La discussion continua ainsi avec chaleur dans des termes que malheureusement je ne puis me rappeler. Ce que je sais bien, c'est que toutes les fois que M. le duc de Vicence insistait et s'efforçait de faire apprécier à Sa Majesté les raisons pour lesquelles la paix lui paraissait indispensable, l'empereur répliquait: «Si je gagne une bataille, comme j'en suis sûr, je serai le maître d'exiger de meilleures conditions... Le tombeau des Russes est marqué sous les murs de Paris!... Mes mesures sont toutes prises, et la victoire ne peut me manquer.»

Après cet entretien, qui dura plus d'une heure, et dans lequel M. le duc de Vicence ne put rien obtenir, je le vis sortir de la chambre de Sa Majesté. Il traversa rapidement le salon où j'étais. J'eus cependant le temps de remarquer que sa figure était extrêmement animée, et que, cédant à sa vive émotion, de grosses larmes tombaient de ses yeux. Sans doute il avait été vivement blessé de ce que l'empereur lui avait dit de son penchant pour la Russie. Quoi qu'il en soit, depuis ce jour je ne revis plus M. le duc de Vicence qu'à Fontainebleau.

Cependant l'empereur marchait avec l'avant-garde, et voulait arriver à Laon dans la soirée du 8; mais pour gagner cette ville il fallait traverser, sur une chaussée étroite, des terrains marécageux. L'ennemi était maître de cette route, et s'opposa à notre passage. Après quelques coups de canon échangés, Sa Majesté remit au lendemain l'attaque pour forcer le passage, et revint, non pas coucher (car dans ce temps de crise elle se couchait rarement), mais passer la nuit au hameau de Chavignon. Au milieu de cette nuit, le général Flahaut vint annoncer à l'empereur que les commissaires des puissances alliées avaient rompu les conférences de Lusigny. On n'en instruisit point l'armée, quoique cette nouvelle n'eût probablement excité la surprise de personne. Avant le jour, le général Gourgaud partit à la tête d'une troupe choisie parmi les plus braves soldats de l'armée, et suivant un chemin de traverse qui tournait à gauche, au milieu des marais, tomba à l'improviste sur l'ennemi, lui tua beaucoup de monde à la faveur de l'obscurité, et attira de son côté l'attention et les efforts des généraux alliés, pendant que le maréchal Ney, toujours en tête de l'avant-garde, profitait de cette manœuvre audacieuse pour forcer le passage de la chaussée. Toute l'armée se hâta de suivre ce mouvement, et le 9 au soir elle était en vue de Laon et rangée en ordre de bataille devant l'ennemi, qui occupait la ville et les hauteurs. Le corps d'armée du duc de Raguse était arrivé par une autre route, et se trouvait aussi en ligne devant l'armée russe et prussienne. Sa Majesté passa la nuit à expédier ses ordres et à tout préparer pour la grande attaque, qui devait avoir lieu le lendemain dès la pointe du jour.

L'heure marquée étant arrivée, je venais de terminer à la hâte la courte toilette de l'empereur, et il avait déjà le pied à l'étrier, lorsque l'on vit accourir à pied et hors d'haleine des cavaliers du corps d'armée de M. le duc de Raguse. Sa Majesté les fit amener devant elle, et leur demanda d'un ton de colère d'où provenait ce désordre; ils dirent que leurs bivouacs avaient été attaqués inopinément par l'ennemi, qu'eux et leurs camarades avaient résisté autant qu'ils l'avaient pu à des forces écrasantes, quoiqu'ils eussent eu à peine le temps de sauter sur leurs armes; mais qu'il avait enfin fallu céder au nombre, et que ce n'était que par miracle qu'ils avaient échappé au massacre. «Oui, leur dit l'empereur en fronçant le sourcil, par miracle d'agilité: nous verrons cela tout à l'heure. Qu'est devenu le maréchal?» L'un des soldats répondit qu'il avait vu M. le duc de Raguse tomber mort; un autre qu'il avait été fait prisonnier. Sa Majesté envoya ses aides-de-camp et officiers d'ordonnance à la découverte, et il se trouva que le rapport des cavaliers n'était que trop vrai. L'ennemi n'avait pas attendu qu'on l'attaquât; il avait fondu sur le corps d'armée de M. le duc de Raguse, l'avait enveloppé, et lui avait pris une partie de son artillerie. Du reste, le maréchal n'avait été ni blessé ni fait prisonnier; il était sur la route de Reims, s'efforçant d'arrêter et de ramener les débris de son corps d'armée.

