Les choses en étaient arrivées au point où la grande question du triomphe ou de la défaite ne pouvait demeurer long-temps indécise. Selon une des expressions les plus habituellement familières à l'empereur, la poire était mûre; mais qui allait la cueillir? L'empereur à Reims paraissait ne pas douter que le résultat ne lui fût avantageux; par une de ces combinaisons hardies qui étonnent le monde et changent en une seule bataille la face des affaires, Sa Majesté n'ayant pu empêcher les ennemis d'approcher de la capitale, résolut de les attaquer sur leurs derrières, de les contraindre à faire volte face, à s'opposer à l'armée qu'elle allait commander en personne, et sauver ainsi Paris de la présence de l'ennemi. Ce fut pour l'exécution de cette audacieuse combinaison que l'empereur quitta Reims. Toutefois, songeant à sa femme et à son fils, l'empereur, avant de tenter cette grande entreprise, envoya dans le plus grand secret à son frère, le prince Joseph, lieutenant-général de l'empire, l'ordre de les faire mettre en lieu de sûreté dans le cas où le danger deviendrait imminent. Je ne sus rien de cet ordre le jour où il fut expédié, l'empereur l'ayant tenu secret pour tout le monde. Mais lorsque depuis j'appris que c'était de Reims que cette injonction avait été adressée au prince Joseph, j'ai pensé que je pourrais, sans crainte de me tromper, en fixer la date au 15 de mars. Ce soir-là, en effet, Sa Majesté m'avait beaucoup parlé, à son coucher, de l'impératrice et du roi de Rome; et comme en général, quand l'empereur avait été dominé dans la journée par une affection très-vive, cela lui revenait presque toujours le soir, j'ai pu en conclure que c'était ce jour-là même qu'il s'était occupé de mettre à l'abri des dangers de la guerre les deux objets de sa plus intime tendresse.

De Reims nous nous dirigeâmes sur Épernay, dont la garnison et les habitans venaient de repousser l'ennemi, qui la veille même s'était présenté pour s'en emparer. Ce fut là que l'empereur apprit l'arrivée à Troyes de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse. Sa Majesté, pour témoigner aux habitans d'Épernay sa satisfaction pour leur belle conduite, les récompensa dans la personne de leur maire en lui donnant la croix de la Légion-d'Honneur. C'était M. Moët, dont la réputation est devenue presque aussi européenne que la renommée du vin de Champagne.

Pendant cette campagne, sans devenir prodigue de la croix d'honneur, Sa Majesté en distribua plusieurs à ceux des habitans qui se mettaient en avant pour repousser l'ennemi. Ainsi, par exemple, je me rappelle qu'avant de quitter Reims elle en donna une à un simple cultivateur du village de Selles, duquel j'ai oublié le nom. Ce brave homme ayant appris qu'un détachement de Prussiens s'approchait de sa commune, s'était mis à la tête des gardes nationales qu'il avait enflammées par ses paroles et par son exemple, et le résultat de son entreprise fut quarante-cinq prisonniers, dont trois officiers, qu'il ramena dans la ville.

Que de traits, semblables à celui-là, dont il est malheureusement impossible de se souvenir! Quoi qu'il en soit de tant de belles actions demeurées dans l'oubli, l'empereur, en quittant Épernay, marcha sur Fère-Champenoise, je ne dirai plus en toute hâte, car c'est un terme dont il faudrait se servir pour chacun des mouvemens de Sa Majesté, qui fondait, avec la rapidité de l'aigle, sur le point où sa présence lui semblait le plus nécessaire. Cependant l'armée ennemie qui avait passé la Seine à Pont et à Nogent, ayant appris la réoccupation de Reims par l'empereur, et comprenant le mouvement qu'il voulait faire sur ses derrières, commença sa retraite le 17 et releva successivement les ponts qu'elle avait jetés à Pont, à Nogent et à Arcis-sur-Aube. Le 18 eut lieu le combat de Fère-Champenoise que Sa Majesté livrait pour balayer la route qui la séparait d'Arcis-sur-Aube, où se trouvaient l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, qui, ayant appris ce nouveau succès de l'empereur, rétrogradèrent précipitamment jusqu'à Troyes. L'intention connue de Sa Majesté était alors de remonter jusqu'à Bar-sur-Aube; déjà nous avions passé l'Aube à Plancy et la Seine à Méry, mais il fallut revenir sur Plancy. C'était le 19, le jour même où le comte d'Artois arrivait à Nancy, et où avait lieu la rupture du congrès de Châtillon dont j'ai été entraîné à parler dans le chapitre précédent, pour obéir à l'ordre dans lequel se présentaient mes souvenirs.

Le 20 de mars était, comme l'on sait, une date de prédestination dans la vie de l'empereur et qui devait le devenir bien plus encore un an après à pareil jour. Le 20 de mars 1814 le roi de Rome accomplissait sa troisième année, tandis que l'empereur s'exposait, s'il se peut, encore plus que de coutume. À la bataille d'Arcis-sur-Aube, qui eut lieu ce jour-là, Sa Majesté vit qu'enfin elle allait avoir de nouveaux ennemis à combattre; les Autrichiens entraient en ligne, et une armée immense sous les ordres du prince de Schwartzenberg se développa devant lui quand il croyait n'avoir sur les bras qu'une affaire d'avant-garde. Ainsi, et ce rapprochement ne paraîtra peut-être pas indifférent, l'armée autrichienne ne commença à combattre sérieusement et à attaquer l'empereur en personne que le lendemain de la rupture du congrès de Châtillon. Était-ce un résultat du hasard, ou bien l'empereur d'Autriche avait-il voulu demeurer en seconde ligne et ménager la personne de son gendre, tant que la paix lui paraîtrait possible? c'est une question qu'il ne m'appartient pas de résoudre.

