Après les brillans avantages remportés par l'empereur en l'espace de si peu de jours, et avec des forces si extraordinairement inférieures aux masses de l'ennemi, Sa Majesté, sentant la nécessité de laisser à ses troupes le temps de prendre à Troyes quelques jours de repos, était entrée en négociations pour un armistice avec le prince de Schwartzenberg. Dans ces circonstances, on vint annoncer à l'empereur que le général Blücher, qui avait été blessé à Méry, descendait le long des deux rives de la Marne à la tête d'une armée de troupes fraîches que l'on n'évaluait pas à moins de cent mille hommes, et qu'il marchait sur Meaux. De son côté, le prince de Schwartzenberg, ayant été informé de ce mouvement de Blücher, coupa court aux négociations, et reprit immédiatement l'offensive à Bar-sur-Seine. L'empereur, dont le génie suivait d'un seul coup d'œil toutes les marches, toutes les opérations de l'ennemi, mais ne pouvant être à la fois partout, résolut d'aller combattre Blücher en personne, et de faire croire, à l'aide d'un stratagème, à sa présence vis-à-vis Schwartzenberg. Deux corps d'armée, commandés, l'un par le maréchal Oudinot, l'autre par le maréchal Macdonald, furent donc envoyés à la rencontre des Autrichiens. Dès que les troupes furent à portée du camp ennemi, elles firent retentir l'air de ces cris de confiance et d'allégresse qui annonçaient ordinairement la présence de Sa Majesté. Pendant tout ce temps-là, nous nous rendions en toute hâte à la rencontre du général Blücher.

Nous fîmes halte au petit village d'Herbisse, où nous passâmes la nuit dans le presbytère. Le curé, en voyant arriver chez lui l'empereur avec les maréchaux, les aides-de-camp de Sa Majesté, les officiers d'ordonnance, le service d'honneur et les autres services, fut au moment d'en perdre la tête. Sa Majesté, en mettant pied à terre, lui dit: «Monsieur le curé, nous venons vous demander l'hospitalité pour une nuit. Ne vous effrayez pas de cette visite; nous nous ferons tout petits pour ne pas vous gêner.» L'empereur, conduit par le bon curé, qui suait à la fois d'empressement et d'embarras, s'établit dans la pièce unique, qui servait en même temps à notre hôte de cuisine, de salle à manger, de chambre à coucher, de cabinet et de salon. En un instant Sa Majesté se trouva entourée de ses cartes et de ses papiers, et elle se mit au travail avec autant d'aisance que dans son cabinet des Tuileries. Mais les personnes de sa suite eurent besoin d'un peu plus de temps pour s'installer. Ce n'était pas chose facile pour tant de monde de trouver place dans un fournil, dont, avec la chambre occupée par Sa Majesté, se composait sans plus le presbytère d'Herbisse; mais ces messieurs, bien qu'il y eût parmi eux plus d'un dignitaire et prince de l'empire, étaient accommodans et tout disposés à se prêter à la circonstance. C'était une chose remarquable, et qui peignait bien le caractère français, que la bonne humeur de ces braves guerriers, en dépit des combats qu'ils avaient chaque jour à soutenir, et des événemens, qui prenaient à chaque instant une tournure plus alarmante.

Les plus jeunes officiers faisaient cercle autour de la nièce du curé, qui leur chantait des cantiques champenois. Le bon curé, au milieu de ses allées et venues continuelles, et des peines qu'il se donnait pour jouer dignement son rôle de maître de maison, se vit attaqué sur son terrain, c'est-à-dire sur son bréviaire, par le maréchal Lefebvre, qui avait fait dans sa jeunesse quelques études pour être prêtre, et n'avait conservé, disait-il, de sa première vocation, que la coiffure, parce que c'était la plus tôt peignée. Le digne maréchal entremêlait ses citations latines de ces locutions militaires dont il n'était point avare, faisant rire aux éclats les assistans, y compris le curé lui-même, qui lui dit: «Monseigneur, si vous aviez continué vos études pour la prêtrise, vous seriez devenu cardinal pour le moins.—Pourquoi non? observa un des officiers; si l'abbé Maury eût été sergent-major en 89, il serait peut-être aujourd'hui maréchal de France.—Ou bien mort, ajouta le duc de Dantzick, en se servant d'un terme beaucoup plus énergique; et tant mieux pour lui, il ne verrait pas les Cosaques à vingt lieues de Paris.—Oh! bah! monseigneur, reprit le même officier, nous les en chasserons.—Oui, murmura entre ses dents le maréchal, va-t-en voir s'ils viennent.»

