En entrant dans Mézières, Sa Majesté fut reçue par les autorités de la ville, le clergé et la garde nationale. «Messieurs, dit l'empereur aux gardes nationaux qui se pressaient autour de lui, nous combattons aujourd'hui pour nos foyers; sachons les défendre, et que les Cosaques ne viennent pas s'y chauffer: ce sont de mauvais hôtes qui ne vous y laisseraient pas de place. Montrons-leur que tout Français est né soldat et bon soldat.» Sa Majesté, en recevant les hommages du curé, s'aperçut que cet ecclésiastique la regardait avec intérêt et attendrissement. Cela fit que l'empereur, à son tour, considéra le bon prêtre avec plus d'attention; il le reconnut pour un de ses anciens régens du collége de Brienne. «Eh quoi! c'est vous, mon cher maître! s'écria Sa Majesté. Vous n'avez donc jamais quitté la contrée? Tant mieux; vous n'en pourrez que mieux servir la cause de la patrie. Je n'ai pas besoin de vous demander si vous connaissez le pays.—Sire, dit le curé, j'y trouverais mon chemin les yeux fermés.—Venez donc avec nous; vous nous servirez de guide; et nous causerons.» Aussitôt le digne prêtre fit seller sa paisible jument, et vint se placer au centre de l'état-major impérial.

Le même jour, nous arrivâmes devant Brienne. La marche de l'empereur avait été si secrète et si prompte, que les Prussiens n'en furent informés qu'au moment où il tomba sur eux. Quelques officiers-généraux furent faits prisonniers; et Blücher lui-même, qui descendait tranquillement du château, n'eut que le temps de tourner les talons et de s'enfuir le plus vite qu'il put, au milieu des balles de notre avant-garde. L'empereur crut un instant que le général prussien avait été pris, et s'écria: «Nous tenons ce vieux sabreur; la campagne ne sera pas longue.» Les Russes établis dans le bourg y mirent le feu. On se battit au milieu de l'incendie. La nuit arriva sans séparer les combattans. Dans l'espace de douze heures, le bourg fut pris et repris plusieurs fois. L'empereur était furieux que Blücher lui eût échappé.

En rentrant au quartier-général, qui avait été établi à Mézières, Sa Majesté faillit être percée de la lance d'un Cosaque; mais avant que l'empereur eût eu le temps de voir le mouvement de ce misérable, le brave colonel Gourgaud, qui marchait derrière Sa Majesté, abattit le Cosaque d'un coup de pistolet.

L'empereur n'avait avec lui que quinze mille hommes, et ils avaient lutté avec un succès égal contre quatre vingt mille soldats étrangers. À la suite de ce combat, les Prussiens battirent en retraite sur Bar-sur-Aube, et Sa Majesté s'établit au château de Brienne, où il passa deux nuits. Je me rappelai, durant ce séjour, celui que j'avais fait dix ans auparavant avec l'empereur dans ce même château de Brienne, lorsqu'il allait à Milan ajouter le titre de roi d'Italie à celui d'empereur des Français. «Aujourd'hui, me disais-je, non-seulement l'Italie est perdue pour lui; mais encore c'est au centre de l'empire français, c'est à quelques lieues de sa capitale, que l'empereur se défend contre d'innombrables ennemis!» La première fois que j'avais vu Brienne, l'empereur y avait été reçu en souverain par une noble famille qui, quinze ans auparavant, l'y accueillait en protégé. Il y avait retrouvé les plus doux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse; et en comparant ce qu'il était en 1805 à ce qu'il avait été à l'école militaire, il avait parlé avec orgueil du chemin qu'il avait fait. En 1814, le 31 janvier, on pouvait commencer à prévoir où ce chemin aboutirait. Ce n'est pas que je veuille m'annoncer comme ayant prévu la chute de l'empereur. Non; je n'allais pas jusque là. Habitués à le voir compter sur son étoile, la plupart de ceux qui l'entouraient n'y comptaient pas moins que lui. Mais cependant nous ne pouvions nous dissimuler qu'il y avait eu du changement. Pour se faire illusion là-dessus, il aurait fallu fermer les yeux, afin de ne plus voir ni entendre ces masses d'étrangers que nous n'avions jusqu'alors vus que chez eux, et qui étaient chez nous à leur tour.