La nouvelle de ce désastre ajouta encore au chagrin de Sa Majesté. Toutefois l'ennemi fut repoussé jusqu'aux portes de Laon; mais la reprise de la ville était devenue impossible. Après quelques tentatives infructueuses, ou plutôt après quelques fausses attaques dont le but était de cacher sa retraite à l'ennemi, l'empereur revint à Chavignon, où nous passâmes la nuit. Le lendemain, 11, nous quittâmes ce village, et l'armée se replia sur Soissons. Sa Majesté descendit à l'évêché, et manda aussitôt M. le maréchal Mortier et les principaux officiers de la place, pour s'occuper avec eux des moyens de mettre la ville en état de défense. Pendant deux jours, l'empereur s'enferma pour travailler dans son cabinet, et il n'en sortait que pour aller examiner le terrain, visiter les fortifications, donner partout ses ordres, et en surveiller l'exécution. Au milieu de ces préparatifs de défense, Sa Majesté apprit que la ville de Reims avait été prise par le général russe Saint-Priest, malgré la vigoureuse résistance du général Corbineau, dont on ignorait le sort, mais que l'on croyait mort ou tombé entre les mains des Russes. Sa Majesté confia la défense de Soissons au maréchal duc de Trévise, et se dirigea de sa personne sur Reims à marches forcées. Nous arrivâmes le soir même aux portes de cette ville. Les Russes n'attendaient pas là Sa Majesté. Nos soldats engagèrent le combat sans avoir pris aucun repos, et se battirent avec la résolution que la présence et l'exemple de l'empereur ne manquaient jamais de leur inspirer. Le combat dura toute la soirée, et se prolongea même fort avant dans la nuit; mais le général Saint-Priest ayant été grièvement blessé, la résistance de ses troupes commença à mollir, et sur les deux heures après minuit elles abandonnèrent la ville. L'empereur et son armée y entrèrent par une porte pendant que les Russes en sortaient par une autre. Les habitans se pressèrent en foule autour de Sa Majesté, qui s'informa, avant de descendre de cheval, du dégât qu'elle supposait avoir été fait par l'ennemi. On répondit à l'empereur que la ville n'avait souffert que le dommage qui avait dû inévitablement résulter d'une lutte sanglante et nocturne, et que du reste le général ennemi avait sévèrement maintenu la discipline parmi ses troupes pendant son séjour et au moment de sa retraite. Au nombre des personnes qui entouraient Sa Majesté en ce moment se trouva le brave général Corbineau; il était en habit bourgeois, et était resté déguisé et caché dans une maison particulière de la ville. Le lendemain au matin, il se présenta de nouveau devant l'empereur, qui l'accueillit fort bien, et lui fit compliment du courage qu'il avait déployé dans des circonstances si difficiles. M. le duc de Raguse avait rejoint Sa Majesté sous les murs de Reims, et il avait contribué, avec son corps d'armée, à la reprise de la ville. Lorsqu'il parut devant l'empereur, celui-ci s'emporta en vifs et durs reproches au sujet de l'affaire de Laon; mais sa colère ne fut pas de longue durée. Sa Majesté reprit bientôt avec M. le maréchal le ton d'amitié dont elle l'honorait habituellement. Ils eurent ensemble une longue conférence, et M. le duc de Raguse resta à dîner avec l'empereur.