En ce moment arriva le mulet de la cantine, long-temps et impatiemment attendu. Il n'y avait point de table; on en fit une avec une porte jetée sur des tonneaux: des siéges furent improvisés avec quelques planches. Les principaux officiers s'assirent, et les autres mangèrent debout. Le curé prit place à la table militaire, sur laquelle il avait placé lui-même les meilleures bouteilles de sa cave, et sa naïve bonhomie continua d'égayer les convives. La conversation vint à rouler sur la situation d'Herbisse et des environs. Le curé ne pouvait revenir de son étonnement en voyant que ses hôtes connaissaient le pays jusque dans les moindres détails. «Ah çà, s'écriait-il en les considérant l'un après l'autre, vous êtes donc Champenois?» Pour mettre fin à sa surprise, ces messieurs tirèrent de leurs poches des plans sur lesquels ils lui firent lire les noms des plus petites localités. Mais alors son étonnement ne fit que changer d'objet; il n'avait jamais imaginé que la science militaire exigeât des études si scrupuleuses. «Quels travaux! répétait le bon curé, que de peines! et tout cela pour s'envoyer des boulets de canon!» Le souper fini, on s'occupa du coucher, et l'on trouva dans les granges voisines un abri et de la paille. Il ne resta en dehors, et près de la porte de la chambre occupée par l'empereur, que les officiers de service, Roustan et moi. Chacun eut sa botte de paille pour s'en faire un lit. Notre digne hôte, ayant cédé le sien à Sa Majesté, resta avec nous, et se reposa comme nous de ses fatigues de la journée. Il dormait encore de son premier somme lorsque le quartier-général quitta le presbytère, car l'empereur se leva et partit avant le point du jour. Le curé, à son réveil, témoigna tout son chagrin de n'avoir pu faire ses adieux à Sa Majesté. On lui remit dans une bourse la somme que l'empereur, lorsqu'il s'arrêtait chez des particuliers peu fortunés, avait coutume de leur laisser pour les indemniser de leurs dépenses et de leur peine, et nous nous remîmes en marche sur les pas de l'empereur, qui courait au-devant des Prussiens.

L'empereur voulait arriver à Soissons avant les alliés; mais quoiqu'ils eussent eu à traverser des chemins difficilement praticables, ils avaient de l'avance sur nos troupes, et en entrant à la Ferté Sa Majesté les vit se retirer sur Soissons. L'empereur se réjouit à cette vue. Soissons était défendu par une bonne garnison, et pouvait arrêter l'ennemi, tandis que les maréchaux Marmont et Mortier, et Sa Majesté en personne, attaquant Blücher en queue et sur les deux flancs, l'auraient enfermé comme dans un piége. Mais cette fois encore l'ennemi échappa aux combinaisons de l'empereur au moment où il croyait le saisir. À peine Blücher se fut-il présenté devant Soissons, que les portes lui en furent ouvertes. Déjà le général Moreau, commandant de la place, avait livré la ville à Bülow, et assuré ainsi aux alliés le passage de l'Aisne. En recevant cette désolante nouvelle, l'empereur s'écria: «Ce nom de Moreau m'a toujours été fatal.»

Cependant Sa Majesté, continuant de poursuivre les Prussiens, s'occupa de suspendre le passage de l'Aisne. Le 5 mars, elle envoya en avant le général Nansouty, qui, avec sa cavalerie, enleva le pont, repoussa l'ennemi jusqu'à Corbeny, et fit prisonnier un colonel russe. Après avoir passé la nuit à Béry-au-Bac, l'empereur marchait sur Laon, lorsqu'on vint lui annoncer que l'ennemi venait au devant de nous. Ce n'étaient point les Prussiens, mais un corps d'armée russe commandé par Sacken. En avançant, nous trouvâmes les Russes établis sur les hauteurs de Craonne, et masquant la route de Laon. Leur position paraissait être inattaquable. Néanmoins l'avant-garde de notre armée, conduite par le maréchal Ney, s'élança et parvint à occuper Craonne. C'était assez pour ce jour-là, et l'on passa des deux côtés la nuit à se préparer à la bataille du lendemain. L'empereur passa cette nuit au village de Corbeny, mais sans se coucher. Il arrivait à toute heure des habitans des villages voisins pour donner des renseignemens sur la position de l'ennemi et sur la distribution du terrain. Sa Majesté les interrogeait elle-même, les louait ou même les récompensait de leur zèle, et mettait à profit leurs lumières et leurs services. Ce fut ainsi qu'ayant reconnu dans le maire d'une commune des environs de Craonne un de ses anciens camarades au régiment de La Fère, elle le mit au nombre de ses aides-de-camp, et l'engagea à servir de guide sur ce terrain, que personne ne connaissait mieux que lui. M. de Bussy (c'était le nom de cet officier) avait quitté la France pendant la terreur, et depuis sa rentrée de l'émigration il n'avait point repris de service, et vivait retiré dans ses terres.