À chaque pas, en effet, nous trouvions d'horribles preuves du passage des ennemis. Après avoir pris possession des villes ou des villages, ils en arrêtaient les habitans, les maltraitaient à coups de sabre et de crosse de fusil, les dépouillaient de leurs habits, et se faisaient suivre par ceux qu'ils jugeaient propres à leur servir de guides dans leur marche. S'ils ne se trouvaient point conduits comme ils l'entendaient, ils sabraient ou fusillaient leurs malheureux guides. Ils se faisaient livrer partout les vivres, boissons, bestiaux, fourrages, en un mot, tout ce qui pouvait être utile à leur armée, frappaient d'énormes réquisitions; et quand ils avaient épuisé toutes les ressources de leurs victimes, ils achevaient le plus souvent leur œuvre de destruction par le pillage et l'incendie. Les Prussiens, et surtout les Cosaques, se signalaient par leur brutale férocité. Tantôt ces hideux saunages entraient de vive force dans les maisons, se partageaient tout ce qui leur tombait sous la main, chargeaient de butin leurs chevaux, et brisaient ce qu'ils ne pouvaient enlever; tantôt, ne trouvant pas de quoi contenter leur avidité, ils décrochaient les portes, les fenêtres, démolissaient les plafonds pour en arracher les poutres, et faisaient de ces débris, ainsi que des meubles trop lourds pour être emportés, un feu qui, se communiquant aux toitures de chaque maison, consumait en un instant l'asile des malheureux habitans, et les forçait à se réfugier dans les bois.

Ailleurs les habitans plus aisés leur donnaient ce qu'ils demandaient, et surtout de l'eau-de-vie, dont ils étaient le plus avides, croyant par cette docilité échapper à leur férocité. Mais ces barbares, échauffés par la boisson, se portaient alors aux derniers excès; ils se saisissaient des filles, des femmes, des servantes, les battaient à outrance pour les contraindre à boire de l'eau-de-vie, et quand elles étaient tombées dans un état complet d'anéantissement, ils assouvissaient sur elles leur infâme lubricité. Beaucoup de femmes et de jeunes filles avaient assez de courage et de force pour se défendre contre ces brigands; mais ils se réunissaient trois ou quatre contre une seule; et souvent, pour se venger de la résistance de ces malheureuses, après les avoir déshonorées, ils les mutilaient, les tuaient avec leurs armes, ou les jetaient au milieu de leurs feux de bivouac. Des fermes étaient incendiées, et des familles tout à l'heure opulentes ou aisées réduites en un instant au désespoir et à la mendicité. Des maris, des vieillards étaient sabrés en voulant défendre l'honneur de leurs femmes et de leurs filles; et quand de pauvres mères s'approchaient du feu pour réchauffer l'enfant suspendu à leur sein, elles étaient brûlées ou tuées par l'explosion des paquets de cartouches que les Cosaques jetaient à dessein dans le foyer, et leurs cris d'angoisse et de douleur étaient étouffés par les éclats de rire de ces monstres.