Sa Majesté passa trois jours à Reims, pour donner à ses troupes le temps de se reposer et de se refaire avant de continuer cette rude campagne. Elles en avaient besoin; car de vieux soldats n'auraient qu'à grande peine résisté à des marches forcées continuelles, et dont le terme n'était jamais qu'une sanglante bataille; et pourtant la plupart des braves qui obéissaient avec une si infatigable ardeur aux ordres de l'empereur, et qui ne se refusaient à aucune fatigue, à aucun danger, étaient des conscrits levés en toute hâte et envoyés au combat contre des troupes aguerries et les mieux disciplinées de l'Europe. La plupart n'avaient pas eu le temps d'apprendre à faire l'exercice, et prenaient leur première leçon devant l'ennemi. Brave jeunesse, qui se sacrifiait sans murmurer, et à laquelle une seule fois l'empereur ne rendit pas justice dans une circonstance que j'ai précédemment racontée, et où M. Larrey joua un si beau rôle! Il est de toute vérité, en effet, que la terrible campagne de 1814 fut faite en majeure partie avec de nouvelles levées.

Durant la halte de trois jours que nous fîmes à Reims, l'empereur y vit arriver avec une joie très-vive, et qu'il manifesta, un corps d'armée de six mille hommes que lui amenait le fidèle général hollandais Janssens. Ce renfort de troupes exercées ne pouvait venir plus à propos. Pendant que nos soldats reprenaient haleine pour recommencer bientôt une lutte désespérée, Sa Majesté se livrait aux travaux les plus divers avec son ardeur accoutumée. Au milieu des soins et des dangers de la guerre, l'empereur ne négligeait aucune des affaires de l'empire; il travaillait tous les jours pendant plusieurs heures avec M. le duc de Bassano, recevait de Paris des courriers, dictait ses réponses, fatiguait ses secrétaires presque à l'égal de ses généraux et de ses soldats. Quant à lui-même, il demeurait toujours infatigable.


CHAPITRE IV.

Expression familière à l'empereur.—Nouveau plan d'attaque.—Départ de Reims.—Mission secrète auprès du roi Joseph.—Précautions de l'empereur pour l'impératrice et le roi de Rome.—Conversation du soir.—Arrivée à Troyes de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse.—Belle conduite d'Épernay, M. Moët et la croix d'honneur.—Autre croix donnée à un cultivateur.—Retraite de l'armée ennemie.—Combat de Fère-Champenoise.—Le comte d'Artois à Nancy.—Le 20 mars, bataille d'Arcis-sur-Aube.—Le prince de Schwartzenberg sur la ligne de guerre.—Dissolution du congrès et présence de l'armée autrichienne.—Bataille de nuit.—L'incendie éclairant la guerre.—Retraite en bon ordre.—Présence d'esprit de l'empereur et secours aux sœurs de la charité.—Le nom des Bourbons prononcé pour la première fois par l'empereur.—Souvenir de l'impératrice Joséphine.—Les ennemis à Épernay.—Pillage et horreur qu'il inspire à Sa Majesté.—L'empereur à Saint-Dizier.—M. de Weissemberg au quartier-général.—Mission verbale pour l'empereur d'Autriche.—L'empereur d'Autriche contraint de se retirer à Dijon.—Arrivée à Doulevent et avis secret de M. de Lavalette.—Nouvelles de Paris.—La garde nationale et les écoles.—L'Oriflamme à l'Opéra.—Marche rapide du temps.—La bataille en permanence.—Reprise de Saint-Dizier.—Jonction du général Blücher et du prince de Schwartzenberg.—Nouvelles du roi Joseph.—Paris tiendra-t-il?—Mission du général Dejean.—L'empereur part pour Paris.—Je suis pour la première fois séparé de Sa Majesté.