Dans la nuit du 8 au 9, l'empereur paraissant décidé à faire la paix, on passa la nuit à préparer les dépêches, et le 9, à neuf heures du matin, on les lui apporta pour les signer; mais il avait changé d'avis. À sept heures, il avait reçu des nouvelles des armées russe et prussienne. Lorsque M. le duc de Bassano entra, tenant à la main les dépêches à signer, Sa Majesté était couchée sur ses cartes et y plantait des épingles: «Ah! c'est vous, dit-elle à son ministre, il n'est plus question de cela. Voyez, me voilà en train de battre Blücher; il a pris la route de Montmirail. Je pars. Je le battrai demain, je le battrai après-demain. La face des affaires va changer, et nous verrons. Ne précipitons rien; il sera toujours assez temps de faire une paix comme celle qu'on nous propose.» Une heure après, nous étions sur la route de Sézanne.
Il y eut alors plusieurs jours de suite pendant lesquels les efforts héroïques de l'empereur et de ses braves soldats furent couronnés du plus éclatant succès. À peine arrivée à Champ-Aubert, l'armée se trouvant en présence du corps d'armée russe contre lequel elle avait déjà combattu à Brienne, tombe sur lui, sans s'arrêter pour prendre du repos, le sépare de l'armée prussienne, et fait prisonniers le général en chef et plusieurs officiers-généraux. Sa Majesté, dont la conduite vis-à-vis ses ennemis vaincus était toujours honorable et généreuse, les fit dîner à sa table et les traita avec les plus grands égards. Les ennemis sont encore battus à la Ferme des Frénaux par les maréchaux Ney et Mortier, et par le duc de Raguse, à Vaux-Champs, où Blücher fut encore sur le point d'être fait prisonnier. À Nangis, l'empereur disperse cent cinquante mille hommes commandés par le prince de Schwartzenberg, et lance à leur poursuite les maréchaux Oudinot, Kellermann, Macdonald, et les généraux Treilhard et Gérard.
La veille de la bataille de Méry, l'empereur parcourut tous les environs de cette petite ville, et son œil observateur s'arrêta sur une immense étendue de marais, au milieu desquels est le village de Bagneux, et à peu de distance le bourg d'Anglure, où passe l'Aube. Après la rapide excursion qu'il fit sur le terrain mouvant de ces marais dangereux, il mit pied à terre, et s'assit sur une botte de roseaux; là, le dos appuyé contre la hutte d'un chasseur de nuit, il déroula sa carte de campagne; après l'avoir examinée quelques instans, il remonta à cheval et repartit au galop.
En ce moment une nuée de sarcelles et de bécassines s'étant envolée devant Sa Majesté, elle s'écria en riant: «Allez, allez, mes belles; faites place à un autre gibier.» Sa Majesté disait à tous ceux qui l'entouraient: «Pour cette fois nous les tenons!»
L'empereur galopait vers Anglure, pour voir si la butte de Baudement, qui est près de ce bourg, était occupée par l'artillerie, lorsque le bruit du canon qui se faisait entendre du côté de Méry, l'obligea de rétrograder. Il retourna donc à Méry, et s'adressant aux officiers qui le suivaient: «Au galop, Messieurs, nos ennemis sont pressés, il ne faut pas les faire attendre.» Une demi-heure après il était sur le champ de bataille.
Les flammes de l'incendie de Méry rabattaient d'énormes tourbillons de fumée sur les colonnes russes et prussiennes, et masquaient en partie les manœuvres de l'armée française. Dans ce moment tout annonçait la réussite du plan que l'empereur avait conçu le matin dans les marais de Bagneux; tout allait bien: Sa Majesté voyait la défaite des alliés et la France sauvée, tandis qu'à Anglure tout était dans la désolation. La population de plusieurs villages frémissait en voyant les ennemis s'approcher, et pas une pièce de canon n'était là pour leur couper la retraite, pas un soldat pour les empêcher de passer la rivière.
La position des alliés était tellement critique que toute l'armée française les croyait perdus; ils s'enfonçaient avec toute leur artillerie dans les marais, et criblés par la mitraille de nos canons, ils y seraient restés. Tout à coup on les vit faire un nouvel effort, se ranger en ordre de bataille, et se disposer à passer l'Aube. L'empereur, qui ne pouvait plus les poursuivre sans exposer son armée à s'enfoncer aussi dans les marais, arrêta l'impétuosité de ses soldats, croyant que la butte de Baudement était couverte d'artillerie pour foudroyer l'ennemi. N'entendant pas un seul coup de fusil de ce côté, il se rendit en toute hâte à Sézanne, pour faire avancer des troupes; mais celles qu'il croyait y trouver avaient été dirigées sur Fère-Champenoise.
Dans cet intervalle, un nommé Ansart, propriétaire à Anglure, était monté à cheval, et avait couru à toute bride à Sézanne, pour avertir le maréchal, qui s'y trouvait, que l'ennemi, poursuivi par l'empereur, allait passer l'Aube. Arrivé près du duc, et voyant que le corps d'armée qu'il commandait ne prenait pas le chemin d'Anglure, il s'empressa de parler. Mais comme apparemment on n'avait point reçu d'ordres de l'empereur, on ne l'écouta pas, on le traita d'espion, et ce ne fut pas sans peine que ce brave homme échappa à la fusillade.
Tandis que cette scène se passait, Sa Majesté était déjà à Sézanne; entourée de plusieurs habitans de cette ville, elle demandait quelqu'un pour la guider jusqu'à Fère-Champenoise: un huissier se présenta. Aussitôt l'empereur partit escorté des officiers supérieurs qui l'avaient accompagné à Sézanne, et sortit de la ville; il dit à son guide: «Passez devant moi, monsieur, et prenez le chemin le plus court.» Arrivée à peu de distance du champ de bataille de Fère-Champenoise, Sa Majesté vit que chaque détonation de l'artillerie faisait baisser la tête au pauvre huissier. «Vous avez peur, monsieur, lui dit l'empereur.—Non, sire.—En ce cas, pourquoi baissez-vous ainsi la tête?—C'est que je n'ai pas l'habitude d'entendre, comme Votre Majesté, tout ce tintamarre.—Il faut se faire à tout, ne craignez rien, allez toujours.» Mais le guide, plus mort que vif, retenait son cheval et tremblait de tous ses membres. «Allons, allons, je vois que vous avez réellement peur, passez derrière moi.» Il obéit, tourna bride, et galopa jusqu'à Sézanne en se promettant bien de ne plus jamais servir de guide à l'empereur en pareille occasion.
À la bataille de Méry, l'empereur fit jeter, sous le feu même de l'ennemi, un petit pont sur une rivière qui coule près de la ville. Ce pont fut construit en une heure avec des échelles attachées ensemble et soutenues par des pièces de bois; mais cela ne suffisait pas; il fallait, pour qu'il pût être praticable, qu'on posât des planches dessus; et l'on n'en trouvait point, car les personnes qui auraient pu en procurer, n'osaient s'approcher du terrain mitraillé que l'empereur occupait en ce moment. Impatient, et même en colère de ne pouvoir plancheyer le pont, Sa Majesté fit décrocher les volets de plusieurs grandes maisons bâties à peu de distance de la rivière, puis les fit poser et clouer sous ses yeux. Pendant ce travail, une soif ardente le tourmentait, et il allait puiser de l'eau dans sa main pour l'étancher, lorsqu'une jeune fille, qui avait méprisé le danger pour pouvoir s'approcher de l'empereur, courut à la maison voisine, et lui apporta un verre d'eau et de vin qu'il but avec avidité.