Étonné de voir cette jeune fille dans un endroit si périlleux, l'empereur lui dit en souriant: «Vous feriez un brave militaire, mademoiselle. Voulez-vous prendre les épaulettes? vous serez un de mes aides-de-camp.» La jeune fille rougit, fit à l'empereur une révérence, et allait s'éloigner, lorsqu'il lui tendit sa main qu'elle baisa. «Plus tard, ajouta Sa Majesté, venez à Paris, et rappelez-moi le service que vous m'avez rendu aujourd'hui; vous serez contente de ma reconnaissance.» La jeune personne remercia l'empereur, et se retira toute fière des paroles qu'il lui avait adressées.

Le jour de la bataille de Nangis, un officier autrichien était venu dans la soirée au quartier-général, et avait eu une longue conférence secrète avec Sa Majesté. Quarante-huit heures après, à la suite du combat de Méry, parut un nouvel envoyé du prince de Schwartzenberg avec une réponse de l'empereur d'Autriche, à la lettre confidentielle que Sa Majesté avait écrite deux jours auparavant à son beau-père. Nous avions quitté Méry, qui était en feu, et dans le petit hameau de Châtres, où l'on avait établi le quartier-général, il ne s'était trouvé d'abri pour Sa Majesté que dans la boutique d'un charron. C'était là que l'empereur avait passé la nuit, travaillant, ou étendu tout habillé sur son lit, sans dormir. Ce fut aussi là qu'il reçut l'envoyé autrichien, qui était M. le prince de Lichtenstein. Le prince resta long-temps en tête à tête avec Sa Majesté. Il ne transpira rien de leur conversation; mais personne ne doutait qu'il n'eût été question de la paix. Après le départ du prince, l'empereur était d'une gaieté extraordinaire et qui gagna tous ceux qui entouraient Sa Majesté. Notre armée avait fait sur l'ennemi des milliers de prisonniers; Paris venait de recevoir les drapeaux russes et prussiens pris à Nangis et à Montereau: l'empereur avait vu fuir devant lui les souverains étrangers qui eurent pendant quelque temps la crainte de ne pouvoir regagner la frontière. Tant de succès avaient rendu à Sa Majesté toute sa confiance dans sa fortune. Mais cette confiance n'était malheureusement qu'une dangereuse illusion.

Le prince de Lichtenstein avait à peine quitté le grand quartier-général, lorsque je vis arriver M. de Saint-Aignan, beau-frère de M. le duc de Vicence, et écuyer de l'empereur. M. de Saint-Aignan se rendait, je crois, auprès de son beau-frère, qui était au congrès de Châtillon, ou du moins qui y avait été; car les conférences de ce congrès étaient suspendues depuis quelques jours. Il paraît qu'avant de quitter Paris, M. de Saint-Aignan avait eu une entrevue avec M. le duc de Rovigo et un autre ministre, et que ceux-ci l'avaient chargé d'un message verbal auprès de l'empereur. La mission était délicate et difficile; il aurait bien voulu que ces messieurs missent par écrit les représentations qu'ils le chargeaient de porter à Sa Majesté; mais ils s'y étaient refusés, et en serviteur fidèle, M. de Saint-Aignan s'était dévoué à son devoir, et disposé à dire toute la vérité, quelque danger qu'il y eût pour lui à le faire.

Au moment où il arriva dans la boutique du charron de Châtres, l'empereur, comme on vient de le voir, se laissait aller aux plus brillantes espérances. Cette circonstance était fâcheuse pour M. de Saint-Aignan qui n'était point porteur de nouvelles agréables. Il venait, comme on l'a su depuis, annoncer à Sa Majesté qu'elle ne pouvait pas compter sur l'esprit de la capitale; que l'on y murmurait sur la durée de la guerre, et qu'on aurait voulu que l'empereur saisît la première occasion de faire la paix. On a même dit que le mot de désaffection était sorti, durant cette conférence secrète, de la bouche sincère et véridique de M. de Saint-Aignan. Je ne sais si cela est vrai, car la porte était bien fermée, et M. de Saint-Aignan parlait à voix basse. Ce qu'il y a de certain, c'est que ses rapports et sa franchise excitèrent au plus haut point la colère de Sa Majesté, qui, en le congédiant avec une dureté que certainement il n'avait pas méritée, éleva la voix de manière à être entendu du dehors. M. de Saint-Aignan s'étant retiré, Sa Majesté m'appela pour mon service; je la trouvai encore pâle et agitée de colère. Quelques heures après cette scène, l'empereur ayant fait demander son cheval, M. de Saint-Aignan, qui avait repris son service d'écuyer, s'approcha pour tenir l'étrier de Sa Majesté; mais dès que l'empereur l'aperçut, il lui lança un regard courroucé, et lui fit signe de s'éloigner, en s'écriant d'une voix forte: «Mesgrigny!» c'était le nom de M. le baron de Mesgrigny, autre écuyer de Sa Majesté. Pour se conformer à la volonté de l'empereur, M. de Mesgrigny prit le service de M. de Saint-Aignan, qui se retira sur le derrière de l'armée, en attendant que l'orage fût passé. Au bout de quelques jours sa disgrâce cessa, et tous ceux qui le connaissaient s'en réjouirent: M. le baron de Saint-Aignan se faisait aimer de tout le monde par son affabilité et sa loyauté.

