras. À cette vue, l'enthousiasme fut à son comble; des pleurs coulèrent de tous les yeux; et il n'y avait aucun des assistans qui ne parût, en se retirant, disposé à donner son sang pour la famille impériale. C'est ce jour-là que je revis pour la première fois M. de Bourrienne au palais; il portait, si je ne me trompe, l'habit de capitaine de la garde nationale.
Le 25 janvier, l'empereur partit pour l'armée, après avoir conféré la régence à Sa Majesté l'impératrice. Nous allâmes coucher à Châlons-sur-Marne. Son arrivée arrêta les progrès des armées ennemies et la retraite de nos troupes. Le surlendemain, il attaqua à son tour les alliés à Saint-Dizier. L'entrée de Sa Majesté dans cette ville fut signalée par les marques d'enthousiasme et de dévouement les plus touchantes. Au moment où l'empereur mettait pied à terre, un ancien colonel, M. Bouland, vieillard plus que septuagénaire, se jeta aux genoux de Sa Majesté, lui exprimant toute la douleur que lui avait causée la vue des baïonnettes étrangères, et la confiance qu'il avait que l'empereur en nettoierait le sol de la France. Sa Majesté releva le digne vétéran, en lui disant avec gaîté qu'elle n'épargnerait rien pour accomplir une si bonne prédiction. Les alliés s'étaient conduits inhumainement à Saint-Dizier; des femmes, des vieillards étaient morts ou malades des mauvais traitemens qu'ils en avaient éprouvés: aussi la présence de Sa Majesté fut-elle un grand sujet de joie pour le pays.
L'ennemi ayant été repoussé à Saint-Dizier, l'empereur apprit que l'armée de Silésie se concentrait sur Brienne. Aussitôt il se mit en marche à travers la forêt de Déo. Les braves qui le suivaient paraissaient être aussi infatigables que lui. On fit halte au bourg d'Éclaron, où Sa Majesté accorda des fonds aux habitans pour la réparation de leur église, que les ennemis avaient dévastée. Le chirurgien de ce bourg s'étant avancé pour remercier l'empereur, Sa Majesté l'examina attentivement et lui dit: «Vous avez servi, monsieur?—Oui, sire; j'étais à l'armée d'Égypte.—Pourquoi n'avez-vous pas la croix?—Sire, parce que je ne l'ai jamais demandée.—Monsieur, vous n'en êtes que plus digne. J'espère que vous porterez celle que je vais vous faire remettre.» Et en quelques minutes son brevet fut signé par l'empereur et remis au nouveau chevalier, à qui l'empereur recommanda d'avoir le plus grand soin des malades et des blessés de notre armée qui se trouveraient à portée de recevoir ses secours[79].