L'empereur retrouva encore dans cette même nuit un de ses anciens compagnons d'armes au régiment de La Fère: c'était un Alsacien nommé Wolff, qui avait été sergent d'artillerie dans ce régiment, où il avait eu l'empereur et M. de Bussy pour supérieurs. Il arrivait de Strasbourg, et rendait témoignage de la bonne disposition des habitans dans toute l'étendue des départemens qu'il avait traversés. L'ébranlement causé dans les armées alliées par les premières attaques de l'empereur s'était fait ressentir jusqu'aux frontières, et sur toutes les routes les paysans, soulevés et armés, avaient coupé la retraite et tué beaucoup de monde à l'ennemi. Des corps de partisans s'étaient formés dans les Vosges, et avaient à leur tête des officiers d'un courage éprouvé et habitués à ce genre de guerre. Les garnisons des villes et places fortes de l'est étaient pleines de courage et de résolution; et il n'aurait pas tenu à la bonne volonté de la population de cette partie de l'empire que la France ne devînt, suivant le vœu exprimé par l'empereur, le tombeau des armées étrangères. Le brave Wolff, après avoir donné ces renseignemens à Sa Majesté, les répéta devant beaucoup d'autres personnes, au nombre desquelles je me trouvais. Il ne resta que quelques heures à se reposer, et repartit sur-le-champ; mais l'empereur ne le renvoya pas sans l'avoir décoré de la croix d'honneur, en récompense de son dévouement.

La bataille de Craonne commença ou plutôt recommença le 7 à la pointe du jour. L'infanterie était commandée par M. le prince de la Moskowa et par M. le duc de Bellune, qui fut blessé dans cette journée. MM. les généraux Grouchy et Nansouty, le premier commandant la cavalerie de l'armée, le second à la tête de la cavalerie de la garde, reçurent aussi de graves blessures. Le difficile n'était pas tant de gravir les hauteurs que de s'y tenir. Toutefois l'artillerie française, dirigée par le modeste et habile général Drouot, força celle de l'ennemi à céder peu à peu le terrain; mais cette lutte fut horriblement sanglante. Les deux penchans de la hauteur étaient trop escarpés pour permettre d'attaquer les Russes en flanc, de sorte que leur retraite était lente et meurtrière. Ils reculèrent pourtant, et abandonnèrent le champ de bataille à nos troupes. Poursuivis jusqu'à l'auberge de l'Ange-Gardien, située sur la grande route de Soissons à Laon, ils firent volte-face, et tinrent encore quelques heures en cet endroit.

L'empereur, qui dans cette bataille, comme dans toutes les autres de cette campagne, avait payé de sa personne et couru autant de dangers que le soldat le plus exposé, transporta son quartier-général au hameau de Bray. À peine entré dans la chambre qui lui servait de cabinet, il me fit appeler, se débotta, en s'appuyant sur mon épaule, mais sans proférer une parole, jeta son chapeau et son épée sur la table, et s'étendit sur son lit en poussant un profond soupir, ou plutôt une de ces exclamations telles qu'on ne saurait dire si c'est le découragement ou simplement la fatigue qui les arrache. Sa Majesté avait le visage attristé et soucieux; cependant elle dormit de lassitude durant quelques heures. Je la réveillai pour lui annoncer l'arrivée de M. de Rumigny, qui apportait des dépêches de Châtillon. Dans la disposition d'esprit où était en ce moment l'empereur, il paraissait prêt à accepter toutes les conditions raisonnables qui lui seraient offertes: aussi, je l'avoue, avais-je l'espérance (et beaucoup d'autres l'avaient comme moi) que nous touchions au moment d'obtenir cette paix si ardemment désirée. L'empereur reçut M. de Rumigny sans témoins, et le tête-à-tête dura long-temps. Rien ne transpira de ce qu'ils s'étaient dit, et il me parut qu'il n'y avait rien de bon à conclure de ce mystère. Le lendemain, de très-bonne heure, M. de Rumigny repartit pour Châtillon, où l'attendait M. le duc de Vicence, et à quelques paroles que prononça Sa Majesté en montant à cheval pour se rendre à ses avant-postes, il fut aisé de voir qu'elle n'avait pu encore se résigner à l'idée de faire une paix qu'elle regardait comme un déshonneur.

Pendant que M. le duc de Vicence était à Châtillon ou à Lusigny pour traiter de la paix, les ordres de l'empereur faisaient ralentir ou presser la conclusion du traité suivant ses succès ou ses désavantages. À chaque lueur d'espérance il demandait plus qu'on ne voulait lui accorder, imitant en cela l'exemple que lui avaient donné les souverains alliés, dont les exigences, depuis l'armistice de Dresde, augmentaient toujours à mesure qu'ils avançaient vers la France. Lorsqu'enfin tout fut rompu, M. le duc de Vicence rejoignit Sa Majesté à Saint-Dizier. J'étais dans un petit salon si près de sa chambre à coucher que je ne pus m'empêcher d'entendre leur entretien. M. le duc de Vicence pressait vivement l'empereur d'accéder aux conditions proposées, disant qu'elles étaient encore raisonnables, mais que plus tard elles ne le seraient peut-être plus. Comme M. le duc de Vicence revenait toujours à la charge en combattant l'éloignement de l'empereur pour une décision positive, Sa Majesté éclata en lui disant avec beaucoup de véhémence: «Vous êtes Russe, Caulaincourt!—Non, Sire, répondit vivement le duc, non, je suis Français! Je crois le prouver en pressant Votre Majesté de faire la paix.»