De Châtres, l'ennemi marcha sur Troyes. L'ennemi, qui occupait cette ville, sembla d'abord disposé à s'y défendre mais il la céda bientôt, et en sortit à la suite d'une capitulation. Durant le peu de temps que les alliés avaient passé à Troyes, les royalistes avaient affiché publiquement leur haine contre l'empereur, et leur dévouement aux puissances étrangères, qui ne venaient, disaient-ils, que pour rétablir les Bourbons sur le trône. Ils avaient eux-mêmes l'imprudence d'arborer le drapeau blanc et la cocarde blanche. Les troupes étrangères les avaient protégés, tout en se montrant exigeantes et dures à l'égard de ceux des habitans dont l'opinion était directement contraire.

Malheureusement pour les royalistes, ils n'étaient qu'en très-faible minorité, et la faveur dont ils étaient l'objet de la part des Prussiens et des Russes, faisait que la population écrasée par ceux-ci, haïssait les protégés à l'égal des protecteurs. Déjà, avant l'entrée de l'empereur à Troyes, il lui était tombé dans les mains des proclamations royalistes adressées à des officiers de sa maison ou de l'armée. Il n'en avait point témoigné de colère; mais il avait engagé les personnes qui avaient reçu ou qui recevaient des pièces de ce genre, à les détruire et à n'en dire mot à qui que ce fût. Arrivée à Troyes, Sa Majesté rendit un décret portant la peine de mort contre les Français au service des ennemis, et contre ceux qui porteraient les signes et les décorations de l'ancienne dynastie. Un malheureux émigré, traduit levant un conseil de guerre, fut convaincu d'avoir porté la croix de Saint-Louis et la cocarde blanche, durant le séjour des alliés à Troyes, et d'avoir fourni aux généraux étrangers tous les renseignemens qu'il avait été en son pouvoir de donner. Le conseil prononça la peine de mort; car les faits étaient positifs et la loi ne l'était pas moins. Victime de son dévouement prématuré à une cause qui était encore loin de paraître nationale, surtout dans les départemens occupés par les armées étrangères, le chevalier Gonault fut exécuté militairement.


CHAPITRE III.

Négociations pour un armistice.—Blücher et cent mille hommes.—Le prince de Schwartzenberg reprenant l'offensive.—Ruse de guerre.—L'empereur au devant de Blücher.—Halte au village d'Herbisse.—Le bon curé.—Politesse de l'empereur.—Singulière installation d'une nuit.—Le maréchal Lefebvre théologien.—L'abbé Maury maréchal, et le maréchal Lefebvre cardinal.—Le souper de campagne.—Gaîté et privation.—Le réveil du curé et générosité de l'empereur.—Fatalité du nom de Moreau.—Bataille de Craonne.—M. de Bussy, ancien camarade et aide-de-camp de l'empereur.—Empressement général à fournir des renseignemens.—Le brave Wolff et la croix d'honneur.—Plusieurs généraux blessés.—Habileté du général Drouot.—Défense des Russes.—M. de Rumigny au quartier-général et nouvelles du congrès.—Conférence secrète peu favorable à la paix.—Scène très-vive entre l'empereur et M. le duc de Vicence.—Insistance courageuse du ministre et conseils pacifiques.—Vous êtes Russe!—Véhémence de l'empereur.—Une victoire en perspective.—Larmes de M. le duc de Vicence.—Marche sur Laon.—L'armée française surprise par les Russes.—Mécontentement de l'empereur.—Prise de Reims par M. de Saint-Priest.—Valeur du général Corbineau.—Notre entrée à Reims pendant que les Russes en sortent.—Résignation des Rémois.—Bonne discipline des Russes.—Trois jours à Reims.—Les jeunes conscrits.—Six mille hommes et le général Janssens.—Les affaires de l'empire.—Le seul homme infatigable.