Je n'en finirais pas s'il fallait raconter toutes les atrocités commises par les hordes étrangères. Il a été de mode, à l'époque de la restauration, de dire que les plaintes et les rapports de ceux qui furent en butte à ces excès avaient été exagérés par la peur ou par la haine. J'ai même entendu des personnes bien pensantes plaisanter fort agréablement sur les gentillesses des Cosaques. Mais ces beaux-esprits s'étaient toujours tenus à distance du théâtre de la guerre, et ils avaient le bonheur d'habiter les départemens qui n'eurent à souffrir ni de la première ni de la seconde invasion. Je ne leur aurais pas conseillé d'adresser leurs plaisanteries aux malheureux habitans de la Champagne, et en général des départemens de l'est. On a prétendu aussi que les souverains alliés et les officiers-généraux russes et prussiens interdisaient sévèrement toute violence à leurs troupes régulières, et que le mal n'était fait que par les bandes indisciplinées et ingouvernables des Cosaques. J'ai été à même d'acquérir en cent occasions, mais particulièrement à Troyes, la preuve du contraire. Cette ville n'a sans doute pas oublié comment les princes de Wurtemberg et de Hohenlohe, et l'empereur Alexandre lui-même, firent justice de l'incendie, du pillage, du viol, des assassinats sans nombre qui furent commis sous leurs yeux, non pas seulement par les Cosaques, mais aussi par les soldats enrégimentés et disciplinés. Aucune mesure ne fut prise par les souverains, ni par leurs généraux, pour mettre un terme à tant d'atrocités; et pourtant, lorsqu'ils s'éloignèrent de la ville, il ne fallut qu'un ordre de leur part pour éloigner tout d'un coup les nuées de Cosaques qui dévastaient le pays.

Le champ de La Rothière avait été, comme je l'ai dit ailleurs, le rendez-vous des élèves de l'école militaire de Brienne. C'était là que l'empereur, étant enfant, avait préludé dans des combats d'écoliers à ses batailles gigantesques. Celle de La Rothière fut acharnée; et l'ennemi n'obtint qu'au prix de beaucoup de sang l'avantage dont il fut redevable à son immense supériorité numérique. Dans la nuit qui suivit cette lutte inégale, l'empereur ordonna la retraite sur Troyes.

En retournant au château, après la bataille, Sa Majesté courut encore un danger imminent: elle se trouva tout à coup entourée d'une troupe de hulans, et tira son épée pour se défendre. M. Jardin fils, écuyer, qui suivait l'empereur de très-près, reçut une balle dans le bras. Plusieurs chasseurs de l'escorte furent blessés; mais ils parvinrent enfin à dégager Sa Majesté. Je puis attester que l'empereur montrait le plus grand sang-froid dans toutes les rencontres de ce genre. Ce jour là, lorsque je débouclai la ceinture de son épée, il la tira à moitié du fourreau, en disant: «Savez-vous, Constant, que ces coquins-là m'ont fait mettre flamberge au vent? Les drôles sont effrontés. Il leur faut une bonne leçon pour leur apprendre à se tenir à distance respectueuse.»

Mon intention n'est pas de faire en détail l'histoire de cette campagne de France, dans laquelle l'empereur déploya une activité, une énergie qui excitaient au plus haut point l'admiration de tous deux qui l'entouraient. Malheureusement les avantages qu'il remportait coup sur coup épuisaient ses troupes, et ne faisaient éprouver à l'ennemi que des pertes faciles à réparer. C'était, comme l'a si bien dit M. de Bourrienne, le combat d'un aigle des Alpes contre une nuée de corbeaux: «L'aigle en tue des centaines; chaque coup de bec qu'il donne est la mort d'un ennemi; mais les corbeaux reviennent toujours plus nombreux, et pressent l'aigle jusqu'à ce qu'ils aient fini par l'étouffer.» À Champ-Aubert, à Montmirail, à Nangis, à Montereau, à Arcis, et dans vingt autres mêlées, l'empereur eut l'avantage du génie et notre armée celui du courage; mais ce fut inutilement. À peine des masses d'ennemis avaient-elles été dissipées, qu'il s'en formait d'autres toutes fraîches devant nos soldats, harassés de batailles continuelles et de marches forcées. L'armée surtout que commandait Blücher semblait renaître d'elle-même; partout battue, elle reparaissait avec des forces égales, sinon supérieures à celles qui avaient été détruites ou dispersées. Comment résister toujours à une aussi grande supériorité du nombre?