La bataille d'Arcis-sur-Aube fut terrible: elle ne finit point avec le jour. L'empereur occupait toujours la ville, malgré les efforts réunis d'une armée de cent trente mille hommes de troupes fraîches qui en attaquaient trente mille harassés de fatigue. On se battit encore pendant la nuit, où l'incendie des faubourgs éclairait notre défense et les travaux des assiégeans. Tenir plus long-temps devint impossible, et cependant un seul pont restait à l'armée pour effectuer sa retraite. L'empereur en fit construire un second, et la retraite commença, mais en en bon ordre, malgré les masses nombreuses qui nous menaçaient de près. Cette malheureuse affaire fut la plus désastreuse que Sa Majesté eût encore éprouvée de toute la campagne, puisque les routes de la capitale se trouvaient découvertes; mais les prodiges du génie et de la valeur furent inutiles contre le nombre. Une chose bien capable de donner une idée de la présence d'esprit que savait conserver l'empereur dans les positions les plus critiques, c'est que, avant d'évacuer Arcis, il fit remettre une somme assez considérable aux sœurs de la charité, pour subvenir aux premiers soins dus aux blessés.

Le 21 au soir nous arrivâmes à Sommepuis, où l'empereur passa la nuit. Là, je l'entendis pour la première fois prononcer le nom des Bourbons. Sa Majesté, extrêmement agitée, en parlait d'une manière entrecoupée, qui ne me permit d'en saisir d'autres mots que ceux-ci, qu'elle répéta plusieurs fois: «Les rappeler moi-même!... Rappeler les Bourbons... Que dirait l'ennemi? Non, non, impossible!... Jamais!» Ces mots échappés à l'empereur dans une de ces préoccupations auxquelles il était sujet quand son âme était violemment contractée, me frappèrent d'un étonnement que je ne puis rendre; car il ne m'était pas venu une seule fois à l'idée qu'il pût y avoir en France un autre gouvernement que celui de Sa Majesté. D'ailleurs on concevra facilement que dans la position où j'étais, j'avais à peine entendu parler des Bourbons, si ce n'est à l'impératrice Joséphine, mais seulement dans les premiers temps du consulat, lorsque j'étais encore à son service.

Les diverses divisions de l'armée française et les masses des ennemis étaient alors tellement serrées les unes contre les autres, que celles-ci occupaient immédiatement les points que nous étions obligés d'abandonner: ainsi dès le 22 les alliés s'emparèrent d'Épernay, et pour punir cette ville fidèle de la défense qu'elle avait faite précédemment, en ordonnèrent le pillage. Le pillage! L'empereur l'appelait le crime de la guerre; plusieurs fois je lui ai entendu exprimer vivement l'horreur qu'il lui inspirait; aussi ne voulut-il jamais l'autoriser durant la longue série de ses triomphes. Le pillage! Et pourtant toutes les proclamations de nos dévastateurs déclaraient effrontément qu'ils ne faisaient la guerre qu'à l'empereur, et on eut l'audace de le répéter, et on eut la sottise de le croire! Sur ce point, j'ai trop bien vu ce que j'ai vu pour avoir jamais cru à ces magnanimités idéales dont on s'est tant vanté depuis.

Le 23, nous étions à Saint-Dizier, où l'empereur était revenu à son premier plan d'attaque sur les derrières de l'ennemi. Le lendemain, au moment où Sa Majesté montait à cheval pour se porter sur Doulevent, on lui amena un officier-général autrichien, dont la présence causa une assez vive sensation au quartier général, puisqu'elle retarda de quelques minutes le départ de l'empereur. J'appris bientôt que c'était M. le baron de Weissemberg, ambassadeur d'Autriche à Londres, qui revenait d'Angleterre. L'empereur l'engagea à le suivre à Doulevent, où Sa Majesté le chargea d'une mission verbale pour l'empereur d'Autriche, tandis que M. le colonel Galbois était chargé de porter à ce monarque une lettre que l'empereur lui avait fait écrire par M. le duc de Vicence. Mais à la suite d'un mouvement de l'armée française sur Chaumont et sur la route de Langres, l'empereur d'Autriche s'étant trouvé séparé de l'empereur Alexandre, s'était vu contraint de rétrograder jusqu'à Dijon. Je me rappelle qu'en arrivant à Doulevent, Sa Majesté reçut un avis secret de son fidèle directeur général des postes, M. de Lavalette. Cet avis, dont j'ignorais le contenu, parut produire une assez vive sensation sur l'empereur; mais bientôt il reprit aux yeux de ceux qui l'entouraient sa sévérité accoutumée; depuis quelque temps je voyais bien qu'elle n'était qu'apparente. J'ai su depuis que M. de Lavalette faisait savoir à l'empereur qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour sauver la capitale. Un tel avis venu d'un tel homme ne pouvait être que l'expression de la plus exacte vérité, et c'est cette conviction même qui contribuait à augmenter les soucis de l'empereur. Jusque là les nouvelles de Paris avaient été favorables; on y parlait du zèle, du dévouement de la garde nationale, que rien ne démentait. On avait donné sur les divers théâtres des pièces patriotiques, et notamment à l'Opéra, l'Oriflamme[80], circonstances bien petites en apparence, mais qui agissent cependant assez vivement sur des esprits enthousiastes pour n'être point à dédaigner. Enfin le peu de nouvelles que nous avions nous représentaient Paris comme entièrement dévoué à Sa Majesté et prêt à se défendre contre une attaque. Certes, ces nouvelles n'étaient point mensongères; la belle conduite de la garde nationale sous les ordres du maréchal Moncey, l'enthousiasme des écoles, la bravoure des élèves de l'école polytechnique en fournirent bientôt la preuve; mais les événemens furent plus forts que les hommes.